Alexis Brexel, de la philosophie au musée des sciences de Murcia

En marge de notre enquête sur les CCSTI français, nous aimons pointer le nez chez nos voisins européens. Après le Royaume-Uni avec le reportage en deux volets de Camille (1 et 2) et notre interview de Sir John Holman, nous nous intéressons aujourd’hui à l’Espagne, avec le français Alexis Brexel, médiateur scientifique au musée des sciences de Murcia. Rencontre par mail et tweets interposés avec cet observateur de la CSTI espagnole, modeste et impliqué.

Peux-tu nous décrire le musée des sciences de Murcia ?

Ce musée se nomme « Museo de la Ciencia y el Agua ». Il est situé à Murcia, dans la capitale de la région du même nom, dans un ancien château d’eau ; un choix symbolique pour une des régions les plus sèches d’Espagne (plus de 40ºC en été). Le musée est avant tout un lieu d’expositions ; il en reçoit et en produit, en plus du Planétarium. Parallèlement, il organise des cycles de conférences pour le public ou pour des professionnels, comme les professeurs, et travaille régulièrement avec l’association astronomique régionale. Nous accueillons principalement des scolaires (plus de 60% du public).

Le musée de la science et de l’eau, à Murcia

Quelle est la place des sciences dans la région de Murcia ?

L’acteur central de la CSTI au niveau régional n’est pas le musée, comme on pourrait le penser, mais la Fondation Séneca, qui dépend de la région. Le musée, lui, dépend de la ville de Murcia. En plus de sa mission d’aide et de promotion de la recherche, la Fondation organise la semaine de la science, produit une émission radio, édite des ouvrages… Pour simplifier, je dirai que la fondation communique sur la science quand le musée la vulgarise. Malgré cette activité, la région comme le musée souffrent de la comparaison avec leurs proches voisins, véritables « poids lourds » : le « Parque de la Ciencia » de Grenade et la « Ciudad de las Artes y de la Ciencia » à Valence. En outre, la crise dont souffre l’Espagne ne facilite pas l’évolution nécessaire du centre de Murcia.

Quel est le contexte national des centres de sciences en Espagne ?

Ces centres, nés d’une volonté d’accessibilité des sciences, se sont multipliés dans la deuxième moitié des années 1990. Actuellement, la grande majorité des régions espagnoles possèdent leur “museo de la ciencia”, exception faite de l’Extremadura, d’Asturia et de Cantabria [ndlr : voir une liste non exhaustive de ces centres]. On l’a vu, certains centres sont plus importants que d’autres (en terme de taille, de fréquentation…). Parmi les fers de lance de la culture scientifique espagnole, on retrouve le Cosmocaixa de Barcelone (et celui de Madrid) et les musées de Grenade et de Valence dont je viens de parler.

« Le parc de la science » de Grenade

A noter que la présence des banques dans le monde de la culture espagnole est assez étrange pour les français [ndlr : lire l'article d'Alexis à ce sujet]. Les cosmocaixa (et caixaforum) dépendent de la « Fundación Obra social La Caixa » qui dépend de la banque du même nom. En plus de son activité dans ses différents centres, La Caixa est un grand producteur d’expositions temporaires qui circulent sur tout le territoire.

Comment en es-tu arrivé à travailler en Espagne ?

Après une année de prépa, j’ai décidé de faire de la philosophie, malgré un certain scepticisme de mon entourage, qui avait en tête une discipline éloignée de la réalité, plutôt synonyme de bachotage. Au contraire, j’y voyais une discipline ouverte à tous les discours, où on peut toucher à l’histoire, à l’art, aux maths, à la physique, etc., toujours avec ce regard critique qui me fascine. Ne pouvant pas oublier mes amours de jeunesse, je me suis progressivement spécialisé en philosophie des sciences.  Master en poche, j’avais envie de partager mon enthousiasme et ma curiosité, surtout en ce qui concerne les sciences, qui me fascinent et m’intriguent. Je me suis donc lancé dans une année en gestion culturelle à Bordeaux, une formation riche car pluridisciplinaire. Au terme de la formation, j’ai eu envie de retourner sur les lieux de mon ERASMUS, pour mon stage. J’ai donc passé l’été au musée de Murcia, où je travaille actuellement.

Comment s’est passé ta découverte de la CSTI espagnole ?

Je suis « installé » en Espagne depuis un peu plus d’un an, lors de mon embauche au musée de Murcia. A dire vrai, je n’ai pas eu l’occasion de rencontrer beaucoup d’acteurs de la CSTI. J’ai visité d’autres centres, je lis des magazines, je suis des gens sur Twitter [ndlr : sous le pseudo @abrexel]… Je me suis également inscrit à un master en ligne de l’Université de Valence « exposition scientifique, marketing et communication », histoire de poursuivre ma formation. En septembre, je pense suivre une formation, également en ligne, en communication…

Tu évoques Twitter, es-tu actif sur les réseaux sociaux ?

En plus de Twitter, j’utilise également Netvibes, Facebook, Delicious, Knowtex, Flickr…. Les réseaux sociaux sont des outils très intéressants mais très peu utilisées dans les musées des sciences. J’aimerais bien mettre en place des choses au sein du musée de Murcia, sortir de la « communication unilatérale » et essayer de construire une expérience de médiation avec le public…

Quels sont tes projets ?

La situation est compliquée ici ! Avec plus 40% de chômage chez les jeunes, je partage la désillusions de beaucoup d’espagnols même si je m’estime heureux d’avoir un travail. En Espagne, il y a deux types de générations « ni, ni » : celle qui « ni n’étudie ni ne travaille » et celle qui n’a « ni travail ni futur ». Mais, je garde espoir, conscient de la nécessité de poursuivre ma formation… Je pense même me lancer dans une licence de physique à distance… En tout cas, je souhaite continuer à travailler dans la médiation scientifique, participer à des montages de projets, quitte à laisser Murcia derrière moi. La mobilité ne me fait plus peur.

>> Illustrations : façade du musée de Murcia, quique_fs (Flickr, licence CC), capture d’écran du site du musée de Murcia.

Il était une fois la CSTI…

Assis à la table d’un café près de la Gare du nord, en partance pour Lille où il vit, Bernard Maitte a retracé avec nous plus de 40 ans de Culture Scientifique, Technique et Industrielle (CSTI) française. Avec ses cheveux en bataille et ses yeux doux, il fait partie de la petite « bande » d’universitaires qui a rêvé en son temps la CSTI du futur avec des figures comme Jean-Marc Lévy-Leblond, Étienne Guyon et Michel Crozon.

Bernard Maitte appartient à cette « génération de la guerre d’Algérie, qui œuvrera dans le syndicalisme étudiant puis universitaire ». Nommé en 1965 à la faculté des sciences de Lille comme physicien cristallographe, actif dans le mouvement de mai 1968, il s’intéresse à l’histoire des sciences à partir de 1975 et l’enseigne à partir de la fin de cette décennie. Il lit avec délectation, à partir des années 1970 le journal Impascience fondé par quelques universitaires, dont Jean-Marc Lévy Leblond, véritable lieu de « réflexion sur ce qui se passe dans les labos et la société ».

Ses amis et lui s’appuieront sur le débat du nucléaire naissant dans les années 1970 pour montrer l’importance de « poser les problèmes éthiques dans la société ». Mais, selon lui, «le débat s’est trop centré sur des problèmes de physique, incomprise par la population au lie d’initier un débat démocratique ». Cette réflexion intervient en pleines « années glorieuses pour la recherche publique en France » lit-on dans le livre de Laurent Chicoineau et Nayla Farouki (1) et « juste après l’effondrement des grandes industries traditionnelles » précise Bernard Maitte.

Les pionniers grenoblois et américains

Comme on le comprend à la lecture de « La Science en Public », Grenoble est une des villes pionnières de la CSTI. Pendant que des physiciens, avec « Physique dans la rue » et des associations culturelles esquissaient le futur paysage de la CSTI, quelques grenoblois expérimentaient grandeur nature. En 1968, la ville se dote d’une Maison de la Culture qui proposera dès ses débuts des expositions à caractère scientifique : l’une sur l’énergie nucléaire (1970) et l’autre sur l’électricité l’année suivante. Elles accueilleront respectivement 50 000 et 46 000 visiteurs. « Le choix des animateurs (…) se porte sur des sujets (…) polémiques, voire controversés » lit-on dans « La Science en Public ».

Exploratorium de San Francisco

A 9400 kilomètres de Grenoble, l’Exploratorium de San Francisco (États-Unis), « le premier d’une longue série de centres de sciences qui vont ouvrir aux Etats-Unis et dans le monde entier », faisait alors également ses premiers pas avec une nuance par rapport à ce qui se fait alors en France: « bien qu’une place importante soit réservée aux arts (visuels essentiellement) et à l’esthétique des manipulations, Franck Oppenheimer [ndlr : le physicien à l’origine de l’Exploratorium] et les nombreux responsables des centres de science qu’il va inspirer ne parleront jamais, ou presque, de culture scientifique » explique Laurent Chicoineau (voir son portrait ici).

L’émergence de la CSTI en France

En France, les années 1970 semblent être celles d’un embryon de prise de conscience au niveau national. En mai 1973 a lieu la première exposition grand public du CNRS « Image de la recherche », toujours à Grenoble. Le but de cette exposition pour le CNRS et son directeur général Hubert Curien : « susciter un soutien populaire à l’activité de recherche scientifique (…) [offrir] un accès à la connaissance scientifique (…) favoriser la transdisciplinarité, la pluridisciplinarité et le décloisonnement des connaissances ».

L’année suivante a lieu le premier colloque national sur la place des sciences dans l’animation culturelle. Philippe Roqueplo, un des théoriciens de la vulgarisation va « ébranler [les] certitudes [en dénonçant] dans la vulgarisation un « effet de vitrine », qui contribue à tenir à distance le public non scientifique de la science, tout en lui montrant ses acteurs et ses produits ». Ce colloque mènera notamment à la création du Groupe de liaison pour l’action culturelle scientifique (Glacs), autour de Marie-Simone Detoeuf, « qui se réunira ensuite régulièrement, à Paris ou ailleurs, pour poursuivre la réflexion ».

Les années Giscard (1974 – 1981)

Les années 1970 sont celles de l’explosion de « mouvements de jeunes, proches de l’éducation populaire, qui donneront naissance, plus tard, au Petits Débrouillards » se souvient Bernard Maitte, comme les clubs Jean-Perrin, nés une dizaine d’années auparavant. Il cite également les « exposciences » lancées par l’association nationale des clubs scientifiques (créé en 1962) ainsi que l’initiative « La Physique dans la rue ».

Autant de projets qui seront accompagnés d’une prise de conscience au niveau politique avec la création « en 1974 du Bureau national d’information scientifique et technique (BNIST), le lancement en 1979 par Valéry Giscard d’Estaing du projet de La Villette reprenant l’idée des Science Centers américains et permettant – grâce au prestige de la science – de sortir de façon honorable des scandales immobiliers sur le site [et] la transformation, cette même année, du BNIST en mission interministérielle (Midist)… » racontent Bernard Maitte et Etienne Guyon (2). Si le projet de la future Cité des sciences est sur les bureaux en 1979, le premier CCSTI vient tout juste d’être lancé à Grenoble, décidément « hotspot » de la CSTI, par l’Association pour un Centre culturel scientifique (3).

Les années Mitterrand (1981 – 1995)

L’arrivée au pouvoir de la gauche permettra à tous ces acteurs de se structurer et à l’idée de centres de culture scientifique de réellement émerger. Jack Lang (ministère de la Culture) crée la Direction du Développement Culturel, qui soutiendra notamment des actions culturelles scientifiques avec une réelle volonté d’innover.

Mêmes innovations au ministère de la Recherche. « C’est le ministre d’État Jean-Pierre Chevènement qui dynamise la Midist, la dote de moyens [et] organise les Assises de la recherche et de la technologie » notent B. Maitte et E Guyon. Trois projets « trouvent alors l’écho nécessaire » pour prendre forme : l’Anais à Nice, avec Jean-Marc Lévy-Leblond (JMLL), la Fondation 93 à Montreuil avec Alain Berestetsky (de formation artistique) et l’Alias à Lille avec Bernard Maitte. « Nous souhaitions mettre en débat les modifications technologiques et sociologiques pour différents types de populations, mettre la science en culture, télescoper les cultures littéraire et scientifique. Nous nous sommes appuyés sur l’expérience de Grenoble, en ajoutant un petit côté politique,  militant et culturel ».

Alain Berestetsky va même jusqu’à dire que la Fondation 93, à l’époque nommée Centre départemental d’action culturelle scientifique de Seine-Saint-Denis, a pour mission « d’infecter du virus de la culture scientifique et technique des lieux culturels ou éducatifs préexistants » (4). Elle proposera à la fois une fonction de « production-diffusion » de contenus et celle de « centre Ressources » gratuite pour les porteurs de projets du territoire environnant. Les financements des ministères de la Culture et de la Recherche ont permis à ces trois centres de créer des « outils de la CST » : débats citoyens, boutiques de sciences, mise en réseau avec d’autres structures régionales, comme d’autres CCST en préfiguration, des associations de jeunes, des musées.

La structuration de la CSTI

Des problèmes de financements avec sa ville empêcheront JMLL d’aller au bout de son projet de centre, contrairement à la Fondation 93, très active avec la production en 1982 de l’exposition « Espace/cosmos » et d’un bus l’accompagnant, et le projet de B. Maitte, qui se transformera d’abord en Centre Régional de CSTI, puis en Forum des sciences à Villeneuve d’Ascq (voir notre reportage).

« Ce bouillonnement a été porté par les gens du terrain qui ont donné des idées nouvelles à des services ministériels et des hommes politiques réceptifs, analyse Bernard Maitte. En ce qui concerne notre petit groupe, au départ, nous voulions juste donner des idées. Finalement on a du les mettre en place. Pour ma part, j’ai été mis à disposition par le ministère de la Recherche pour appliquer cette politique de 1984 à 1998. Je menais à la fois une réflexion au niveau national, et sa mise en application localement à Lille ».

Les années 1980 verront la naissance de nombreuses institutions toujours à l’œuvre aujourd’hui dont l’AMCSTI en 1982 et le Cirasti en 1984. La plupart des CCSTI entrent en scène (Abret en Bretagne, Rennes, Marseille, Poitiers, Strasbourg, Toulouse…). « Tout ce mouvement s’épanouit sous l’influence de Hubert Curien, ministre de la Recherche, à partir de 1984 (…) Cet élan continuera malgré les changements politiques, et sera réaffirmé à l’occasion des « États généraux de la CSTI » de 1989. En 1992, est lancée par Hubert Curien, à nouveau ministre, La Science en Fête à l’occasion du dixième anniversaire de l’implantation du ministère sur le site Descartes ».

Le physicien évoquera tout au long de la discussion, en creux, la situation particulière de la Cité des sciences, un centre « qui n’a jamais agit en partenaire, contrairement au Palais de la Découverte » et dont la « politique régionale [est] vécue comme hégémonique ». Pour le reste, ce passeur de mémoire a par ailleurs proposé une rétrospective plus complète lors des « Journées Michel Crozon » qui se sont tenues au Muséum d’Orléans en mars 2010.

Sur les années 2000, Bernard Maitte, retourné à l’Université de Lille-1 comme Professeur et Directeur d’un Centre d’histoire des sciences, sera moins prolixe. Il nous renverra alors aux acteurs des CCSTI actuels qui développent leurs propres projets de culture scientifique. C’est le cas de Laurent Chicoineau, très intéressé par l’innovation numérique et technologique. A chaque génération son horizon…

Notes

  1. « La science en public », Laurent Chicoineau et Nayla Farouki, éditions PUG
  2. « Le partage des savoirs scientifiques », par Bernard Maitte et Etienne Guyon
  3. L’Association pour un Centre culturel scientifique (ACCS) est née le 28 janvier 75 dans le but de préfigurer pendant 3 ans un futur centre de culture scientifique. Financée par DGRST, Fonds d’intervention culturelle (Fic) et la Maison de la Culture, elle organise des débats sur l’actualité, conçois et anime des expositions, forme des animateurs dans des « camps scientifiques » et propose des stages écologiques dans la Vanoise ou à Chinchiliane.
  4. Cité dans le « Petit (im)précis de culture scientifique », L’Harmattan

>> Illustrations : hickstro, antony4 (Flickr, licence CC)