Concours de nouvelles : « L’essentiel est de ne pas sacrifier la fiction à la science »

Quand on aime les sciences et la littérature, impossible de louper les concours de nouvelles de l’ENSTA ParisTech (Nouvelles avancées) et du Muséum de Toulouse (voir la page des concours) ! Ils ont lieu tous les ans depuis 2010 pour le premier, 2011 pour le second, avec des thèmes aussi inspirants et variés que « le meilleur des mondes », l’imprévu, l’eau, la violation des lois physiques, le « mélange des genres », la préhistoire, les météorites ou les ours ! J’ai eu la chance de rencontrer Laurence Decréau et Maud Dahlem (@MaudDahlem), les responsables de ces deux concours. Elles ont toutes deux accepté avec gentillesse et enthousiasme de répondre à mes questions :

Quels sont vos rôles respectifs ?

Laurence Decréau : Je dirige le Département « Culture, Communication » de l’ENSTA ParisTech, une grande Ecole d’ingénieurs. Plus concrètement : d’une part je définis le programme des cours dans ces disciplines (Philosophie, Epistémologie, Sociologie, Théâtre, Histoire de l’Art, Littérature, etc.) et j’anime l’équipe pédagogique. D’autre part, j’organise avec des élèves des événements transversaux mariant sciences et humanités : des tables rondes interdisciplinaires (« Rugby quantique »…), et le concours de nouvelles « Nouvelles Avancées ».

Laurence Decréau

Maud Dahlem : Je suis Chef de projets numériques au Muséum d’Histoire naturelle de Toulouse. J’ai pour mission de rendre accessibles les thématiques abordées au Muséum à tous les publics en ligne, dans les expositions et lors des activités, selon leurs usages et leurs centres d’intérêts, et de provoquer des échanges. En clair : donner les opportunités à nos publics de s’exprimer et de participer activement aux offres du Muséum.

Maud Dahlem à Museomix Grenoble, en novembre 2013

Pourquoi avoir lancé un concours de nouvelles ?

Laurence : Je milite pour une culture unifiée, mêlant sciences et lettres. Un concours de nouvelles à thématique scientifique permet la rencontre de deux univers trop cloisonnés : celui des scientifiques et celui des littéraires. Chacun y trouve matière à sortir le nez de sa « case » tout en gardant un pied dedans : les scientifiques laissent leur imagination guider leur plume – une fois n’est pas coutume ! – sur des sujets qui leur sont familiers ; les littéraires découvrent dans la science un vivier insoupçonné de sujets et d’intrigues…

Maud : Pour trois raisons : favoriser les regards croisés entre disciplines, donner aux personnes qui écrivent ou qui prennent des photos l’opportunité de s’intéresser aux sciences et permettre à ces mêmes personnes de s’exprimer auprès de l’institution et de ses publics.

Concours Nouvelles avancées 2014 – Illustration de Julie Lannes

Quel rapport entretenez-vous avec les sciences & la littérature ?

Laurence : Un rapport enfin pacifié ! Titulaire d’un bac scientifique, j’ai fait des études de lettres par passion – mais la nostalgie des sciences m’est restée. Il m’a fallu quelques années pour comprendre qu’il y avait moyen de concilier les deux.

Maud : Scientifique de formation, j’aime les sciences mais je lis aussi énormément. En revanche, je n’écris pas.

Concours du Muséum de Toulouse 2013

Comment se passe concrètement votre concours ?

Laurence : Nous choisissons le sujet avant les grandes vacances, et la remise des prix a lieu au printemps suivant. L’équipe organisatrice est constituée d’élèves-ingénieurs volontaires, environ une demi-douzaine, qui prennent en charge la création et la gestion du site, celle de la page Facebook, la communication auprès des étudiants ainsi que la préparation de la remise des prix (table ronde et cérémonie). Le choix du sujet et du visuel, le recrutement du jury et des partenaires, la conception du plan de communication et la coordination de l’ensemble me reviennent. Quant à la lecture des nouvelles, elle s’effectue en deux temps : un groupe de lecteurs volontaires choisis parmi nos partenaires (une quinzaine, cette année) sélectionne les 10% de meilleures nouvelles dans chaque catégorie (Grand public ; Etudiants en Sciences ; Elèves et classes du secondaire). C’est ensuite au jury de s’entendre sur le palmarès !

Nous avons reçu l’an passé 406 nouvelles : un quart venaient d’étudiants scientifiques, le reste du « grand public ». Cette proportion est à peu près constante d’année en année. Pour cette édition 2014, nous avons ouvert le concours aux classes du secondaire et avons reçu 476 nouvelles dont 190 du Grand Public, 165 des élèves et classes du Secondaire et 121 des étudiants scientifiques.

Les thèmes des concours Nouvelles avancées de l’ENSTA ParisTech entre 2010 et 2013

Maud : La question est vaste ! Le concours s’organise autour de dates libres et cohérentes avec la programmation générale du Muséum. Nous choisissons un thème en rapport avec une exposition ou un de nos sujets d’actualités, mais également intéressant et exploitable pour les personnes qui ne peuvent pas venir à Toulouse.

Nous ne souhaitons pas « coller » littéralement à ce qui est présenté au Muséum, afin de prolonger l’expérience vécue. Par exemple, dans le cas de notre premier concours « Racontez-nous une pré-histoire » (2011) [ndlr : lire les deux billets au sujet de ma participation ici et ], il fallait imaginer les conditions de vie (et de mort !) de deux femmes de la préhistoire dont les squelettes étaient exposés au Muséum. Une création différente de la démarche scientifique engagée dans l’exposition. En 2012, le sujet photo était « L’eau é-moi » pour recentrer le sujet sur l’individu – non traité en exposition – et sur l’émotion, un moyen d’impliquer le visiteur sur son engagement personnel vis-à-vis de l’eau.

Pour notre dernier concours, « Dans la peau d’un ours » (2013), il s’agissait d’un prolongement du dernier espace de l’exposition « Ours, Mythes et réalités » qui cherche à réconcilier l’homme à l’animal sauvage. L’ours est bien présent dans l’imaginaire, c’est aussi un sujet polémique. Avec le concours, les participants pouvaient s’exprimer sur le sujet sans pour autant craindre d’être jugés sur leur connaissance de la question.

Concernant l’animation du concours, j’avoue que c’est assez chronophage, surtout pour animer le blog et correspondre par email avec les participants. Car oui, il est aussi un peu humain notre concours, ce n’est pas juste une machine… Lors de nos trois éditions, entre 2011 et 2013, nous avons récolté respectivement 53, 62 et 210 nouvelles (dont 41 par des jeunes de moins de 18 ans) [ndlr : plus d’informations ici].

Les affiches des concours du Muséum de Toulouse en 2011 et 2012

Que vous apporte le concours, ainsi qu’aux participants et au jury ?

Laurence : En ce qui me concerne, ce concours est une aventure qui se renouvelle chaque année : il ouvre la porte aux rencontres les plus imprévues, permet de découvrir de vrais talents, et offre une plongée saisissante dans l’imaginaire de nos contemporains – jeunes et moins jeunes, scientifiques ou pas… Le jury, quant à lui, se prend chaque fois au jeu avec une passion qui m’ébahit : la précision des arguments démontre à l’évidence avec quelle attention les textes sont lus, et tout le monde s’étripe joyeusement lors du déjeuner de délibération. Quant à la remise des prix, elle tient à la fois du bar des sciences, du salon littéraire et du banquet d’Astérix : on y pulvérise les cloisons dans la jubilation. Ce qui est en somme le but de ce concours… Si j’en juge par la fidélité de nombre des candidats, la mission est plutôt réussie.

Maud : Les concours nous permettent de toucher des personnes sur des sujets concernant les sciences et la conscience du vivant et donc de les sensibiliser et/ou (encore une fois) de leur donner la parole. Nous pouvons ainsi pousser les murs du Muséum et communiquer/interagir au-delà de Toulouse et sa région. Cela a créé une communauté des amis du Muséum.

Les concours sont devenus des rendez-vous d’échange (à double / triple sens !) où tout le monde peu s’exprimer, pas seulement les scientifiques. Les participants sont très enthousiastes, certains communiquent avec moi quasi quotidiennement en m’envoyant des liens d’actu, des réflexions. D’autres m’écrivent comme si nous nous connaissions, ou même me joignent quand ils arrivent au Muséum pour parler 5 minutes. Ils leur manquaient peut-être une dimension humaine pour leur donner envie de s’introduire dans un muséum. Car nombreux sont les participants qui n’étaient jamais venus chez nous (pas la « culture musée », pas d’enfants…ou …ou) et qui reviennent par la suite !

Visite de l’exposition sur les squelettes, au Muséum, avant la remise des prix, en 2011

Est-ce dur de juger des textes qui mêlent sciences et littérature ?

Laurence : Un bon texte est un bon texte : qu’il contienne un zeste de science ou une louche, on le reconnaît vite ! Certains lauréats, manifestement peu férus de sciences, s’en sortent par une pirouette ; à l’inverse, un mordu d’équations est parvenu à tirer de la relativité d’Einstein un conte savoureux, avec des héros attachants… Tous les genres et couleurs se côtoient : SF, fantastique, réalisme. L’essentiel est de ne pas sacrifier la fiction à la science.

Maud : Ce serait une question à poser aux membres du jury ! Je la retiens donc pour le jour de la délibération.

Quel est le thème qui vous a le plus plu ?

Laurence : Celui de l’an passé : « Hors-la-loi : quand la pomme ne tombe plus ». Tout en étant le plus scientifique (la transgression d’une loi), c’est celui qui incitait le plus au délire… Un délire forcément méthodique ! Les résultats ont été à la hauteur.

Maud : Tous !

Table ronde sur « L’eau, enjeu mondial » avant la remise des prix du concours Nouvelles avancées 2012, à l’ENSTA ParisTech

Les nouvelles lauréates ont été publiées en numérique au Muséum et sur papier à l’ENSTA. Pourquoi ces choix ?

Laurence : Ancienne éditrice, je garde un gros faible pour le livre. C’est une façon de lui rendre hommage, alors que nos élèves sont plus coutumiers des écrans.

Maud : Lors de la première édition, nous collaborions avec la Bibliothèque de Toulouse. Une de leur démarches étant d’accompagner les lecteurs au numérique, nous sommes partis sur l’idée d’une e-publication. Le Muséum garde cette démarche, ce qui nous permet aussi d’être plus autonomes. L’accessibilité aux textes est plus grande et donc la diffusion plus efficace. Pour « Le caillou céleste » (2012), il y a eu près de 3 000 téléchargements. En 2013, nous avons été démarchés par l’éditeur Edilivre pour un partenariat. C’est une année test pour une version papier. A suivre….

Que pensez-vous de vos concours respectifs ?

Laurence : Chapeau pour l’originalité des sujets ! J’admire tout particulièrement cette façon de concilier une contrainte scientifique a priori assez restrictive (la préhistoire, forcément) et un angle très littéraire : le jeu sur le point de vue, avec « Dans la peau d’un ours », ou sur le genre (en l’occurrence : le polar), avec l’enquête sur les femmes assassinées… Cette approche est très astucieuse, de la part d’un musée : rien de tel que l’imagination pour s’apercevoir de l’infinie richesse d’un domaine, et donner envie de l’explorer dans ses moindres recoins.

Maud : Je suis le concours de l’ENSTA avec intérêt. J’aime son jury pluridisciplinaire et sa présentation claire. Ce concours profite du réseau de l’école, ce qui est une bonne chose aussi pour les prix à gagner. En revanche, je trouve dommage de n’avoir accès aux textes qu’en achetant le livre. Du coup, je n’en ai lu aucun !

De gauche à droite, le jury du concours 2011 de Nouvelles avancées : Olivier Rey, Roland Lehoucq, Jacques-Antoine Malarewicz, Andrea H. Japp, Sven Ortoli et les 1ers prix : Gulzar Joby (grand public), Thibaut Foch (Elèves, AgroParisTech)

Quels sont vos projets pour les futurs concours ?

Laurence : Agrandir l’audience, notamment du côté des étudiants scientifiques et des classes de lycées : le décloisonnement sciences/lettres pour lequel je prêche se pratique d’autant mieux qu’on s’y met plus tôt…

Maud : Notre prochaine exposition sera sur le thème des bébés animaux, à destination des 3-8 ans. C’est une exposition coproduite avec le Muséum d’Histoire naturelle de Bruxelles. Pour le concours, nous partirons peut-être sur le sujet de la filiation (ethnologique, génétique, etc.)… ou sur un autre thème, déconnecté de l’exposition temporaire. C’est encore en cours de discussion !

Un grand merci à vous deux pour vos réponses et bon courage pour la suite des aventures en terres de sciences et de fiction !

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