Les membres de Relais d’sciences n’ont pas froid aux yeux. Devant l’absence de lieux et de ressources pour concevoir des expositions « classiques », ils proposent des happenings comme un « lâcher » de dendrobates en béton pour sensibiliser à la biodiversité. On leur dit que le public des 15-25 ans est « inatteignable » et n’a pas d’autre intérêt que son téléphone portable et sa petite copine : ils axent leur programmation sur celui-ci. Quant au numérique, ils plongent littéralement dedans malgré ses nombreux points d’interrogation.
Autant de pistes lancées à dessein par le directeur du CCSTI, Bruno Dosseur, arrivé en 2003 du monde de la formation professionnelle, ou par des membres du centre, issus, eux, du spectacle vivant. Toute une équipe qui détonne dans le milieu « traditionnel » de la CSTI. Un petit retour en arrière s’impose.
Une histoire de réseaux
Relais d’sciences est une association créée en 1998 par l’Etat et la Région Basse-Normandie, en agrégeant des membres issus des communautés scientifique, éducative, économique et culturelle. Seul CCSTI de la région, l’association est d’emblée ancrée dans son territoire grâce à un réseau de partenaires, et ce malgré l’absence de lieu d’exposition. « L’association a été construite selon un modèle original, indique Bruno Dosseur, avec des médiateurs animant six antennes locales dans autant de villes de la région, jusqu’en 2002. Mais ce modèle n’a pas tenu, pour des raisons économiques et de management de projet ».

Lâcher de dendrobates
Bruno Dosseur est alors arrivé en 2003 pour organiser la recentralisation de l’association, la professionnalisation de sa démarche ainsi que son entrée dans le réseau national. L’entreprise prendra trois ans. « Ce n’est qu’en 2007 que nous avons pu revenir pleinement vers les territoires, précise-t-il, avec une programmation en saisons culturelles annuelles, les Odyssées ». De 2007 à 2010 se succèdent trois Odyssées : blanche (pôles), jaune (déserts) et verte (forêts), co-construites avec une trentaine de communes.
L’ouverture vers les jeunes adultes
Après cette période destinée à implanter fortement Relais d’sciences en région, 2011 voit le début d’un nouveau cycle, tourné vers les autres CCSTI français, notamment les plus innovants. « Pour cette année et les suivantes, nous avons créé un plan stratégique qui nous positionne sur le numérique et auprès des 15-25 ans, avec une dimension nationale, indique Bruno Dosseur, nous sommes une petite équipe de 7-8 personnes, mobile et adaptable. Cette situation nous « contraint » à collaborer, dans le bon sens du terme, avec les autres CCSTI ». Tout comme Bernard Alaux et Laurent Chicoineau, les directeurs des CCSTI de Bordeaux et Grenoble, Bruno Dosseur sait que la culture scientifique est « un élément non mineur du développement territorial ».

Voilà pourquoi il compte s’adresser aux 15-25 ans, une « cible stratégique, en plein choix de carrière mais difficile à atteindre, contrairement aux 10-12 ans, curieux de tout mais dont l’idée de carrière, scientifique ou pas, se pose encore peu ». Pour connaître ce public « zappeur » et tenter de nouveaux outils, formats et modes d’approche, Relais d’sciences travaille auprès de lycéens et d’apprentis (un public dit « captif ») avant d’ouvrir plus largement le spectre. Et cette ouverture passe en grande partie par le numérique. Ainsi, Relais d’sciences souhaite renouveler son mode d’approche en lançant des expérimentations avec des dispositifs tactiles, des écrans d’eau, des mondes virtuels, etc. et en privilégiant des événements artistiques et uniques.
Bousculer le public
Bruno Dosseur met en avant les notions de recherche, de création et d’imagination : « nous revendiquons un regard extérieur, ouvert sur le monde et pas uniquement sur les sciences. Notre démarche est de dépasser les frontières, tester, expérimenter, bousculer ce qui se fait… ». Des tests qui laissent parfois leur public pantois, comme par exemple lors de l’Odyssée verte. « L’exposition était plutôt déconcertante, notamment la jungle virtuelle sur une table tactile associée à un écran géant. Nous avons eu beaucoup de retours critiques, notamment sur la forme. En effet, notre équipe se place peu dans le transfert de connaissance et préfère amener les gens à réfléchir par eux-mêmes et à s’impliquer. Finalement, nous sommes l’inverse d’un musée : si on ne touche pas, il ne se passe rien ».
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C’est dans cet esprit que Relais d’sciences se lance dans la conception de sa prochaine exposition (mais faut-il encore utiliser ce mot ?) « Entrez en matière ! » sur la physique des particules prouvant là encore son goût pour les challenges. « C’est un sujet extrêmement difficile sur le plan formel, pas très intéressant à première vue pour le public et plutôt délicat dans la région la plus nucléarisé de France » égrène sereinement le directeur. Le dispositif ressemblera à de grandes boîtes « remplies » de technologie numérique qui présenteront les concepts de complexité, d’énergie…
De vraies « canapouts » comme les surnomme avec tendresse Bruno Dosseur, du nom des machines poétiques remplies d’engrenages et de leviers présentées dans une émission de sa jeunesse. « Ces machines seront dispersées sur le territoire pendant deux ans et pourront fonctionner de manière isolée ou bien être regroupées lors d’événements. Elles présenteront des concepts vulgarisés, les enjeux de la physique des particules, ses applications, ses acteurs… » sans oublier une dimension poétique : la question de l’origine, l’équation du tout, les formes, les multivers, la vallée de la stabilité…

Une belle occasion de tester de nouveaux dispositifs, comme la Kinect pour créer de nouveaux comportements chez les visiteurs, des écrans à particule d’eau qu’ils pourront toucher ou la réalité augmentée pour saisir les particules et comprendre leur état de force, leur résistance… Plutôt osé, n’en déplaise au comité scientifique, constitué de nombreux physiciens légèrement déstabilisés par l’approche innovante.
Un lieu convivial aux antipodes du musée
L’ensemble de ces tests et de ces dispositifs numériques nourrira le projet du futur lieu d’accueil de Relais d’sciences, dont le « nom de code » est pour l’instant la « Maison de la recherche et de l’imagination » mais qui reste encore un véritable « objet non identifié », même pour ses futurs locataires. S’inspirant des FabLabs et autres LivingLabs, cette « Maison » s’écartera des codes habituels des CCSTI et aux musées. « Il s’agira d’un lieu de vie dans lequel on aura envie d’y passer un moment et surtout un lieu d’expérimentation ». Pas de salle d’expo ou d’amphi mais 2000 m² avec des espaces entièrement modulables, sans dispositif permanent et ouvert aux propositions de tests, d’expérimentations, de happening (souvenez vous des grenouilles)…

Au cœur de la ville, ce lieu proposera des horaires d’ouverture originaux (la journée bien sûr, mais aussi le soir, le dimanche, voire la nuit). Originalité : la programmation annelle sera assurée pendant 6 mois par Relais d’sciences et le reste du temps par ses partenaires (Centre de réalité virtuelle de l’Université, pôle de compétitivité sur les transactions électroniques sécurisées, Planète Science Normandie, entreprises de l’économie numérique, etc.). L’intérêt, encore une fois, est le partage des savoirs et des intérêts.
Une philosophie open source
De ces nombreuses expérimentations, Bruno Dosseur a tiré un enseignement. « Jusqu’ici, les structures productrices de contenus devaient s’adapter à chaque nouvelle technologie émergente. L’iPad est l’exemple type. Ceux qui ont décidé de l’utiliser ont du retravailler tous leurs contenus ». Le CCSTI, qui travaille actuellement sur la transposition de sa jungle virtuelle sur le web l’a bien compris. « L’avenir est dans l’ouverture aux différents métiers, la disparition du formatage. Nous devons inventer un langage commun et ne pas travailler chacun dans notre coin ».

Ainsi, le centre lance un travail de recherche sur la normalisation des données du contenu intellectuel. « Des données brutes entrent chez nous, dans le cadre d’une exposition par exemple. Elles doivent pouvoir être « lues » par n’importe quelle technologie et surtout être partagées selon la philosophie open source ». Autant de collaborations possibles avec les autres CCSTI mais aussi avec l’éducation nationale, les espaces publics ou toute autre institution. « Le contenu est le même mais les modes d’appropriation peuvent différer ». Ce serait donc ça, un CCSTI du futur ?
>> Illustrations : Relais d’sciences, PilotMotiv (& Jean-Marc et Valérie Léger) et photos Flickr, licence CC –> misko13, urban don, macten, dalbera




















François Taddéi









