Comment la science fabrique des contes de fées

Nous avons vu précédemment que la communauté scientifique a tendance à favoriser le « modèle masculin ». Et le sexisme s’étend jusque dans la production des chercheurs. Laissez-moi vous raconter une histoire…

Il était une fois un gros ovule indolent qui dérivait dans les inhospitalières trompes de Fallope. Sa destinée était terrible : s’il n’était pas fécondé d’ici quelques heures, il mourrait… A quelques centimètres de là, un bataillon de petits spermatozoïdes bravait l’obscurité, en quête de leur Belle au bois dormant. Beaucoup tombèrent, épuisés. Les rares au flagelle assez puissant avalèrent la distance promptement et se posèrent sur l’œuf. La lutte pour y entrer commença. Au bout d’efforts acharnés, le plus doué réussit enfin à pénétrer dans le saint des saints. L’ovule, enfin fécondé, était sauvé.

Il y a peu, ce beau conte de fées se trouvait – presque sous cette forme – dans tous les manuels scolaires. Une histoire touchante mais… fausse et biaisée. Dans une publication (1) teintée d’humour, l’anthropologue et féministe Emily Martin décrypte avec précision les stéréotypes masculins et féminins utilisés en biologie de la reproduction. L’ovule est passif, fragile et dépendant, la menstruation est un échec de la reproduction et les ovaires voués à la dégénérescence. La femme est donc improductive et gaspilleuse de son stock d’ovules (2) ! Au contraire, le spermatozoïde est fuselé, rapide, autonome, un petit bijou de technologie, et la spermatogenèse ne s’arrête jamais, renouvelant constamment les gamètes. En bref, les processus biologiques féminins apparaissent toujours moins dignes que leurs homologues masculins.

Erreurs et faux semblants

Pourtant, les avancées dans ce domaine ont montré que cette vision de la reproduction est fausse. L’ovule a une importance égale au spermatozoïde dans le processus de fixation (notamment via la production de molécules adhésives) et le spermatozoïde est moins « actif » que décrit précédemment. Ses mouvements sont même plutôt destinés à se libérer de « l’emprise » de l’ovule et, couplés à des enzymes digestives, lui font creuser l’enveloppe de l’œuf presque « à son insu ». Notre gamète masculin perd tout d’un coup de sa superbe ! Anecdote révélatrice : dans la culture occidentale, le film de Woody Allen « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe » est un des rares à avoir décrit un spermatozoïde faible et apeuré.

Vidéo : Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe

Mais de telles tentatives humoristiques et les progrès en laboratoire n’ont pas mis à mal un vocabulaire machiste fortement ancré dans les mœurs. Pourquoi ? D’après Emily Martin, les sciences sociales et les sciences naturelles s’influencent les unes les autres (3). Un schéma culturel qui consacre des femmes passives et des hommes actifs, est transposé à la « personnalité » des gamètes à travers le vocabulaire employé. En clair, le contexte culturel des scientifiques et une bonne dose de mauvaise foi masculine influencent fortement les descriptions qu’ils font des systèmes étudiés. Et inversement, cette représentation de la nature devient une « base pour réimporter exactement la même imagerie dans les phénomènes sociaux comme une explication naturelle », voire une justification : l’homme comme le spermatozoïde vient sauver la Belle tout aussi « assoupie » qu’un ovule. La boucle est bouclée et le mérite entièrement masculin.

Science du sexe et sexe des sciences

Qu’elles étudient le sexe ou l’organisation sociale, les disciplines scientifiques ont toujours été sous l’influence de ces biais, de part la mainmise des hommes sur les objets d’étude. Dans un récent article du Monde (4), Catherine Vincent explique que l’arrivée de femmes dans les sciences et la remise en question de certains hommes a permis de nets progrès. Ainsi dans les années 1970, la primatologie bénéficia des observations de Jane Goodall puis de nombreuses autres femmes. A point de vue différent résultats différents, voire meilleurs. La communauté des primatologues a ainsi découvert entre autres que « la domination des mâles chez les babouins ne serait qu’un artefact » lié aux conditions de l’étude, voire « une forme inconsciente d’anthropocentrisme » de la part des chercheurs masculins. Et toc ! Le deuxième coup de pied dans la fourmilière sera donné par des anthropologues (hommes et femmes) qui, dans les années 1980, ont redonné une place plus glorieuse aux femmes des sociétés de chasseur-cueilleurs. Selon eux, les activités de cueillette des femmes ont été à l’origine des progrès dans l’outillage de la lignée humaine, jusqu’ici l’apanage des hommes. Et, crime de lèse majesté, les femmes ont même pu participer à la chasse (mais toujours sous de nombreuses conditions). Enfin, les idées féministes sont également entrées dans les laboratoires de génétique dans les années 1990. Le chromosome Y, parangon de la détermination sexuelle, n’est alors plus vu comme « dominant » et le développement femelle « par défaut ». Le chromosome X retrouve une place égale. « Même si cette nouvelle approche n’a pas mis totalement fin aux bons vieux réflexes, (…) le vocabulaire des scientifiques a changé (…) il n’est pas rare, depuis les années 2000, qu’une conception un peu plus paritaire s’exprime dans les articles » explique Catherine Vincent d’après les constatations de chercheuses.

« Réveiller les métaphores »

Emily Martin concède elle aussi une certaine avancée. Mais si la parité pointe le bout de son nez, les nouvelles métaphores employées ne redorent pas forcément le blason féminin. Pour expliquer le rôle plus actif de l’ovule, celui-ci devient un « agresseur qui capture et attache le spermatozoïde (…) tel une araignée étendue dans sa toile ». Une imagerie qui fait passer inconsciemment la femme pour une « femme fatale qui persécute les hommes » ou une « mère engloutissante et dévorante ». Le chemin est encore long pour arriver à une science paritaire et débarrassée de ses stéréotypes. Pourtant la participation des femmes aux études scientifiques apporte un vent de fraîcheur sur les cadres de pensée. Selon Emily Martin, la solution pour se sortir de ces représentations biaisées est d’utiliser un modèle cybernétique qui prend en compte la complexité des processus mis en jeu et les décrit de manière interdépendante. Il a déjà été utilisé avec succès en génétique, en endocrinologie ou en écologie. L’ovule n’est alors plus passif mais participe activement à la fécondation, à part égale avec le spermatozoïde. Enfin, des métaphores plus égalitaires et « interactives » éviteraient de faire endosser aux cellules des personnalités sexuées. Un premier pas vers plus d’objectivité.

Notes

  1. Emily Martin (1991) « The egg and the sperm : How science has constructed a romance based on stereotypical male-female roles », Signs, vol. 16, no. 3, pp. 485-501.
  2. Pourtant, un rapide calcul de l’auteur montre qu’il s’agit plutôt du contraire. A partir de la puberté, une femme dispose d’environ 300 000 ovules. Pendant les 40 années de sa vie reproductive, elle va en « produire » environ 500. Les autres dégénèrent. Si on considère qu’elle aura entre 2 et 3 bébés, l’excès d’ovules produits est d’environ 200 par enfant. Un homme, lui, produit 100 millions de spermatozoïdes par jour pendant environ 60 ans. Cela fait plus de 2 000 milliards dans sa vie. Il en « gaspille » donc environ 1012 pour chaque enfant engendré…
  3. Elle prend l’exemple des idées de Malthus qui ont inspiré Darwin dans son cheminement intellectuel vers l’Origine des espèces. Ensuite, les idées de Darwin ont été réimportées dans la société pour créer le darwinisme social, sorte de justification de l’ordre social de cette époque.
  4. Science du sexe et sexe des sciences, Catherine Vincent, Le Monde, 8 août 2009.

>> Image : ntr23 sur Flick, licence CC
>> Billet initialement publié sur Pris(m)e de Tête

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