Cap Sciences : un CCSTI entre passion et rentabilité

Durant les quelques minutes qu’a duré son interview, Arnaud Tornier (1) a été abordé plusieurs fois par les membres de l’équipe qui préparent la nouvelle exposition « Au fil des araignées ». Son téléphone a également sonné à quelques reprises, ne lui laissant que peu de temps libre. C’est le quotidien du responsable de la production de Cap sciences.

« Les membres de l’équipe n’ont plus aucun moment de répit, explique-t-il, certains travaillent sur plusieurs chantiers en même temps ». Un constat que partage Cécile Oudeyer (2), l’administratrice : « en arrivant à Cap sciences, j’ai été séduite par cette petite équipe innovante, qui explore sans arrêt. Nous faisons tout nous-mêmes, ce qui est intéressant mais très prenant ».

Une activité qui n’est pas sans poser de problèmes : « certains projets aboutissent mal et mènent à des clashs. Par exemple, lors de l’ouverture de l’exposition Consom’Attitudes, beaucoup de choses ne fonctionnaient pas et tout le monde donnait son avis, sans véritable coordination ». Heureusement, selon lui, le travail en équipe se passe bien malgré tout car « ce qu’on fait est intéressant et qu’il y a plein de bonnes volontés ».

Son poste n’est évidemment pas étranger à ce bon fonctionnement. C’est lui qui met de l’huile dans les rouages en coordonnant les équipes et les moyens grâce à « une trame de conception d’une exposition en 200 étapes » qui indique aux différents « maillons humains » de la chaîne les actions qu’ils doivent accomplir. « Il faut s’obliger à restreindre son champ de compétences pour que chacun travaille plus efficacement » poursuit cet homme sympathique qui souligne que les salariés de Cap sciences viennent d’horizons très différents.

Si les petites tensions internes existent, comme dans toute entreprise, elles n’empêchent pas le CCSTI d’être reconnu pour la qualité de son travail : « nous produisons des expositions en interne sur commande ainsi que de nombreuses publications. Nous sommes très sollicités et devons refuser du travail ». Le revers de la médaille…

Une fois les expositions conçues, les problèmes ne s’arrêtent pas là. « Une exposition dure entre 3 et 5 ans. Après elle est considérée comme trop vieille, dépassée. Dans ce laps de temps, il faut la rentabiliser un maximum (3). Ca n’a pas été le cas de Clim’Way, déplore Arnaud Tornier, de plus, on ne se déplace pas assez pour vendre nos produits, faire de la prospection, avoir une vraie politique de construction de notre catalogue ».

Le CCSTI fonctionne en majorité sur les subventions du Conseil Régional d’Aquitaine, le ministère de la Recherche, l’Europe et dans une moindre mesure la mairie de Bordeaux. « Les subventions entraînent une gestion très lourde » explique Cécile Oudeyer. Cap sciences a également mis sur pied un « cercle » qui rassemble six entreprises partenaires. « Nous souhaitons créer un vivier d’ambassadeurs de Cap sciences mais il y a encore un pas administratif à franchir avant de les transformer en donateurs ».

Du côté de ses fonds propres, le CCSTI dégage 686 000 € dont 149 000 € sur l’expertise (ingénierie de projets) « qui est en développement et très intéressante en termes de rayonnement mais prend beaucoup de temps, explique l’administratrice, il faut développer l’auto-financement pour faire face à la future baisse des subventions ». La jeune femme souriante poursuit : « nous n’avons pas l’argent pour investir dans des outils à la hauteur de notre fonctionnement. Nous devons améliorer le fonctionnement et mieux payer les salariés ».

Pour définir son nouveau modèle économique, l’école de commerce de Pau accompagne le CCSTI. « Il reste un problème, note l’administratrice, comment articuler l’économie avec la politique ? » En effet, Cap sciences aurait la légitimité de coordonner la culture scientifique et technique en Aquitaine…

En bref, Cap sciences est « fort sur le concept mais pas encore assez pour le mettre en œuvre. Il nous faudrait un commercial ainsi qu’un juriste pour nous assurer de la protection de nos droits d’exploitation » résume Cécile Oudeyer.

La mutation du CCSTI est en cours et il convient de bien l’accompagner. « Les générations se renouvellent et un nouveau noyau du de jeunes s’est formé », indique Cécile Oudeyer. Tous espèrent que ce renouvellement n’aura pas trop d’impact sur l’image de Cap sciences. « Il ne faudrait pas déséquilibrer le côté familial en ajoutant trop d’éléments du monde de l’entreprise » poursuit Arnaud Tornier. Gageons que ces passionnés trouverons comment faire.

Notes

  1. Arnaud Tornier a débuté sa carrière à Cap sciences en tant qu’animateur. Ses sujets de travail : l’électronique, la robotique, la fibre optique… Il a ensuite participé à la conception d’animations sur l’homme et les automates dans les milieux extrêmes puis la première exposition itinérante sur les objets quotidiens pour le centre commercial Meriadeck de Bordeaux. Il est également parti en Antarctique avant d’obtenir son poste actuel.
  2. Cécile Oudeyer a été formée dans une école de commerce et a suivi un cursus d’histoire de l’art. Elle a travaillé au musée du Louvre pendant 10 ans sur l’étude et le développement des publics et la communication. Elle a été également responsable financière du département de conservation. Elle est venue ensuite s’installer à Bordeaux. Cap sciences l’a embauchée au pôle comptabilité/gestion puis s’est chargée du développement des partenariats et du financement. Elle obtient son poste actuel en 2008.
  3. Le CCSTI a dégagé 19 000 € pour l’itinérance de ses expositions en 2009 selon son rapport d’activité.

Cap sciences : du hangar au centre de sciences rayonnant

L’adresse de Cap sciences a un arrière-goût de polar : Hangar 20, Quai de Bacalan à Bordeaux. Pour y aller, prenez le tram B jusqu’à l’arrêt « Bassins à flot ». Au bout d’une rangée de hangars transformés en boutiques et restaurants se dresse fièrement le vingtième d’entre eux, gros parallélépipède gris décoré d’un logo rond et rouge.

Ces lieux, arpentés par des bataillons de joggers, n’ont pas toujours été accueillants. Les quais de ce côté-ci de Bordeaux étaient même il n’y a pas si longtemps une friche industrielle hantée par des drogués et prostitués, séparée de la ville par des grilles… Pas vraiment un lieu de villégiature familiale. C’est pourtant là que les pionniers de Cap sciences ont eu l’idée d’implanter ce CCSTI. Retour sur une histoire pour le moins originale.

Cap sciences, c’est d’abord trois noms : Bernard Favre, Jean-Alain Pigearias et Bernard Alaux. Les deux premiers ont monté un cabinet d’ingénierie culturelle et le dernier est un ancien sportif de haut niveau reconverti dans la communication audiovisuelle. Ni médiateurs scientifiques ni chercheurs, ils ont néanmoins à leur actif d’avoir participé à la création de la Cité de l’Espace à Toulouse et du Space camp Patrick Baudry à Cannes, « qui nous as fait comprendre la notion de loisir éducatif » explique Jean-Alain Pigearias.

Au début des années 1990, leur constat est clair : « il n’existait pas de lieu en Aquitaine où la culture scientifique et technique pouvait bouillonner et s’expérimenter ». Pour estimer le « marché culturel » bordelais, ils procèdent à une enquête auprès de 400 citoyens, chercheurs et industriels. Cette étude, pour le moins innovante à l’époque dans le domaine culturel, « a débouché sur le concept de Cap sciences : un lieu fort où se génèrent des outils pour diffuser la culture populaire, l’activité d’exposition étant secondaire » explique Bernard Favre. « Par choix, le conseil d’administration est composite, avec une dominance du monde universitaire et industriel » ajoute JAP. Sans le savoir, les trois hommes ont spontanément créé un projet très semblable aux CCSTI de Poitiers, Toulouse et Montbéliard (1) entre autres.

En 1995, Cap science s’implante dans l’entrepôt n°16. C’est le tout premier projet à s’installer sur les quais. « Au départ, c’était un hangar désaffecté aux murs éventrés et au sol en pente mais dont l’avantage était d’être au centre de Bordeaux » détaille Bernard Favre. Cet environnement pour le moins glauque n’incitera pas les responsables de la Cité des sciences à leur louer des expositions pour donner la première impulsion à leur initiative. « On a dû tricher et indiquer Quai des Chartrons, une adresse beaucoup plus chic, pour ne pas effrayer les gens » sourit Jean-Alain Pigearias.

Quelques travaux et beaucoup de persuasion permettront néanmoins aux pionniers de remporter le morceau. A l’époque, « Bordeaux était une ville « finissante », qui ne pouvait pas nous fournir d’appui » (2) déplore Bernard Favre. « Le CCSTI sera créé dans un maximum de contraste ». Bernard Alaux renchérit : « On s’est pensés de manière atypique, par conviction ».  Ils resteront dans le hangar n°16 jusqu’à 2002, date de leur déménagement dans le hangar n°20, d’une superficie de 3 600 m².

L’association, alors très active, augmente encore le rythme des expositions grâce à ses réseaux importants dans le tissu industriel local (GDF Suez, l’Ademe, les producteurs de vin locaux…). Petit à petit elle se forge une sérieuse renommée dans le domaine de la conception des expositions et la formation des médiateurs. Elle ne tarde pas à développer des satellites : Cap Archéo qui s’installe à Pessac et Côté sciences qui va investir la rive droite de la Gironde, historiquement délaissée.

« Ces initiatives sont symboliques, précise Jean-Alain Pigearias. Elles avaient pour but d’intégrer la culture scientifique et technique dans la programmation de la ville ». L’implantation de Côté science est « mieux qu’une décentralisation » car la programmation y est différente du centre principal, les publics n’étant pas les mêmes.

Régulièrement, des ballades sont proposées en compagnie de chercheurs pour faire (re)découvrir des quartiers de la ville à travers leur patrimoine culturel ou industriel. Les médiateurs proposent également des animations hors les murs et contribuent à construire l’image de rigueur et de sérieux qui caractérise toujours le CCSTI. Cap sciences s’essaye même aux portraits des chercheurs ou des laboratoires de la région, à l’édition, au journalisme, aux programmes courts… avec succès.

Il faut dire que l’association s’appuie sur une vision humaniste de la culture scientifique. « Nous privilégions la notion de rencontre physique, de contact », explique Bernard Favre. « Nous ne sommes pas des scientifiques qui font de la vulgarisation du haut de leur connaissance mais plutôt des médiateurs qui échangent avec les gens ». La sociologie et la philosophie tiennent une grande place dans leurs projets et les comités scientifiques créés à chaque exposition intègrent des chercheurs de tous les horizons. « Parfois, les réunions pour discuter des expositions permettent aux chercheurs de se rencontrer et d’échanger pour la première fois sur un thème commun » s’enthousiasme Bernard Favre. Pour preuve l’exposition « Vivre ensemble » créée en 2000, sur le progrès de la société.

« Nous ne voulons pas être moralisateurs. Si on veut que les gens modifient leur comportement, il faut situer l’enjeu, leur faire comprendre la complexité et les impliquer. Nous voulons montrer ce qui est jouissif et beau dans les sciences, comme les maths (3) et l’exploration ».

Originaux dans le processus de création d’expositions, ils le sont aussi dans la manière d’accueillir le public. En vrai « Club Med de la culture scientifique », ils privilégient une structure d’accueil centrée sur la relation humaine (jeunes médiateurs) plutôt qu’une structure de musée (panneaux, objets exposés).

Leur deuxième source d’inspiration est le modèle du parc d’attraction type Disneyland avec la notion de parcours d’exposition. Ces dernières sont créées selon des contraintes fixes : environ 600 m², 8 à 9 points d’animation et un temps de visite imparti pour pouvoir gérer le parcours du visiteur.

Enfin, et sans craindre de passer pour un centre original, Cap sciences puise sa réflexion dans… les supermarchés. « Nous souhaitons faire ralentir les gens dans leur parcours, pour qu’ils piochent les informations qu’ils n’auraient pas forcément abordées d’eux-mêmes. Nous construisons une exposition en bouquet avec des animations d’une vingtaine de minutes pour capter l’attention des visiteurs » précise Bernard Favre.

Petit à petit, le centre passe de 0 à 131 emplois (équivalents à 34 salariés à temps plein) et accueille chaque année 80 000 visiteurs dans les locaux et 140 000 dans les principaux sites culturels régionaux (4). Le CCSTI s’appuie sur un réseau important, notamment au niveau éducatif, industriel et médiatique. Il est devenu prescripteur pour d’autres opérateurs culturels de la région, du grand Sud-ouest (a accompagné la mairie de Toulouse pour monter son CCSTI) et même de la France (l’Archipel des sciences, CCSTI de la Guadeloupe).

A l’heure du Forum territorial de la culture scientifique et technique, le défi de Cap science est de se placer sur l’échiquier hexagonal pour « imaginer le rôle des centres de science dans le futur, en symbiose avec Universcience » explique Bernard Alaux. « La science joue un rôle culturel mais les décideurs n’en mesurent pas encore le développement, l’utilité et les impacts. Les centres de sciences ne sont pas encore structurés pour déterminer leur poids (nombre de personnes), les effets sur l’éducation (goût des sciences), l’économie (emplois des jeunes), le tourisme… ».

Au niveau régional, le chantier du nouveau pont Bacalan-Bastide, aux pieds du hangar n°20 laisse présager un afflux de visiteurs nouveaux. L’aventure continue.

Notes

  1. Respectivement l’Espace Mendès France, Science Animation et le Pavillon des sciences.
  2. Les aides financières viendront de la DRRT de Bordeaux et de la région Aquitaine, en la personne du vice-président chargé de la recherche.
  3. L’exposition « Les maths à portée de main » a été un succès.
  4. Voir le rapport d’activité 2009.