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Ah ! On est bien sur Terre quand même… Envoyés ici pour régner sur les animaux, pas mal comme job… Comment ? Nous sommes nous aussi des animaux, des primates vous dites ? Euh ok, mais pas n’importe lesquels hein ? J’ai lu que nous sommes l’ultime étape d’une longue marche vers le progrès ! Beaux, grands, droits, nous arrivons bon premiers dans la course contre les chimpanzés et autres Neandertals moches et poilus ! Nous avons la classe tout de même ! Ah bon, ça aussi c’est faux ?

« Une image vaut mille mots » disait Confucius. Observons pour s’en convaincre la fameuse « Marche du progrès » : des singes et des membres de la lignée humaine s’y succèdent jusqu’à l’homme moderne, en file indienne de gauche à droite, dans un ordre censé représenter l’évolution. Vous ne pouvez pas la louper, elle est partout : dans certains vieux livres de biologie, dans les dessins animés et même dans certaines pubs ou clips musicaux. Jetez donc un coup d’œil sur les exemples recensés par ce blog

L’image a été copiée et déformée mille fois pour illustrer des concepts variés : l’évolution de la technologie (avec l’informaticien ou l’astronaute au stade de l’évolution ultime) des médias ou des modes de vie (l’obésité comme prochain stade d’évolution), la violence des hommes… La flèche du temps est parfois inversée pour se moquer. On le remarque dans les pays anglo-saxons et surtout aux Etats-Unis, nation très croyante et férue d’images choc, où les animaux sont souvent convoqués pour « singer » les hommes politiques (voir « Et Dieu dans tout ça ? ») (1).

Malheureusement, aussi séduisante qu’elle puisse paraître, cette image est totalement fausse. Et à cause de sa redoutable efficacité, il faudra encore des années pour la déloger de nos esprits… Décryptage par des paléoanthropologues, des professeurs de biologie et des chercheurs en études visuelles.

Une multiplication de clichés

Dynamitons d’emblée ses erreurs flagrantes. Sur le site Hominidés, Christian Régnier en pointe trois. Tout d’abord, « le dessin laisse entendre que l’ancêtre de l’homme moderne était un chimpanzé », au « look » très semblable à celui des chimpanzés actuels. Faux ! Les grands singes et les humains ont un ancêtre commun, qui vivait il y a environ « 7 à 8 millions d’années, très probablement en Afrique ». Le chimpanzé n’est donc pas notre grand-père mais notre cousin.

Deuxième anomalie : d’après le dessin, la quadrupédie précède forcément la bipédie et les ancêtres de l’homme marchaient donc à quatre pattes ; « deux choses aussi différentes que non prouvées ». Là encore, l’image « boite » car « il n’y a pas une seule bipédie. (…) Nos ancêtres utilisaient chacun une bipédie spécifique selon leur morphologie. Ils ne se sont pas forcément redressés pour marcher ». Pire, nous n’avons aucune idée du mode de locomotion de notre ancêtre commun ! L’image laisse croire à une explication unique et gravée dans le marbre de l’évolution de la lignée humaine, en occultant les théories alternatives dont celle d’Yvette Deloison ou d’Elaine Morgan.

Troisième anomalie : l’idée très anthropomorphique d’un « chemin unique de l’évolution humaine [qui] laisse supposer que l’homme actuel était un objectif de l’évolution, une finalité » (2) . Rien de tel dans les découvertes de fossiles (on en a encore eu la preuve récemment avec la découverte d’Australopithecus sediba en Afrique et d’un membre encore indéterminé du genre Homo en Europe). En fait, il faudrait plutôt voir l’évolution comme un buisson touffu, où plusieurs espèces du genre Homo ont coexisté et où « l’homme moderne est plutôt un rescapé de la lignée, comme les autres grands singes en voie d’extinction ».

La genèse d’une icône

Passons maintenant à l’origine de cette image mythique, avec l’article du chercheur en études visuelles André Gunthert (3). La marche de l’Homme est l’œuvre de Rudolph Zallinger, un fameux illustrateur de sciences naturelles, pour le livre The Early Man de Francis Clark Howell, publié en 1965 par les éditions Time-Life. Une innovation à l’époque ! L’artiste a disposé « sur un dépliant de 5 pages la série ordonnée des reconstitutions de fossiles de quinze espèces anthropoïdes sur une durée de 25 millions d’années », en s’inspirant de trois sources :

  • pour la juxtaposition des êtres : une gravure du peintre naturaliste Waterhouse Hawkins publiée dans un ouvrage de Thomas Henry Huxley, qui place côte à côte les squelettes de gibbon, orang-outang, chimpanzé, gorille et homme.
  • pour leur « métamorphose » : « le thème des différents âges de l’homme, qui nourrit la peinture et la gravure depuis la Renaissance. (…) C’est cette opération iconographique qui crée la perception de l’évolution comme un développement unifié et linéaire, aussi homogène que s’il s’agissait de la vie d’un être humain ».
  • pour l’effet de mouvement : les chronophotographies de la marche d’Etienne-Jules Marey auxquelles « l’illustrateur emprunte le dynamisme de la déambulation, qui anime la fresque évolutionniste d’un pas décidé ».

Des clichés encore présents dans l’éducation

Selon Alice Michel-Salzat, maître de conférences en génétique à l’Université Paris VII-Diderot, cette représentation est l’héritière de « l’Échelle des êtres, ou Scala Naturae, qui nous vient de l’Antiquité (4). Elle a été reprise par certains savants des temps fixistes et des philosophes des Lumières. Les arbres d’Haeckel en sont un bon exemple. Ils placent les êtres inférieurs en bas et l’homme en haut avec cette même idée de progrès vers l’homme en tant que sommet évolutif. ». Une idée bien ancrée dans les esprits et dont nous avons du mal à nous débarrasser (voir des exemples récents ici et ici).

Malgré ses erreurs flagrantes, il faut avouer que la marche de l’homme est « immédiatement saisie et instinctivement comprise par tout le monde » souligne le paléontologue Stephen Jay Gould. Voilà pourquoi les manuels scolaires ne se sont pas privés de l’utiliser. Ce n’est que dans les années 1990 qu’elle a été remplacée par l’image du buisson de l’évolution. C’est ce qu’explique le journaliste Vincent Gaullier dans « L’odyssée de l’espèce à travers les programmes » (5).

S’appuyant sur une étude de Pierre Clément et de Marie-Pierre Quessada, professeur agrégée de SVT et doctorante sur le thème de l’enseignement sur les origines de l’espèce humaine. Il explique que la « nature zoologique d’Homo sapiens » a mis 98 ans ( !) pour être intégrée dans les programmes scolaires, après le Systema naturae de Linné en 1735. Les « obstacles qui ont ralenti la diffusion des connaissances sur l’origine de l’homme » ? Le « refus d’une origine commune avec les singes, la croyance en la supériorité de l’homme, le racisme »…

« L’échelle des êtres place le singe en premier, l’homme blanc en dernier et tous les intermédiaires plus ou moins sombres entre les deux. Par conséquent, la « race supérieure » est l’homme blanc européen, les autres étant inférieures. Cette logique est inhérente à la représentation elle-même » précise Alice Michel-Salzat. Aujourd’hui encore, l’homme moderne est représenté comme un homme blanc, et pas noir ou asiatique et encore moins comme une femme (sauf dans les cas de détournements de l’image initiale par des féministes) (6).

Une solution pour mieux enseigner l’évolution est suggérée dans le Guide critique de l’évolution (7) : il s’agit de prendre le sens inverse, en partant de l’homme pour retourner vers le passé afin d’éviter le finalisme et « restituer la diversité et l’unicité du vivant, et évite[r] de « couper » les branches ». Une solution très habilement choisie par Denis van Waerebeke et Vincent Gaullier pour leur documentaire Espèce d’espèces. Dans les controverses comme dans la vie, il est parfois bon de prendre les choses à rebrousse-poil.

 

Voir plus de vidéos sur ce thème dans un billet de Tom Roud (merci @Enroweb pour la mention).

Notes :

(1) Nous reviendrons dans de futurs billets sur les notions de créationnismes et d’intelligent design, aux États-Unis et ailleurs.

(2) Voir à ce sujet Myths of Evolution : The Ladder of Progress par Chris Bateman qui se définit comme philosophe, concepteur de jeux et auteur.

(3) Tout aussi intéressant mais en anglais : The March of Progress has deep roots, sur le blog Laelaps du journaliste scientifique américain Brian Switek et « You Are Here », Missing Links, Chains of Being, and the Language of Cartoons, de l’historienne des sciences Constance Areson Clark (en pdf).

(4) Voir le dossier Sagascience Évolution du CNRS et notamment l’article d’Hervé Le Guyader.

(5) Il cite même l’exemple d’un manuel scolaire allemand de biologie datant de 1993 où l’homme est placé en haut d’une échelle, au-dessus d’un singe et d’un dinosaure.

(6) Au sujet du « racialisme » ou racisme scientifique, lire La mal-mesure de l’homme : l’intelligence sous la toise des savants, de Stephen Jay Gould et cet article sur Le Post.

(7) Guide critique de l’évolution, sous la direction de Guillaume Lecointre, Belin, novembre 2009.

Comment la science fabrique des contes de fées

Nous avons vu précédemment que la communauté scientifique a tendance à favoriser le « modèle masculin ». Et le sexisme s’étend jusque dans la production des chercheurs. Laissez-moi vous raconter une histoire…

Il était une fois un gros ovule indolent qui dérivait dans les inhospitalières trompes de Fallope. Sa destinée était terrible : s’il n’était pas fécondé d’ici quelques heures, il mourrait… A quelques centimètres de là, un bataillon de petits spermatozoïdes bravait l’obscurité, en quête de leur Belle au bois dormant. Beaucoup tombèrent, épuisés. Les rares au flagelle assez puissant avalèrent la distance promptement et se posèrent sur l’œuf. La lutte pour y entrer commença. Au bout d’efforts acharnés, le plus doué réussit enfin à pénétrer dans le saint des saints. L’ovule, enfin fécondé, était sauvé.

Il y a peu, ce beau conte de fées se trouvait – presque sous cette forme – dans tous les manuels scolaires. Une histoire touchante mais… fausse et biaisée. Dans une publication (1) teintée d’humour, l’anthropologue et féministe Emily Martin décrypte avec précision les stéréotypes masculins et féminins utilisés en biologie de la reproduction. L’ovule est passif, fragile et dépendant, la menstruation est un échec de la reproduction et les ovaires voués à la dégénérescence. La femme est donc improductive et gaspilleuse de son stock d’ovules (2) ! Au contraire, le spermatozoïde est fuselé, rapide, autonome, un petit bijou de technologie, et la spermatogenèse ne s’arrête jamais, renouvelant constamment les gamètes. En bref, les processus biologiques féminins apparaissent toujours moins dignes que leurs homologues masculins.

Erreurs et faux semblants

Pourtant, les avancées dans ce domaine ont montré que cette vision de la reproduction est fausse. L’ovule a une importance égale au spermatozoïde dans le processus de fixation (notamment via la production de molécules adhésives) et le spermatozoïde est moins « actif » que décrit précédemment. Ses mouvements sont même plutôt destinés à se libérer de « l’emprise » de l’ovule et, couplés à des enzymes digestives, lui font creuser l’enveloppe de l’œuf presque « à son insu ». Notre gamète masculin perd tout d’un coup de sa superbe ! Anecdote révélatrice : dans la culture occidentale, le film de Woody Allen « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe » est un des rares à avoir décrit un spermatozoïde faible et apeuré.

Vidéo : Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe

Mais de telles tentatives humoristiques et les progrès en laboratoire n’ont pas mis à mal un vocabulaire machiste fortement ancré dans les mœurs. Pourquoi ? D’après Emily Martin, les sciences sociales et les sciences naturelles s’influencent les unes les autres (3). Un schéma culturel qui consacre des femmes passives et des hommes actifs, est transposé à la « personnalité » des gamètes à travers le vocabulaire employé. En clair, le contexte culturel des scientifiques et une bonne dose de mauvaise foi masculine influencent fortement les descriptions qu’ils font des systèmes étudiés. Et inversement, cette représentation de la nature devient une « base pour réimporter exactement la même imagerie dans les phénomènes sociaux comme une explication naturelle », voire une justification : l’homme comme le spermatozoïde vient sauver la Belle tout aussi « assoupie » qu’un ovule. La boucle est bouclée et le mérite entièrement masculin.

Science du sexe et sexe des sciences

Qu’elles étudient le sexe ou l’organisation sociale, les disciplines scientifiques ont toujours été sous l’influence de ces biais, de part la mainmise des hommes sur les objets d’étude. Dans un récent article du Monde (4), Catherine Vincent explique que l’arrivée de femmes dans les sciences et la remise en question de certains hommes a permis de nets progrès. Ainsi dans les années 1970, la primatologie bénéficia des observations de Jane Goodall puis de nombreuses autres femmes. A point de vue différent résultats différents, voire meilleurs. La communauté des primatologues a ainsi découvert entre autres que « la domination des mâles chez les babouins ne serait qu’un artefact » lié aux conditions de l’étude, voire « une forme inconsciente d’anthropocentrisme » de la part des chercheurs masculins. Et toc ! Le deuxième coup de pied dans la fourmilière sera donné par des anthropologues (hommes et femmes) qui, dans les années 1980, ont redonné une place plus glorieuse aux femmes des sociétés de chasseur-cueilleurs. Selon eux, les activités de cueillette des femmes ont été à l’origine des progrès dans l’outillage de la lignée humaine, jusqu’ici l’apanage des hommes. Et, crime de lèse majesté, les femmes ont même pu participer à la chasse (mais toujours sous de nombreuses conditions). Enfin, les idées féministes sont également entrées dans les laboratoires de génétique dans les années 1990. Le chromosome Y, parangon de la détermination sexuelle, n’est alors plus vu comme « dominant » et le développement femelle « par défaut ». Le chromosome X retrouve une place égale. « Même si cette nouvelle approche n’a pas mis totalement fin aux bons vieux réflexes, (…) le vocabulaire des scientifiques a changé (…) il n’est pas rare, depuis les années 2000, qu’une conception un peu plus paritaire s’exprime dans les articles » explique Catherine Vincent d’après les constatations de chercheuses.

« Réveiller les métaphores »

Emily Martin concède elle aussi une certaine avancée. Mais si la parité pointe le bout de son nez, les nouvelles métaphores employées ne redorent pas forcément le blason féminin. Pour expliquer le rôle plus actif de l’ovule, celui-ci devient un « agresseur qui capture et attache le spermatozoïde (…) tel une araignée étendue dans sa toile ». Une imagerie qui fait passer inconsciemment la femme pour une « femme fatale qui persécute les hommes » ou une « mère engloutissante et dévorante ». Le chemin est encore long pour arriver à une science paritaire et débarrassée de ses stéréotypes. Pourtant la participation des femmes aux études scientifiques apporte un vent de fraîcheur sur les cadres de pensée. Selon Emily Martin, la solution pour se sortir de ces représentations biaisées est d’utiliser un modèle cybernétique qui prend en compte la complexité des processus mis en jeu et les décrit de manière interdépendante. Il a déjà été utilisé avec succès en génétique, en endocrinologie ou en écologie. L’ovule n’est alors plus passif mais participe activement à la fécondation, à part égale avec le spermatozoïde. Enfin, des métaphores plus égalitaires et « interactives » éviteraient de faire endosser aux cellules des personnalités sexuées. Un premier pas vers plus d’objectivité.

Notes

  1. Emily Martin (1991) « The egg and the sperm : How science has constructed a romance based on stereotypical male-female roles », Signs, vol. 16, no. 3, pp. 485-501.
  2. Pourtant, un rapide calcul de l’auteur montre qu’il s’agit plutôt du contraire. A partir de la puberté, une femme dispose d’environ 300 000 ovules. Pendant les 40 années de sa vie reproductive, elle va en « produire » environ 500. Les autres dégénèrent. Si on considère qu’elle aura entre 2 et 3 bébés, l’excès d’ovules produits est d’environ 200 par enfant. Un homme, lui, produit 100 millions de spermatozoïdes par jour pendant environ 60 ans. Cela fait plus de 2 000 milliards dans sa vie. Il en « gaspille » donc environ 1012 pour chaque enfant engendré…
  3. Elle prend l’exemple des idées de Malthus qui ont inspiré Darwin dans son cheminement intellectuel vers l’Origine des espèces. Ensuite, les idées de Darwin ont été réimportées dans la société pour créer le darwinisme social, sorte de justification de l’ordre social de cette époque.
  4. Science du sexe et sexe des sciences, Catherine Vincent, Le Monde, 8 août 2009.

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>> Billet initialement publié sur Pris(m)e de Tête