Rupestres !

Plongeon en images dans le monde des artistes préhistoriques, avec six auteurs de bande dessinée bien actuels.

En préhistoire, l’art pariétal désigne l’ensemble des œuvres (peintures, gravures, sculptures) réalisées par l’homme sur des parois de grottes ou d’abris-sous-roche. Cet art s’oppose à l’art mobilier, exécuté sur de petits objets (statuettes, gravures sur objets de la vie courante comme des propulseurs, des éléments de parure…). Certains chercheurs opposent l’art pariétal à l’art rupestre (1), ce-dernier étant exécuté sur des parois ou des rochers exposés à la lumière du jour.

L’art pariétal paléolithique, le plus connu, a une existence limitée dans le temps et l’espace. Il est apparu 35 000 ans environ avant le présent (2) et s’est étendu en grande majorité dans une zone située entre l’Aquitaine et les Asturies (Espagne) en passant par les Pyrénées, avant de disparaître il y a 10 000 ans BP (2) environ. Les similitudes sont frappantes entre les sites, preuve d’une culture commune ou, du moins, d’échanges entre les tribus de chasseurs-cueilleurs.

Radicalement différentes des œuvres exposées dans nos musées, peintes sur des toiles relativement modestes ou sculptées dans un atelier, les œuvres pariétales préhistoriques sont par essence inextricablement liées à leur support, quelles soient petites et discrètes (fines gravures ou ponctuations peintes) ou bien monumentales (grands panneaux ornés).

Cet art a longtemps été ignoré des historiens de l’art et des préhistoriens. Aujourd’hui, ceux-ci en font mention comme l’ancêtre de toutes les formes d’art, sans pour autant réussir à s’accorder sur son interprétation. Les hommes préhistoriques ont-ils peint les parois de grottes parce qu’ils trouvaient ça « beau », pour s’attirer la sympathie des esprits des bêtes qu’ils chassaient ou encore lors de rites chamaniques ? Nous n’avons pas (et nous n’aurons probablement jamais) la réponse. Mais cette question en suspend est peut-être la chance de faire rêver le public et de l’inciter à contempler ces œuvres.

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C’est en tout cas cette fascination qui a poussé six auteurs de bande dessinée et non des moindres (Étienne Davodeau, Emmanuel Guibert, Marc-Antoine Mathieu, David Prudhomme, Pascal Rabaté et Troubs surnommés respectivement Le Bison, L’Abbé, Le Chafouin, La Belette, Croma et L’Auroch) à s’enfoncer dans les profondeurs de plusieurs grottes ornées pour nous livrer un album étonnant : Rupestres !

réseau clastres

L’équipe, surnommée le réseau Clastres, du nom d’une galerie de la grotte de Niaux

En deux ans, ils découvriront ainsi les plus belles cavités du sud-ouest de la France : les Combarelles, Font-de-Gaume, Bara-Bahau, Lascaux II, Cougnac, Niaux, Commarque, Rouffignac, Pech-Merle et Bernifal. J’avoue ma jalousie en écrivant ces lignes ! En passant, mentionnons qu’ils ont rencontré les membres de l’association Lithos Périgord, dont Pascal Raux, qui m’ont fait découvrir les magnifiques chevaux ponctués de Pech-Merle (entre autres) avec la passion qui les caractérise.

De ces nombreuses visites, les auteurs nous livrent leurs impressions brutes, sombres, muettes mais aussi drôles, bavardes et colorées (voir quelques exemples de planches). Les traits s’entremêlent à l’image de ceux de leurs homologues du paléolithique. A tout moment, on perçoit la crainte et le respect que les auteurs ont ressenti en s’aventurant dans ces espaces figés dans le temps. A tel point qu’ils en ont même l’impression de croiser un homme préhistorique égaré au détour d’un rocher.

Il en ressort un album fort, unique qui a le mérite de ne pas tenter d’interpréter les œuvres préhistoriques mais qui se place modestement en observateur voire même en complice.

Références : Rupestres ! collectif, Futuropolis, 210 p., 25 €

Notes :

  1. Les auteurs anglais nomment l’art pariétal cave art et l’art rupestre rock art.
  2. L’expression « avant le présent » ou before present (BP) est utilisée en préhistoire pour désigner les âges, en années comptées à partir de l’année 1950, date de référence fixée arbitrairement correspondant aux premiers essais de datation au carbone 14.

Pour aller plus loin : l’émission La Grande Table, sur France Culture dédiée à cette aventure

[Comics] L’Odorat des rats : le making-of

« Un rat est observé par une jeune chercheuse, elle-même épiée par un directeur scientifique. Une histoire d’odeurs et d’attirances en laboratoire … ». Tel est le résumé de la série de planches ci-dessous, reflet d’une collaboration plutôt inattendue. Making-of.

21 février dernier. Après m’être perdue en voiture, je débarque à Jouy-en-Josas (Ile-de-France), dans un des plus gros centres INRA (Institut nationale de recherche agronomique) du pays. Le cadre est plutôt agréable, malgré l’isolement.

Je suis présente ici en tant que membre de l’Association des journalistes scientifiques de la presse d’information (AJSPI), dans le cadre d’un échange chercheurs / journalistes. Ces échanges, entièrement financés par l’AJSPI, permettent à des journalistes d’effectuer un stage d’observation d’une semaine dans un laboratoire.

Mon contact à l’INRA est Roland Salesse, longtemps directeur du laboratoire NOeMI (Neurobiologie de l’olfaction et modélisation en imagerie), aujourd’hui plutôt porté sur des projets de culture scientifique. Pendant mon séjour, il sera mon guide et référent. Très ouvert et passionné par le journalisme, il obtiendra pour moi de nombreux rendez-vous avec le personnel d’autres laboratoires.

La recherche en train de se faire

Pendant quelques jours, j’ai ainsi eu la chance de côtoyer des techniciens, ingénieurs et chercheurs de l’INRA, près de leur paillasse, de leur ordinateur… ou de leur plateau de self. Marie-Annick, Régine, Julien, Sophie, Christine, Olivier, Aurélie et d’autres m’ont raconté leur parcours, leur quotidien dans le bâtiment 440, leurs projets…

En les écoutant parler, je noircit des pages et des pages de mon ordinateur portable. Le dernier soir, de retour chez moi, je me sens à la fois ravie et déçue. Ravie d’avoir découvert un monde que ma licence de biologie ne m’avait fait qu’entrevoir. Déçue de voir que cette expérience allait se résumer à un compte-rendu perdu au fin fond de mon ordinateur.

Une suggestion de Nicolas plus tard, je propose alors à Benoît Crouzet, directeur artistique d’Umaps, de m’aider à mettre en valeur ces rencontres. J’avais déjà eu un aperçu du « bonhomme » lorsque je lui ai « tiré le portrait ». J’ai également la chance de le côtoyer régulièrement. Il n’en fallait pas plus pour lancer un petit projet de BD.

Du texte… à la BD

C’est alors que le travail de scénarisation commence… Une première pour moi, mais pas pour Benoît, habitué de cette manière de fonctionner typique de la bande-dessinée et du cinéma, mais très éloignée du journalisme. Lors d’une première entrevue, Benoît me demande de résumer mon stage, d’en définir les points clés et de tenter une première « mise en scène ». Le travail en duo est plaisant, en tout cas plus riche que l’écriture solitaire d’un article.

Sur un grand tableau blanc Benoît lance les idées et les premiers croquis. Le brainstorming alterne entre explications scientifiques, impressions ressenties sur mon stage et propositions d’enchainement de cases et de plans. Une fois les grandes lignes tracées, c’est au tour de Benoît de se lancer, seul cette fois, crayon et feuille A3 en mains. Il passera environ six jours sur ces trois planches, entre le dessin, la numérisation et la colorisation sur ordinateur.

Quelques aller-retours seront nécessaires pour peaufiner les textes avant la publication sur Manolosanctis, le site d’une maison d’édition participative spécialisée dans la bande dessinée. Finalement, entre propositions farfelues et envolées trop sérieuses, nous avons décidé d’arrêter notre choix sur une série de trois planches qui décrivent la vie de laboratoire et les recherches menées à NOeMI. Les noms sont changés et les textes allégés afin de ne pas alourdir la BD… Qu’en pensez-vous ? Laissez vos impressions en commentaire. Et pour les amateurs, la suite de cette BD sera en ligne très bientôt…

>> Tous mes remerciements à l’équipe de NOEMI et spécialement à Roland Salesse

>> Pour aller plus loin : « Comment perçoit-on les goûts et les odeurs des aliments ?« 

Le point de vue de Jean-Claude Mézières

Jean-Claude Mézières

Le dessinateur de la bande dessinée « Valérian et Laureline » était présent ce jeudi 9 décembre à la Cité des sciences pour évoquer son expérience. Avant de dessiner le duo aventurier, Jean-Claude Mézière « a donné dans le western et l’illustration ». Son saut dans la science-fiction s’est fait au milieu des années 1960 grâce au magazine Pilote. « A l’époque, il n’y avait pas encore de SF grand public, se souvient l’auteur, seulement des revues marginales. Il existait certaines BD, comme Black et Mortimer mais qui ne se revendiquaient pas clairement comme de la SF. Dans « Valérian et Laureline », on y plonge dès la première page ».

La saga Valérian et Laureline

S’ensuit la (longue) période Valérian, avec le scénariste Pierre Christin et le succès que l’on sait – enfin, que je ne soupçonnais pas jusqu’ici. Jean-Claude recevra notamment le Grand Prix de la ville d’Angoulême en 1984. « Mes lectures depuis mes 15 ans – notamment les petites nouvelles de SF – m’ont baigné d’images et apporté un terreau pour ma création, explique Jean-Claude Mézières, le challenge a été d’ajouter un zeste de politique et surtout de dessiner une cité du futur alors que je n’avais rien à me mettre sous la dent comme documentation ». Pour contrer cette difficulté, les co-auteurs ont décidé d’évoquer le Moyen-âge dans les premiers volumes, « pour gagner du temps avant d’oser se lancer, suite à de nombreux encouragements ».

Plus tard, « on a fait apparaître l’héroïne, Laureline, qui n’est pas une bimbo emmerdeuse contrairement à certaines héroïnes de BD ». En 45 ans, la série innovera régulièrement, « en 1972 on a parlé d’écologie avec quasiment le même scénario que le récent film Avatar ». « Rare œuvre de SF qui a largement dépassé le cadre des amateurs », Valérian est une BD que les parents font découvrir à leurs enfants. Mieux, « il existe près de 2000 jeunes filles prénommées Laureline en France » grâce à la BD.

Les taxis du Cinquième Élément

Plus tard, le dessinateur est appelé par le réalisateur Luc Besson pour collaborer au projet de film Le Cinquième Élément. « C’était une expérience très complète et agréable, contrairement à ma précédente participation à l’adaptation du roman des frères Strougatski « Il est difficile d’être un dieu ». Jean-Claude raconte avec malice sa création de son New-York « futuristique » avec les immeubles et les fameux taxis volants, déjà présents dans l’épisode Les cercles du pouvoir de la série Valérian (merci @FabienNicolas). « A l’origine, le héros du film devait s’appeller Zakman Blairos et être un ouvrier d’une usine de fusée, livre-t-il, mais suite à mes propositions, Luc Besson a décidé de le transformer en Corben Dallas, chauffeur de taxi ».

Un frenchy a Hollywood – ou presque

Si la collaboration entre le réalisateur et le dessinateur s’est bien passée, on décèle vite à son ton désabusé que ça ne fut pas toujours le cas. « On retrouve des scènes des premiers albums de Valérian avec quasiment le même cadrage et la même mise en scène dans certains films américains, notamment Star Wars, sans que Georges Lucas ne m’ait contacté » déplore l’auteur. Une discussion avec Fabien Nicolas, passionné de SF m’apprend d’ailleurs que nombre des « canons » de la SF américaine viennent de l’œuvre du « frenchie » Mézières. Cocorico !

>> Illustration : Wikimedia Commons