Coline Aunis : des planches de théâtre aux tablettes numériques

Pour mon premier portrait de la rentrée, on n’aurait pas pu trouver mieux ! Bien installée à la terrasse du café-restaurant « À toutes vapeurs » situé au sein du Musée des Arts et Métiers, je sirote un café en compagnie de Coline Aunis, chef de projet web et multimédia du musée. Veste et cheveux sombres, lunettes classiques ; sous ses airs réservés, la jeune femme cache un tempérament généreux fruit d’un parcours bigarré comme on les aime dans l’équipe de Knowtex.

Jugez plutôt. La strasbourgeoise d’origine entame des études de pharmacie juste après le bac. « Heureusement, ça n’a pas marché » précise-t-elle malicieusement. Elle obtient alors une équivalence et entre en deuxième année de bio-physico-chimie puis obtient une licence et une maîtrise de biochimie. A ce stade, Coline a eu un gros moment de doute, ne souhaitant être ni professeur, ni chercheur comme son père. Sa vocation, elle la trouvera par hasard dans la file d’attente d’un cinéma en compagnie d’une amie. Elle y croise une connaissance qui lui parle du DESS Communication scientifique et technique de Strasbourg (aujourd’hui master 1 et 2) et notamment de l’exercice de théâtre scientifique. « Ca a été le déclic » affirme Coline. Il faut dire que la jeune femme est une habituée des planches depuis l’école primaire et joue dans une ou deux pièces chaque année pendant ses études. Elle fait d’ailleurs toujours partie de la compagnie Les Bateleurs de la science.

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Réfléchie, elle décide d’accomplir un stage dans les départements communication et service de presse de l’Inserm à Paris. Test réussi. Elle passe alors le concours pour le DESS, tout en tentant sa chance du côté des écoles de théâtre. L’une d’entre elles lui laisse une chance mais Coline a déjà fait son choix : ça sera Strasbourg. Là-bas, elle monte une pièce de théâtre avec Alexandra et Clara, qui créeront plus tard la société Toile de Fond, dont nous parlerons dans un futur article.

D’un musée, à l’autre

Comme premier stage, Coline choisit le Palais de la Découverte. Grâce à une cotutelle avec la société Canal-U, elle s’essaye au journalisme audiovisuel dans le cadre de l’émission Science en cours et réalise un film sur les expositions temporaires du Palais entre 1937 et 2003. Enchantée par cette expérience, elle revient au Palais en février 2004. Kamil Fadel, le responsable du département de physique lui propose de participer aux ateliers et exposés en public. De mois en mois, elle enchaînera des contrats à la Cité des enfants de la Cité des sciences, à l’Exploradome et dans des sociétés d’édition et de production audiovisuelles. « Ca m’a permis de travailler sur différents supports : écrit, audiovisuel, multimédia et médiation orale, cette dernière étant très importante pour moi ».

Elle entre au Musée des Arts et Métiers en tant que vacataire pour les ateliers jeune public et obtient ensuite un contrat d’un an en tant que démonstratrice auprès du grand public. Au moment du renouvellement de ce contrat, elle apprend qu’un poste de chef de projet web et multimédia se préparait. Elle y postule après une formation au Conservatoire national des Arts et Métiers (CNAM) voisin et une expérience au service multimédia au Palais de la Découverte.

Réserves du Musée des Arts et Métiers

A ses débuts à ce poste, Coline se charge des contenus du site principal et de la mise en place des mini-sites dédiés aux expositions temporaires. « Je m’occupais – et m’occupe toujours – du suivi de production et de la coordination du comité web du musée. Il s’agit d’un groupe de 20 personnes représentant chaque département du musée qui est consulté sur les sujets concernant internet ». Coline propose des évolutions à apporter au site comme les nouvelles rubriques, encadre et motive les collaborateurs éditoriaux et produit une newsletter tous les deux mois.

Lors de son embauche, en 2007, « c’était les débuts du développement des réseaux sociaux et des technologies de la mobilité dans les musées. Le Muséum de Toulouse faisait alors figure de précurseur. C’est une mouvance à laquelle je crois vraiment, pour donner une nouvelle image de l’institution et créer de nouveaux rapports, plus conviviaux, avec les publics. Ca inscrit le musée dans l’air du temps ». Il faut dire que le musée a longtemps été perçu comme « poussiéreux », avec peu de cartels et une collection difficile à appréhender (une image qui lui colle encore à la peau). Malgré sa motivation et son intérêt, ce n’était pourtant pas évident de lancer le mouvement. Il aura fallu batailler un moment avant de pouvoir ouvrir fin 2009 une page sur Facebook et début 2010 un compte Twitter au nom du musée.

Lucide, Coline tente d’évaluer l’impact de cette activité sur les réseaux sociaux. Si l’animation des comptes lui prend du temps, elle n’est pas encore récompensée par de nombreuses interactions. « Les visiteurs n’aiment pas forcément que leur nom apparaisse en commentaire sur la page Facebook du musée. Mais cela n’empêche pas qu’ils sont attentifs à nos mises à jour ». Coline souhaite pérenniser cette activité et pense déjà à l’organisation de soirées ou de live-tweets, comme elle a pu faire avec un autre #museogeek Omer Pesquer dans l’exposition Museogames.

L’exposition Museogames (voir notre article)

Cette récente exposition a d’ailleurs été l’occasion pour Coline de mettre en place un groupe de partage de photos sur Flickr, un hashtag dédié (#museogames, le premier du musée), un blog et notamment une rubrique « l’expo et vous » avec trente interviews de visiteurs-gamers. Des projets qui demandent du temps et de l’investissement, d’autant plus que Coline est seule à son poste.

En parallèle de la gestion des sites et de l’animation de communauté, la jolie brune est également chargée de la coordination des projets de recherche. Elle cite par exemple Plug (1), un projet qui a eu lieu en deux éditions entre 2008 et 2010. « Il s’agit d’un serious game ubiquitaire qui s’appuie sur les collections du musée. La première année, nous avons mis en place une première version du jeu, qui a bien plu mais qui était un peu plus « game » que « serious » » indique Coline. Les retours des visiteurs-testeurs ont permis d’affiner le jeu pour la seconde version dans laquelle les équipes ont élevé les aspects pédagogiques.

http://www.dailymotion.com/videox9boi1

« Le scénario était poussé, avec différents niveaux de jeu qui s’adaptaient au temps de réponse moyen du visiteur. Si celui-ci mettait du temps à répondre, la difficulté diminuait et inversement. Les joueurs étaient vraiment plongés dans l’univers du jeu avec un maître de cérémonie, des comédiens, une personne qui faisait se rencontrer les équipes et deux autres qui géraient l’adaptabilité du jeu ». Mais l’expérience a aussi permis de comprendre les limites de l’exercice : « le business model n’était pas bon. Nous avions presque plus de comédiens et techniciens que de visiteurs, pour un temps de jeu de 3 heures : dur à pérenniser ».

La réalité augmentée et personnalisée

Aujourd’hui, Coline est impliquée dans le projet européen ARtSENSE pour « Augmented RealiTy Supported adaptive and personalized Experience in a museum based oN processing real-time Sensor Events » (ouf !). Derrière ce nom à rallonge se cache un projet ambitieux et pour le moins risqué : entre février 2011 et 2014, plusieurs équipes de recherches et musées européens (voir la carte) vont plancher sur un système de médiation qui s’adapte à l’état physiologique et comportemental du visiteur.

Anticipation de ce que pourrait être le dispositif ARtSENSE

« Les visiteurs porteront des lunettes de réalité augmentée ainsi que des capteurs de l’activité cérébrale, cardiaque, des détecteurs de mouvement et du son environnant, qui seront reliés à un ordinateur. Lorsqu’un contenu leur sera proposé, les capteurs devront être en mesure de détecter leur état d’intérêt. S’ils sont désintéressés par l’œuvre, le système devra leur proposer autre chose » résume la jeune femme.

Aux musées de réfléchir sur les contenus et les réactions du public, tandis que les laboratoires de recherche élaborent des capteurs et peaufinent les modèles informatiques. Au CNAM, le Musée et le laboratoire CEDRIC (Centre d’étude et de recherche en informatique et communications) sont impliqués. Du côté du musée, l’équipe concernée a choisi l’œuvre sur laquelle portera le projet : le laboratoire de Lavoisier. « Nous avons listé l’ensemble des contenus historiques, scientifiques, sociologiques autour de Lavoisier en tant que personne, mari, scientifique, révolutionnaire… Nous tentons actuellement d’organiser ce contenu en une arborescence qui permet aux contenus d’être adaptatifs. En somme, chaque contenu doit pointer vers un autre et ainsi de suite selon des critères d’intérêt que nous devons définir ».

Et cette définition n’est pas simple. « Un tel projet est inédit et novateur en termes de médiation. Les guides voient en direct les réactions des visiteurs et peuvent adapter leurs propos au fil de la discussion. Ici, c’est au système de détecter ces signaux et d’adapter les contenus ». Coline, en charge de la coordination du projet pour le Musée des Arts et Métiers retravaille actuellement l’arborescence mise en place, tout comme ses homologues dans les autres musées partenaires, afin de l’adapter aux spécifications techniques imposées par les laboratoires de recherche. L’objectif : présenter un prototype fin janvier 2012 qui « permettra de poser les bases et d’avoir des premiers retours à partir desquelles on tentera d’aller encore plus loin dans les processus d’adaptabilité et de réalité augmentée, lors des deux années suivantes ».

Selon elle, ce projet de recherche est aussi stimulant que délicat car il soulève de nombreux problèmes, voire même des controverses : comment déterminer des critères d’intérêt pour une œuvre ? Faut-il créer des « profils-types » de visiteurs ? Doit-on proposer ou imposer ce système dans les musées ? Des questions d’actualité quant au rôle du musée vis-à-vis de ses publics.

Note

  1. Voir le site du projet, le site mis en place lors de Futur en Seine et le compte-rendu de l’équipe du Muséolab d’Erasme

>> Illustrations : Coline Aunis, Dalbéra (Flickr, licence CC), capture d’écran du site internet du MAM,  Knowtex (Flickr, licence CC), ARtSENSELoKan Sardari (Flickr, licence CC)

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