Marina et Marie : jeunes chercheuses révélées et concernées

Marina Kvaskoff et Marie Néant-Fery, sont deux lauréates  de la bourse « Pour les Femmes et la Science » décernée chaque année depuis 2007 par L’Oréal France, la Commission française pour l’Unesco et l’Académie des sciences. Portraits croisés.

Paris, le 10 mars dernier, deux jours après la Journée des droits de la Femme. Marina Kvaskoff, grands yeux bleus clairs, cheveux bruns lâchés et Marie Néant-Fery, petites lunettes et sourire espiègle s’apprêtent à répondre à quelques questions. Ces deux jeunes femmes sont chercheuses (doctorante pour Marie) dans deux domaines très différents de la biologie : l’épidémiologie pour Marina (1) et les neurosciences pour Marie (2). Autant dire : peu de chances pour qu’elles se croisent dans un laboratoire ou lors d’une conférence… Pourtant, Marina et Marie se connaissent depuis quelques mois car elles font partie des jeunes femmes qui ont reçu la bourse « Pour les Femmes et la Science », respectivement en 2008 et 2010.

Un événement qui souligne l’excellence des travaux de 10 jeunes femmes scientifiques chaque année et leur donne la confiance nécessaire – et un financement de 10 000 euros – pour poursuivre leurs projets.

Un parcours semé de doutes

Marina et Marie correspondent à l’archétype de la jeune chercheuse douée, sereine et déterminée. Pourtant, l’une comme l’autre ont du affronter de sérieux moments de doute lors de leur cursus. Soutenue par ses parents horticulteurs, Marina débute un cursus de pharmacie mais échoue deux fois au concours et perd confiance en elle. Elle décide de se réorienter en biologie. A son premier semestre, elle n’obtient qu’une moyenne de 10, mais petit à petit, elle se reprend en main jusqu’à décrocher la mention « très bien » à son master de Santé publique. Pendant ses études, la jeune femme réservée découvrira Marseille, Nice, Reims, Bordeaux, Paris, l’Australie et s’envolera bientôt pour un « post-doc » à l’Université d’Harvard aux États-Unis.

Marina Kvaskoff

D’une famille totalement étrangère aux sciences et aux études universitaires, Marie se découvre une affinité pour la biologie qui l’amènera à suivre un cursus « très linéaire » selon elle, depuis la licence jusqu’à une thèse de neurosciences à l’UPMC (Paris VI), qu’elle achève dans quelques mois. Pourtant, « au lycée, affirme Marie, on a tenté de me dissuader d’aller à l’Université, au profit d’une classe préparatoire ».

Des jeunes chercheuses aux travaux reconnus

Pendant leur parcours, les étudiantes doivent petit à petit se spécialiser. Le choix de Marina s’est porté sur l’épidémiologie, l’étude des facteurs influant sur la santé et les maladies des populations humaines. Si elle affirme qu’au départ, elle ne voulait pas faire de recherche, elle se dit depuis longtemps « intéressée par les problématiques du corps, de la santé, des maladies. Très jeune, je me demandais quels étaient les facteurs de risque de telle ou telle maladie ».

Ce n’est qu’à l’université qu’elle découvre sa future discipline, qu’elle ne quittera plus. « Je travaille sur les facteurs hormonaux, nutritionnels et génétiques associés au risque de mélanome cutané, un cancer de la peau dû en partie à l’exposition au soleil (3), explique Marina. Lors de ma thèse, [obtenue en 2009] j’ai été également sensibilisée aux liens encore peu connus entre l’endométriose, une maladie qui touche les organes sexuels féminins, et le mélanome ».

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Pour Marie, la découverte est plus tardive. Engagée dans un master de génétique, elle s’inscrit à une option où un professeur, Isabelle Caillet, « m’a donné envie de faire de la neurologie ». Elle deviendra sa directrice de thèse. Un stage en laboratoire lors de sa première année de master, sur le thème de la maladie d’Alzheimer confirme cette affinité.

« J’aime le challenge et les nouveautés » sourit la jeune femme qui n’hésitera pas à s’attaquer à « deux dogmes de la biologie en train de s’effondrer, dont celui de la neurogénèse (4) chez l’adulte : on croit depuis longtemps qu’à partir de 20 ans, tout le monde perd des neurones et que c’est irréversible mais c’est faux ». Elle étudie actuellement la production (ou traduction) d’une protéine particulière (CAMKIIalpha) dans le bulbe olfactif – partie du cerveau qui réceptionne les messages sensoriels olfactifs – ainsi que son rôle dans la neurogénèse de l’adulte.

De l’enthousiasme à l’engagement

Recherche « fondamentale » ne veux pas dire recherche poussiéreuse. Les deux (post-)doctorantes sont fascinées par leur découverte de la « recherche en train de se faire ». Plusieurs fois, elles soulignent la richesse de leur cadre de travail. « Mes différents voyages ont été de super expériences professionnelles et personnelles, s’enthousiasme Marina, j’ai eu l’impression que je pouvais travailler avec des centaines de personnes, me déplacer partout pour poursuivre mes recherches, il n’y a pas de limite ». Elle donne l’exemple de son premier congrès international à Boston, en 2007, où elle a présenté trois posters aux autres chercheurs. « Nous étions dans un immense hangar, avec des rangées interminables de stands présentant chacun un poster. J’étais époustouflée ». Marie, qui a participé au congrès de la Société américaine des neurosciences en novembre dernier acquiesce.

Douées et impliquées, elles défendent mordicus la philosophie de leurs travaux. « J’ai une tante qui ne comprend pas l’utilité de mes recherches malgré mes explications, mais je ne désespère pas », explique Marie tandis que Marina renchérit « certaines personnes aimeraient des applications industrielles qui aboutissent immédiatement à des brevets alors que ce n’est pas notre travail ».

Le déclic de la bourse

La bourse « Pour les Femmes et la Science » souligne l’excellence de leur parcours et de leurs travaux. À un stade où elles ressentent fortement la difficulté de leur métier, son caractère très sélectif, ces filles comprennent, parfois malgré elles, qu’elles font partie de l’excellence de la recherche française. Pour les deux jeunes femmes comme pour les 38 autres boursières depuis 2007, cette récompense est venue à point nommé pour leur donner un regain de confiance en elle.

Pour Marina, qui pense déjà à la suite de sa carrière de chercheuse, c’est « un premier tremplin qui m’a motivé pour postuler à d’autres prix et demander des financements pour poursuivre ma recherche ». Pragmatique, elle pense qu’un jeune chercheur doit se spécialiser dans un domaine afin de se faire connaître – le mélanome et les hormones pour elle – pour ensuite s’ouvrir aux autres thématiques proches de ses recherches. Malgré les facilités offertes par les laboratoires américains, à terme, Marina souhaite développer ses recherches dans son pays, par exemple à l’Inserm.

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Témoignage de Claudie Haigneré, ancienne astronaute et actuelle présidente d’Universcience

Marie, quant à elle, n’en revient toujours pas. « J’avais entendu parler de la bourse par hasard mais je ne pensais pas avoir ma chance. En effet, j’ai pour projet de laisser de côté la recherche et me tourner vers la communication et la médiation des sciences ». Elle décide tout de même de postuler avec une amie et son projet est retenu, justement pour cette envie de partager sa passion.

« Ça a été une réelle surprise pour moi. Si le président de l’Académie des sciences, qui fait partie du jury, trouve que mon projet en vaut la peine, alors je peux me lancer avec encore plus de confiance ». Et elle n’a pas attendu la fin de sa thèse pour s’engager dans l’association « Femmes et sciences », tout comme Marina, accueillir une lycéenne dans son laboratoire dans le cadre de la Science Académie avec l’association Paris-Montagne et participer à la récente Semaine du cerveau avec une animation au Palais de la Découverte.

« Je veux transmettre ma passion au plus grand nombre et lutter contre l’autocensure que subissent souvent les femmes quand elles souhaitent faire de la recherche, annonce Marie. De plus, la culture scientifique est noyée sous le reste, en particulier en région parisienne, où la programmation culturelle en générale est très riche. J’aimerais contribuer à changer ça ». Une envie partagée par Marina, qui ne souhaite pas, en revanche, devenir enseignant-chercheur « car il est trop dur de mener de front les deux ».

Marie Néant-Fery

Toutes les deux ont exprimé leur besoin très fort de communiquer sur leur recherche, que ce soit vis-à-vis de leur pairs ou du grand public. Lors de la remise de leur bourse, au Palais de la Découverte, lors de la Fête de la Science en octobre 2010, les boursières ont du présenter leurs recherches en trois minutes seulement (voir la vidéo de l’événement). Un bon exercice de vulgarisation et un aperçu du feu des projecteurs, qui ne manqueront pas de suivre ces chercheuses et femmes talentueuses. Comme le résume bien le slogan de cette initiative, « le monde a besoin des sciences et la science a besoin des femmes ».

Notes

  1. Marina a effectué sa thèse en co-tutelle franco-australienne entre l’Université Paris XI [l’Inserm ERI20, Institut Gustave Roussy – Villejuif] et l’Université du Queensland [Queensland Institute of Medical Research-Brisbane]
  2. Laboratoire Neurobiologie des processus adaptatifs (UPMC/CNRS), équipe « Développement et plasticité des réseaux neuronaux » d’Alain Trembleau
  3. Marina traite de larges bases de données d’enquêtes auprès d’échantillons de population, par des méthodes de modélisations statistiques
  4. Création de nouvelles cellules neuronales (neurones) dans le cerveau

>> Illustrations : New Voices for Research (photo de une), L’Oréal France (logo et portraits), For Women in Science (galerie de portraits – FlickR)

>> Pour aller plus loin : lire notre article sur les bourses « Pour les Femmes et la Science »

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