La grotte des rêves perdus… bof !

Vendredi, direction le cinéma pour déguster le dernier film de Werner Herzog sur la grotte Chauvet. Pour une passionnée d’art pariétal, la programmation d’un tel film au ciné et en 3D ressemble un peu à Noël avant l’heure. Tous les JT en parlent, tout le monde a adoré… C’est donc ravie que je chausse les lunettes et me détends dans le siège quand la lumière commence à baisser.

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Petits éléments de contexte en passant… Le 18 décembre 1994, Jean-Marie Chauvet, Eliette Brunel et Christian Hillaire découvrent une cavité près du Pont d’Arc (Ardèche). Très rapidement, les trois spéléologues se rendent compte qu’ils viennent de révéler un trésor inestimable, la grotte comprenant plusieurs centaines de peintures rupestres ainsi que des ossements d’animaux et des empreintes de pas humains. Le 18 janvier 1995, la découverte est rendue publique. Très rapidement la grotte est classée Monument historique et son entrée est surveillée jour et nuit. De 1998 à 2001, l’équipe scientifique révèle peu à peu ses secrets dont le plus marquant est certainement l’âge des peintures (plus de 30 000 ans) qui en fait les plus anciennes connues au monde. Deux fois plus vieilles que la grotte de Lascaux. Des échelles de temps hallucinantes, et une même nécessité de conservation.

Le Pont d’Arc, près de la grotte Chauvet dans les gorges de l’Ardèche (source : Fabdebaz, Flickr, CC)

Autant le dire, le réalisateur a eu un sacré privilège de pouvoir entrer dans cette grotte et procéder au tournage, à raison de quatre heures par jour pendant deux semaines. Etant données les conditions drastiques (temps autorisé dans la grotte et éclairage limités, obligation d’évoluer sur une toute petite passerelle pour ne pas endommager les sols…), je ne m’attendais pas à un film totalement maîtrisé sur le plan technique. Malheureusement, j’ai été assez déçue à plusieurs titres.

L’équipe du film, avec Werner Herzog à droite (source : Hebdo-Ardèche.fr)

D’abord, la 3D… Elle semblait idéale pour pouvoir retranscrire l’émotion qu’on éprouve devant de telles œuvres, peintes sur des parois avec le souci des volumes. En effet, les hommes préhistoriques se sont adaptés aux irrégularités des roches pour peindre, et les ont même incluses dans leur composition. Mais là, autant être franche, j’ai eu plusieurs fois la nausée pendant le film, à commencer par les premiers plans à l’extérieur et la séquence où on suit les préhistoriens qui randonnent jusqu’à l’entrée de la grotte. La caméra à l’épaule (voir tenue à bout de bras) n’a rien arrangé. Néanmoins, dans la grotte, on peut apprécier quelques très beaux rendus, notamment les jeux de lumière et parfois même de superbes plans où on oublie les limites techniques de l’exercice (mais trop rares à mon goût).

Ensuite, et c’est là le plus problématique : le scénario ! Werner Herzog oscille sans arrêt entre récit de voyage et documentaire, mais sans basculer totalement vers l’un ou l’autre. On comprend bien l’émotion qu’on ressent dans la grotte, et la nécessité de remonter régulièrement pour ne pas se laisser « happer », mais… c’est tout. Très peu d’explications techniques, des interviews de chercheurs bâclées (à mon goût), des pointes d’humour sympathiques mais qui arrivent comme un cheveu sur la soupe et même un post-scriptum carrément incompréhensible…

Rhinocéros (source : Wikipédia)

Le réalisateur a voulu interroger de nombreuses personnes mais sans vraiment approfondir chaque témoignage sauf peut-être celui d’un jeune chercheur (dont j’ai oublié le nom) et celui de Jean-Michel Geneste. Une des visites de la grotte se fait avec sa conservatrice, Dominique Baffier. Si on est heureux d’apprendre quelques anecdotes sur chaque panneau, ça ressemble plutôt à une visite lambda comme on peut en faire dans de nombreuses grottes du sud-ouest de la France, l’été, en short avec une vingtaine de personnes. On pouvait attendre légèrement mieux d’un tel film.

Connaissant un peu ce monde là, j’ai pu passer outre ces faiblesses mais mon ami, venu en curieux s’est senti vraiment frustré, au point de me questionner après le film sur des faits qui auraient du être abordés. Avec quoi les hommes préhistoriques ont-ils peints ? (oui, oui, on admire des peintures pendant 1h30 mais on n’apprend jamais avec quoi elles sont faites). Pourquoi on retrouve des ossements d’ours dans la grotte ? A quoi ressemble une Europe sous l’emprise de glaciers aussi gigantesques ?

Détail du panneau des lions (source : Venetian red)

Dans la grotte, les plans rapprochés sur les peintures sont très réussis. Mais pourquoi cette absence de commentaires sur le style ? A peine mentionne-t-on à un moment la recherche de mouvement qu’ont eu les artistes du paléolithique en multipliant les dessins de pattes ou de corne pour donner l’impression que les animaux bougent. Pourtant, un des membres de l’équipe scientifique de la grotte, Marc Azéma, développe ses recherches dans ce sens et a même conçu une exposition sur le rapprochement entre art pariétal et bande-dessinée ou dessin animé. Pourquoi n’apparait-il pas ? Pourquoi aucune comparaison n’est faite avec Lascaux, une grotte beaucoup plus connue du grand public ?

Tant de pistes lancées pour si peu de réponses… Les préhistoriens Carole Fritz et Gilles Tosello nous montrent des relevés des peintures mais on ne comprend pas vraiment à quoi ils servent ni la difficulté de les faire. A un moment, on évolue au sein d’une représentation 3D de la grotte mais beaucoup trop rapidement pour avoir une idée de la taille de ce réseau et de l’emplacement des peintures. Le témoignage d’un parfumeur, devenu maître dans la découverte de grottes « à l’odeur » n’est pas franchement indispensable. Tout comme le passage en Allemagne pour évoquer les statuettes de Vénus. De manière plus anecdotique, à un moment, on comprend que certains plans extérieurs ont été pris grâce à un petit appareil volant téléguidé… On assiste à son atterrissage via la caméra qui est fixée à bord, mais c’est tout. Pas plus d’informations sur le matériel utilisé par le réalisateur (ah, si, il explique que pour sa première visite, il disposait d’une caméra amateur…).

Des conditions de tournage difficiles (source : iTélé)

Pour finir (on va croire que j’ai vraiment la dent dure) : la bande son n’est pas non plus franchement séduisante. Elle est même carrément envahissante. Devant de si belles fresques, Werner, pas besoin d’en rajouter !

Pour finir, on l’aura remarqué, je suis vraiment déçue par film. Mais cette déception est à la hauteur de mon attente. Un tel sujet regorge de possibilité pour réaliser un film grand public émouvant. Werner Herzog l’a tenté, et on peut le remercier d’avoir porté ce sujet au cinéma. Cela va-t-il motiver d’autres cinéastes ou documentaristes à s’emparer de l’art pariétal ?

>> Pour aller plus loin :
La visite virtuelle par le Ministère de la culture
Un article de Sylvestre Huet
La page fan Facebook

A la préhistoire du style

<< Découvert sur le site de Télérama >> Chevaux, bisons, aurochs… Des grottes de Fôz Coa à celles de Lascaux, les silhouettes tracées par les hommes préhistoriques révèlent l’invention d’un style artistique il y a 25 000 ans. Démonstration avec Emmanuel Guy, préhistorien et historien de l’art.

Rupestres !

Plongeon en images dans le monde des artistes préhistoriques, avec six auteurs de bande dessinée bien actuels.

En préhistoire, l’art pariétal désigne l’ensemble des œuvres (peintures, gravures, sculptures) réalisées par l’homme sur des parois de grottes ou d’abris-sous-roche. Cet art s’oppose à l’art mobilier, exécuté sur de petits objets (statuettes, gravures sur objets de la vie courante comme des propulseurs, des éléments de parure…). Certains chercheurs opposent l’art pariétal à l’art rupestre (1), ce-dernier étant exécuté sur des parois ou des rochers exposés à la lumière du jour.

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L’art pariétal paléolithique, le plus connu, a une existence limitée dans le temps et l’espace. Il est apparu 35 000 ans environ avant le présent (2) et s’est étendu en grande majorité dans une zone située entre l’Aquitaine et les Asturies (Espagne) en passant par les Pyrénées, avant de disparaître il y a 10 000 ans BP (2) environ. Les similitudes sont frappantes entre les sites, preuve d’une culture commune ou, du moins, d’échanges entre les tribus de chasseurs-cueilleurs.

Radicalement différentes des œuvres exposées dans nos musées, peintes sur des toiles relativement modestes ou sculptées dans un atelier, les œuvres pariétales préhistoriques sont par essence inextricablement liées à leur support, quelles soient petites et discrètes (fines gravures ou ponctuations peintes) ou bien monumentales (grands panneaux ornés).

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Cet art a longtemps été ignoré des historiens de l’art et des préhistoriens. Aujourd’hui, ceux-ci en font mention comme l’ancêtre de toutes les formes d’art, sans pour autant réussir à s’accorder sur son interprétation. Les hommes préhistoriques ont-ils peint les parois de grottes parce qu’ils trouvaient ça « beau », pour s’attirer la sympathie des esprits des bêtes qu’ils chassaient ou encore lors de rites chamaniques ? Nous n’avons pas (et nous n’aurons probablement jamais) la réponse. Mais cette question en suspend est peut-être la chance de faire rêver le public et de l’inciter à contempler ces œuvres.

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C’est en tout cas cette fascination qui a poussé six auteurs de bande dessinée et non des moindres (Étienne Davodeau, Emmanuel Guibert, Marc-Antoine Mathieu, David Prudhomme, Pascal Rabaté et Troubs surnommés respectivement Le Bison, L’Abbé, Le Chafouin, La Belette, Croma et L’Auroch) à s’enfoncer dans les profondeurs de plusieurs grottes ornées pour nous livrer un album étonnant : Rupestres !

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L’équipe, surnommée le réseau Clastres, du nom d’une galerie de la grotte de Niaux

En deux ans, ils découvriront ainsi les plus belles cavités du sud-ouest de la France : les Combarelles, Font-de-Gaume, Bara-Bahau, Lascaux II, Cougnac, Niaux, Commarque, Rouffignac, Pech-Merle et Bernifal. J’avoue ma jalousie en écrivant ces lignes ! En passant, mentionnons qu’ils ont rencontré les membres de l’association Lithos Périgord, dont Pascal Raux, qui m’ont fait découvrir les magnifiques chevaux ponctués de Pech-Merle (entre autres) avec la passion qui les caractérise.

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De ces nombreuses visites, les auteurs nous livrent leurs impressions brutes, sombres, muettes mais aussi drôles, bavardes et colorées (voir quelques exemples de planches). Les traits s’entremêlent à l’image de ceux de leurs homologues du paléolithique. A tout moment, on perçoit la crainte et le respect que les auteurs ont ressenti en s’aventurant dans ces espaces figés dans le temps. A tel point qu’ils en ont même l’impression de croiser un homme préhistorique égaré au détour d’un rocher.

Il en ressort un album fort, unique qui a le mérite de ne pas tenter d’interpréter les œuvres préhistoriques mais qui se place modestement en observateur voire même en complice.

Références : Rupestres ! collectif, Futuropolis, 210 p., 25 €

Notes :

  1. Les auteurs anglais nomment l’art pariétal cave art et l’art rupestre rock art.
  2. L’expression « avant le présent » ou before present (BP) est utilisée en préhistoire pour désigner les âges, en années comptées à partir de l’année 1950, date de référence fixée arbitrairement correspondant aux premiers essais de datation au carbone 14.

Pour aller plus loin : l’émission La Grande Table, sur France Culture dédiée à cette aventure