Comment écrire de la fantasy et de la science-fiction – Orson Scott Card

Après Stephen King (lire la chronique), restons du côté des Etats-Unis et de la littérature « de genre » avec ce livre d’Orson Scott Card (OSC). L’auteur va bientôt faire l’actualité avec la sortie en France, en novembre prochain de l’adaptation de son livre La Stratégie Ender. Si on ajoute qu’il a reçu deux années consécutives les prestigieux prix Hugo et Nebula pour ce livre et sa suite, on peut prendre quelques minutes pour lire ce qu’il a à dire à propos de l’écriture (1).
OSC l’annonce dès le départ : il s’adresse aux amateurs des littératures de l’imaginaire (fantasy et science-fiction, auxquelles on pourrait ajouter le fantastique et résumer le tout à l’acronyme SFFF) et laisse volontairement de côté les conseils communs aux autres genres (comme par ex. la gestion de l’intrigue, qui est la même quelque soit le genre). Son livre est constitué de cinq grandes parties que j’aborderai ici de manière plus ou moins longue.
Les frontières de la science-fiction et de la fantasy
En guise d’apéritif, OSC décrit la SFFF comme un monde ceint de frontières à priori étanches, dont la première et la plus évidente est la catégorie éditoriale. Déterminée par les éditeurs, celle-ci facilite le classement en librairie et a permis la cristallisation de ces genres et l’apparition de nouvelles générations d’auteurs. Les deux frontières suivantes, qui en découlent, concernent la communauté de lecteurs et d’écrivains « biberonnés » à la SFFF parfois au risque d’y rester bloqués. OSC parle même de « ghettoïsation », même s’il nuance ses propos par le fait que les auteurs de SFFF ont beaucoup de liberté à l’intérieur de ce ghetto car leurs lecteurs et leurs confrères sont ouverts aux expérimentations. Avec sa quatrième frontière, OSC tente une définition – forcément incomplète – des littératures de l’imaginaire comme « toutes les histoires qui prennent place dans un environnement contraire à la réalité connue ». Cela peut être dans l’avenir, dans un passé qui contredit les faits connus de l’histoire (on parle de mondes alternatifs), sur d’autres mondes, sur Terre mais avant l’histoire écrite ou encore toutes les histoires qui contredisent une loi connue ou supposée de la nature… Enfin, la dernière frontière selon OSC est celle qui sépare la fantasy de la science-fiction, à la fois dans la manière de construire les histoires mais aussi dans les petits conflits qui naissent entre les auteurs de ces deux genres (2).
La création de mondes
OSC entre ensuite dans le vif du sujet avec la partie sur la création de mondes, la plus longue de son livre. Ici, il aborde tour à tour l’origine des idées, les lois du monde, l’invention de son passé, le langage et le décor. Pour illustrer la manière dont peuvent venir les idées, il prend pour exemple son best-seller La Stratégie Ender et notamment la salle d’entraînement au combat en apesanteur, qu’il a imaginée à 16 ans, inspiré par la situation de son frère aîné à l’armée. Une partie du décor était posée mais il a fallu attendre 7 ans pour réellement commencer à écrire l’histoire. Quant à son roman de fantasy Espoir-du-cerf, il a vu le jour à partir d’un plan de ville improvisé, d’une erreur qui lui a fait condamner une des portes de cette ville et d’une idée de sœurs siamoises « pêchée » dans le journal télévisé. On le voit, deux histoires ne se créent jamais de la même façon et il existe autant de techniques que d’auteurs. Pour OSC, les bonnes histoires ne s’écrivent jamais à partir de la seule première idée et nécessitent souvent des alliances entre plusieurs idées sans rapport apparent, parfois des esquisses ou des cartes et une maturation de plusieurs mois. Son conseil pour pêcher des idées : penser à tout ce qui nous arrive comme une histoire potentielle et se demander « pourquoi », « comment » et « pour quel résultat ».
Viennent ensuite les lois de votre monde, qui permettront de mettre de l’ordre dans toutes vos idées. Je ne passerai pas trop de temps sur ce sujet, même si OSC évoque les règles du voyage stellaire pendant 17 pages (d’aucuns parleront de remplissage) ! L’idée pour l’auteur est de bien déterminer les règles de son monde et les contraintes qui pèsent sur les personnages même s’il décide ensuite de ne pas trop l’évoquer dans le livre et ce afin de construire une histoire crédible et profonde. OSC propose également 9 variantes possibles de voyages dans le temps et un exemple pour fixer les règles de la magie dans votre univers de fantasy : en lui donnant un prix, comme la perte d’un membre à chaque fois qu’une personne jette un sort. Les parties sur le passé (l’évolution d’une espèce d’extra-terrestre, l’histoire d’une société ou la biographie d’un personnage) et sur le langage sont pleines de bon sens mais seraient peut-être insuffisantes à qui voudrait concrètement en savoir plus (c’est d’ailleurs le cas du livre entier). OSC termine cette partie en nous montrant qu’un bon auteur arrive à jouer sur deux tableaux : la constitution de son monde et l’analyse des systèmes qui régissent ses sociétés.
La construction du récit
Après la mise en place du décor vient le moment de créer l’histoire (même si dans la réalité ça peut être l’inverse). OSC insiste ici sur le caractère évolutif de votre histoire. Rien n’est figé et il faut se garder la liberté de tout changer à tout moment ou de se laisser emporter par une nouvelle idée. OSC revient d’abord sur les personnages et propose une technique pour choisir son personnage principal : il faut se demander qui a le plus mal et qui a le pouvoir et la liberté d’agir. Votre héros n’est pas forcément une reine ou un capitaine de vaisseau spatial, forcément contraints par de multiples interdits ! Suivent quelques précisions sur le personnage de point de vue (1). Les pages suivantes sont parmi celles qui m’ont le plus intéressées, même si, comme le reste de l’ouvrage, elles ne sont que des considérations générales. Elles concernent le début et la fin de l’histoire, deux moments souvent difficiles à placer. Selon OSC : « le début d’une histoire crée une tension, procure une sensation de besoin. La fin de cette histoire survient lorsque cette tension est soulagée ».
Il introduit ainsi le « quotient MIPE » pour Milieu, Idée, Personnage et Evénement. Selon lui, une histoire est très souvent orientée par un de ces quatre éléments. Si c’est le Milieu, ou le monde de l’histoire, alors vos personnages voyageront dans des contrées étranges et seront transformés par ce qu’ils voient. Si c’est l’Idée, l’histoire se terminera quand la réponse à l’énigme du début sera résolue. S’il s’agit du Personnage, on suivra la transformation de son rôle dans sa communauté et la résistance au changement des autres. Enfin, s’il s’agit de l’Evénement, votre monde sera en pleine fluctuation et le récit ne prendra fin que lorsqu’un ordre nouveau sera établi.
Bien écrire
L’avant-dernière partie évoque l’exposition et le langage. Je soupçonne l’auteur de s’être focalisé sur ces deux éléments car il s’agit sans doute des deux principaux « pièges » dans lesquels les écrivains amateurs tombent le plus régulièrement. Passons sur le langage pour évoquer un peu plus l’exposition. Comme un journaliste qui doit capter l’attention de ses lecteurs en une ligne, l’auteur de romans (pas seulement SFFF) doit susciter la curiosité de ses lecteurs et leur donner envie d’en lire plus dès les premières pages. Tout le défi est d’arriver à distiller assez d’informations pour attirer le lecteur mais pas trop pour ne pas le noyer. Le passage sur le littéralisme est intéressant et prouve qu’un auteur de SFFF ne peut pas se permettre d’user de trop de métaphores, notamment en début de texte, au risque de ne pas être compris.
La toute dernière partie concerne la vie et la carrière d’un écrivain. Là aussi les conseils de bon sens se succèdent et on regrette l’absence de plus d’exemples personnels comme a pu le faire Stephen King dans son livre. OSC incite les jeunes auteurs à soumettre des nouvelles aux revues spécialisées, il conseille ceux qui voudraient envoyer
un manuscrit de roman à une maison d’édition et évoque quelques considérations « pratiques » (par ex. le fait de ne pas quitter son boulot dès le premier contrat… sans blague ^^). La partie sur les ateliers et cours d’écriture s’approche également de ce que nous indique King, à savoir qu’ils ne sont utiles que pour avoir de la compagnie, des dates butoir et un public mais peuvent rapidement devenir un frein. La solution : trouver et former son « lecteur avisé » qui lira tous vos textes et vous dira ce qu’il en pense. Peut-être s’est-il ennuyé lors d’un passage ou bien il trouve un personnage inutile… autant d’informations qui vous permettront de corriger votre « copie ». Et comme OSC le dit si bien en dernière ligne de son livre : au boulot !
>> Références : Orson Scott Card, Comment écrire de la fantasy et de la science-fiction, Bragelonne, 2010, 240 p. (voir la fiche sur le site de l’éditeur)
>> Pour aller plus loin : une critique plutôt négative (et pertinente) du livre sur le blog Dramaturgie et scénario
>> Notes :
  1. OSC a également écrit Personnages et points de vue, également édité chez Bragelonne mais malheureusement en rupture de stock (je me suis donc procuré la version américaine en vue d’une chronique ici)
  2. L’auteur précise d’ailleurs que le public de la science-fiction est majoritairement masculin et que celui de la fantasy est plutôt féminin. A ce sujet, on pourra lire « La science-fiction intéresse-t-elle les femmes ? » par Jean-Marc Ligny et « La place des femmes dans la littérature de science-fiction » chez ActuaLitté 

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