Alexis Brexel, de la philosophie au musée des sciences de Murcia

En marge de notre enquête sur les CCSTI français, nous aimons pointer le nez chez nos voisins européens. Après le Royaume-Uni avec le reportage en deux volets de Camille (1 et 2) et notre interview de Sir John Holman, nous nous intéressons aujourd’hui à l’Espagne, avec le français Alexis Brexel, médiateur scientifique au musée des sciences de Murcia. Rencontre par mail et tweets interposés avec cet observateur de la CSTI espagnole, modeste et impliqué.

Peux-tu nous décrire le musée des sciences de Murcia ?

Ce musée se nomme « Museo de la Ciencia y el Agua ». Il est situé à Murcia, dans la capitale de la région du même nom, dans un ancien château d’eau ; un choix symbolique pour une des régions les plus sèches d’Espagne (plus de 40ºC en été). Le musée est avant tout un lieu d’expositions ; il en reçoit et en produit, en plus du Planétarium. Parallèlement, il organise des cycles de conférences pour le public ou pour des professionnels, comme les professeurs, et travaille régulièrement avec l’association astronomique régionale. Nous accueillons principalement des scolaires (plus de 60% du public).

Le musée de la science et de l’eau, à Murcia

Quelle est la place des sciences dans la région de Murcia ?

L’acteur central de la CSTI au niveau régional n’est pas le musée, comme on pourrait le penser, mais la Fondation Séneca, qui dépend de la région. Le musée, lui, dépend de la ville de Murcia. En plus de sa mission d’aide et de promotion de la recherche, la Fondation organise la semaine de la science, produit une émission radio, édite des ouvrages… Pour simplifier, je dirai que la fondation communique sur la science quand le musée la vulgarise. Malgré cette activité, la région comme le musée souffrent de la comparaison avec leurs proches voisins, véritables « poids lourds » : le « Parque de la Ciencia » de Grenade et la « Ciudad de las Artes y de la Ciencia » à Valence. En outre, la crise dont souffre l’Espagne ne facilite pas l’évolution nécessaire du centre de Murcia.

Quel est le contexte national des centres de sciences en Espagne ?

Ces centres, nés d’une volonté d’accessibilité des sciences, se sont multipliés dans la deuxième moitié des années 1990. Actuellement, la grande majorité des régions espagnoles possèdent leur “museo de la ciencia”, exception faite de l’Extremadura, d’Asturia et de Cantabria [ndlr : voir une liste non exhaustive de ces centres]. On l’a vu, certains centres sont plus importants que d’autres (en terme de taille, de fréquentation…). Parmi les fers de lance de la culture scientifique espagnole, on retrouve le Cosmocaixa de Barcelone (et celui de Madrid) et les musées de Grenade et de Valence dont je viens de parler.

« Le parc de la science » de Grenade

A noter que la présence des banques dans le monde de la culture espagnole est assez étrange pour les français [ndlr : lire l'article d'Alexis à ce sujet]. Les cosmocaixa (et caixaforum) dépendent de la « Fundación Obra social La Caixa » qui dépend de la banque du même nom. En plus de son activité dans ses différents centres, La Caixa est un grand producteur d’expositions temporaires qui circulent sur tout le territoire.

Comment en es-tu arrivé à travailler en Espagne ?

Après une année de prépa, j’ai décidé de faire de la philosophie, malgré un certain scepticisme de mon entourage, qui avait en tête une discipline éloignée de la réalité, plutôt synonyme de bachotage. Au contraire, j’y voyais une discipline ouverte à tous les discours, où on peut toucher à l’histoire, à l’art, aux maths, à la physique, etc., toujours avec ce regard critique qui me fascine. Ne pouvant pas oublier mes amours de jeunesse, je me suis progressivement spécialisé en philosophie des sciences.  Master en poche, j’avais envie de partager mon enthousiasme et ma curiosité, surtout en ce qui concerne les sciences, qui me fascinent et m’intriguent. Je me suis donc lancé dans une année en gestion culturelle à Bordeaux, une formation riche car pluridisciplinaire. Au terme de la formation, j’ai eu envie de retourner sur les lieux de mon ERASMUS, pour mon stage. J’ai donc passé l’été au musée de Murcia, où je travaille actuellement.

Comment s’est passé ta découverte de la CSTI espagnole ?

Je suis « installé » en Espagne depuis un peu plus d’un an, lors de mon embauche au musée de Murcia. A dire vrai, je n’ai pas eu l’occasion de rencontrer beaucoup d’acteurs de la CSTI. J’ai visité d’autres centres, je lis des magazines, je suis des gens sur Twitter [ndlr : sous le pseudo @abrexel]… Je me suis également inscrit à un master en ligne de l’Université de Valence « exposition scientifique, marketing et communication », histoire de poursuivre ma formation. En septembre, je pense suivre une formation, également en ligne, en communication…

Tu évoques Twitter, es-tu actif sur les réseaux sociaux ?

En plus de Twitter, j’utilise également Netvibes, Facebook, Delicious, Knowtex, Flickr…. Les réseaux sociaux sont des outils très intéressants mais très peu utilisées dans les musées des sciences. J’aimerais bien mettre en place des choses au sein du musée de Murcia, sortir de la « communication unilatérale » et essayer de construire une expérience de médiation avec le public…

Quels sont tes projets ?

La situation est compliquée ici ! Avec plus 40% de chômage chez les jeunes, je partage la désillusions de beaucoup d’espagnols même si je m’estime heureux d’avoir un travail. En Espagne, il y a deux types de générations « ni, ni » : celle qui « ni n’étudie ni ne travaille » et celle qui n’a « ni travail ni futur ». Mais, je garde espoir, conscient de la nécessité de poursuivre ma formation… Je pense même me lancer dans une licence de physique à distance… En tout cas, je souhaite continuer à travailler dans la médiation scientifique, participer à des montages de projets, quitte à laisser Murcia derrière moi. La mobilité ne me fait plus peur.

>> Illustrations : façade du musée de Murcia, quique_fs (Flickr, licence CC), capture d’écran du site du musée de Murcia.

Du côté de la Bretagne : l’Abret en mots-clés

L’Abret, un des plus anciens CCSTI français a fait sa mue en 2010 pour réapparaître cette année avec une nouvelle remorque d’expositions itinérantes et de nombreux projets. Le président Michel Tréheux, le trésorier Michel Urien et le coordinateur régional Victor Riche nous présentent l’Abret en quelques mots-clés.

Bientôt 30 ans

L’Abret, pour Association bretonne pour la recherche et la technologie voit le jour en 1982 à l’initiative de Jean Le Mézec, membre de la direction scientifique du Centre national d’études des télécommunications (CNET). L’année suivante, le Ministère de la Recherche la charge de la constitution d’un réseau régional de la culture scientifique et technique en Bretagne. Proche des mouvements associatifs, l’Abret engage dès ses débuts une politique de soutien aux associations spécialisées telles les Petits Débrouillards et Planète Sciences.

Le « domespace » qui abrite les bureaux de l’association à Pleumeur-Bodou (22).

Une première collaboration avec la Caisse d’Epargne de Bretagne aboutira à la mise en place, en 1986 d’une remorque « Espace Ecureuil » qui fonde l’activité itinérante de l’association. En 1989, elle organise la deuxième Exposcience internationale (Brest) et soutient en 1992 la création du Planétarium de Pleumeur Bodou dans le cadre du projet Cosmopolis.

Les années 90 verront le développement des classes scientifiques. A partir des années 2000, l’Abret est chargée de la coordination régionale de la Fête de la science et organise des manifestations sur les quatre départements bretons. Elle compte aujourd’hui sept salariés et un bénévole formés aux sciences et à la médiation scientifique.

Un réseau structuré en trois pôles

Selon Michel Urien, « l’Abret a une structure éclatée en trois pôles dont chacun a ses caractéristiques propres, telles qu’ils se fondent au mieux dans leur environnement » :

  • le siège historique à Pleumeur Bodou (près de Lannion), « une zone qui détient le record du nombre d’ingénieurs au km² » sourit Michel Tréheux. Les quatre salariés (dont un itinérant avec la remorque des sciences) travaillent en forte coopération avec plusieurs associations. Ce pôle est en charge de la conception de nouvelles expositions, l’accueil de classes scientifiques pour des jeunes du primaire, les relations avec l’ENSSAT, une école d’ingénieurs de Lannion et l’IUT.
  • un pôle dans la banlieue de Saint-Brieuc inséré depuis 2009 dans le Zoopôle, sorte de pépinière spécialisée dans la sécurité alimentaire. Les deux salariés présents animent un espace dédié aux sciences (conférences, cafés-sciences) à côté de la « Cité des Métiers ».

Des événements variés

L’Abret profite de son implantation dans trois villes pour tester des formats différents : Quartiers de Sciences à Brest, Griffons la science, les Défis scientifiques du 22 ou encore la Semaine du cerveau (une première !) à Saint-Brieuc, la Fête de la Science dans les trois villes.

Très souvent, le but est d’amener la science là où on ne l’attend pas, dans les quartiers défavorisés par exemple, à grand renfort de conférences (17 en 2010), animations, cafés-sciences. Ces événements sont créés en concertation avec les chercheurs, le milieu éducatif, les responsables politiques et les services techniques des villes. La dernière initiative de l’Abret : amener les élèves du secondaire en immersion dans l’université de Brest.

Des expositions créées et animées

« Nous créons environ une grande exposition et une petite chaque année, indique Michel Tréheux, nous animons la grande exposition et également des expositions extérieures, selon les besoins des villes ou des organisations ». Le président compare cette production à celle du Palais de la Découverte «en son temps» : des manipulations avec des outils simples (voir les expositions actuelles).

« Nous développons des malles pédagogiques à partir de nos expositions, qui comprennent des expériences en format réduit. Nous avons par exemple 9 malles sur la lumière, qu’on emmène dans les classes ». L’association travaille étroitement avec un réseau de 300 chercheurs qu’elle contacte suivant les années thématiques, ainsi qu’avec des professeurs. L’Abret a également des contacts avec le British Council, qui leur propose régulièrement des expositions.

Un territoire quadrillé

Dépourvue d’espace d’exposition mais très active dans la conception de celles-ci, l’Abret s’est très tôt équipée d’une remorque d’exposition pour quadriller son territoire et aller à la rencontre de son public. « En 2009 et 2010, nous avons accueilli 20 000 visiteurs par an, indique Michel Tréheux, nous allons dans des lieux où la culture scientifique est absente ».

L’association s’installe pendant une semaine dans une ville ou une école et propose des activités de médiation scientifique, à l’image du Scientibus de Limoges (voir notre reportage). La première semi-remorque « Roule ta science » date de 1986 et présentait depuis 2009 l’exposition « Les ondes en question » dans 50 villes partout en France. Michel Tréheux en parle : « nous avons réalisé cette exposition avec la Fondation Santé et Radiofréquences, en restant impartiaux vis-à-vis des opérateurs de télécommunications ». La nouvelle remorque sera inaugurée en mai, à Pleumeur Baudou, avec l’exposition « A la lumière des lasers », créée en 2010 à l’occasion des 50 ans du laser, une thématique qui tient à cœur aux membres de l’association, pour beaucoup (ex-)chercheurs dans ce domaine. « Cette nouvelle remorque de 70 m² se déploie de chaque côté comme des poupées russes, explique Michel Tréheux, elle a été réalisé par l’entreprise Toutenkamion (Loiret) spécialisée dans ce domaine ».

Les Cafés-sciences Junior

Profitant de sa présence sur trois sites, l’Abret organise des « Cafés-Sciences », sortes de rencontres-discussion entre chercheurs et grand public. « Mais nous nous sommes vite rendus compte que le public était relativement âgé » remarque Michel Urien. L’équipe a alors récemment décidé de faire évoluer le concept en « Cafés-Sciences Junior ».

L’initiative est pour l’instant cantonnée au site de Lannion, riche de son école d’ingénieurs (ENSSAT) et de son IUT. Les étudiants, par groupes de 4 ou 5, sont incités à prendre en mains l’organisation, la recherche d’intervenants et l’animation de ces soirées, avec l’appui de l’Abret. Les précédentes soirées avaient pour thème le sommeil, les réseaux sociaux et l’amour, et ont drainé un public nombreux et rajeuni. « Les étudiants jouent vraiment le jeu, sourit Victor Riche, nous sommes passés d’environ 5% à 80% d’étudiants présents dans le public ». Le prochain Café, le 12 mai, abordera le thème du cerveau et des illusions d’optique. Une initiative qui contribue à rapprocher l’Abret de ce public d’étudiants ingénieurs.

Les nouvelles technologies

Concernant le numérique, l’Abret se pose actuellement beaucoup de questions. Conscients de l’avantage des réseaux sociaux, ses membres ont récemment découvert Facebook et Knowtex, en parallèle de la refonte du site internet. Mais leur ambition diffère de celle d’autres centres, avec un projet d’espace virtuel pour la diffusion de la culture scientifique et technique. « Beaucoup de technologies sont actuellement développées autour de la visualisation 3D, de la réalité virtuelle et augmentée, remarque Michel Urien, nous souhaitons travailler dans ce sens avec le Centre européen de réalité virtuelle (Brest), l’Ecole supérieure d’Arts de Brest pour l’architecture 3D et l’IUFM de Bretagne pour la partie pédagogique ». Un projet baptisé MUSUREVA dont les premières réalisations sont créées sur le thème des lasers, et dont le développement nécessitera vraisemblablement 3 à 4 ans.

Le tourisme scientifique

« Notre pôle de Pleumeur Bodou est situé dans un environnement très favorable au tourisme scientifique avec la Cité des Télécom, le plus grand planétarium de France, un réseau d’antennes vestige des télécom spatiales, la géologie locale, des activités possible sur le thème de la mer, des algues… » liste Michel Tréheux.

Depuis début 2011, l’Abret souhaite valoriser les associations locales, si possible hors saison, en leur amenant des visiteurs dans le cadre de séjours ou journées spécialisés ou généralistes. « Cette initiative prolonge une activité de classes scientifiques démarrée il y a 30 ans, les Classes Trégor, du nom d’une province de Bretagne » complète Michel Urien. L’association a accueilli jusqu’à 30 classes par ans, dans des hébergements de l’Ile-Grande. Ces classes découvertes sont pour l’instant plutôt destinées aux élèves de la région parisienne avec le soutien de la Mairie de Paris. L’Abret souhaite poursuivre son activité avec des enfants de maternelle, avec une préférence pour le thème de l’environnement.

Pour aller plus loin :

Voir les interviews audio et vidéo de Michel Tréheux et de Victor Riche

La page « Historique » sur le site de l’Abret

>> Illustrations : Abret

Ceux qui font vivre le groupe Traces

Dans « l’ADN » du groupe Traces : la réflexion (sciences cognitives, sociologie, histoire, didactique et philosophie des sciences), la formation à la communication scientifique et le conseil (organismes de recherche, musées de science, entreprises et collectivités). Cette année, le groupe prend en charge les « Journées de Chamonix » (JIES) pour la première fois. L’occasion de dresser le portrait de plusieurs de ses membres…

Matteo MERZAGORA, directeur scientifique

Parcours : Je suis arrivé dans les sciences par la physique, puis je suis passé par journalisme scientifique pour enfin arriver à la muséologie scientifique. Par mes activités (enseignement, ateliers, gestion de projets…), je réfléchis autour des notions de communication des sciences et de relations entre sciences et société, à l’échelle européenne. Italien, je vis en France depuis 10 ans. [ndlr : Matteo est notamment l'auteur avec Paola Rodari de La scienza in mostra, Musei, science centre e comunicazione, publié aux éditions Mondadori en 2007]

Groupe Traces : Je co-dirige le groupe avec Richard-Emmanuel. Je suis le directeur scientifique et m’occupe des projets européens et… un peu de tout ! Pour moi, l’idée centrale des JIES est de comprendre les enjeux de notre relation à la nature et aux sciences pour choisir le monde dans lequel nous souhaitons vivre.

Édouard KLEINPETER, trésorier

Parcours: En sortant de mon école d’ingénieur en physique à Grenoble, je n’avais pas envie de m’engager dans cette voie. En revanche, je m’intéressais aux questions science-société. Je me suis orienté vers une formation de journalisme scientifique à l’ESJ de Lille. Elle propose un double cursus : les fondamentaux du journalisme d’une part et une formation scientifique à l’Université Lille 1, avec des cours de sociologie, histoire, philosophie d’autre part. J’ai ensuite travaillé deux ans comme journaliste puis ai repris mes études avec un master 2 LOPHISS de philosophie des sciences à Paris-7. J’ai ensuite enchaîné avec un projet de thèse sur les fondements de la philosophie de la médiation. Dans ce cadre, j’ai suivi les cours de Richard-Emmanuel. Le courant est très vite passé avec lui, même si les démonstrations de médiation en public n’étaient pas mon truc. J’ai finalement passé le concours d’ingénieur de recherche au CNRS. Depuis décembre 2009, je suis en poste à l’Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC).

Groupe Traces : J’ai coécrit le livre « Comment je suis devenu chimiste » avec REE et j’ai participé à la rédaction du manifeste Révoluscience et des ouvrages du groupe sur  les thèmes art-science (suite à ma participation aux JIES il y a deux ans avec Bastien et Mélodie) et sur les idées reçues. Je suis actuellement trésorier du groupe Traces. Je n’ai pas forcément le temps de m’impliquer autant que j’aimerais, mais j’y trouve un intérêt intellectuel et amical. Les réflexions se situent dans la continuité de mon travail à l’ISCC.

Édouard et Bastien

Bastien LELU, directeur des publications

Parcours : Depuis tout jeune, je m’intéresse à la vulgarisation scientifique, à tel point que je voulais être journaliste scientifique jusqu’au lycée. J’ai finalement bifurqué vers des études de physique à l’École normale supérieure (ENS) de Lyon puis une agrégation de physique pour être enseignant. Je me suis ensuite inscrit au master Communication scientifique et technique de l’ENS Cachan. Je suis actuellement « embarqué » dans une thèse sur l’histoire des politiques européennes de vulgarisation scientifique.

Groupe Traces : En parallèle de mes travaux théoriques [ndlr : voir ses publications], je me suis lancé de manière bien plus pratique dans la vulgarisation, avec Traces et l’association des Atomes Crochus [ndlr : voir son portrait sur le site des Atomes]. Je participe à des ateliers, des projets photos… Au sein du groupe Traces, je suis directeur des publications. A ce titre, j’ai contribué à notre tout nouvel ouvrage Les scientifiques jouent-ils aux dés ?, aux éditions du Cavalier Bleu.

Charlotte BARROIS DE SARIGNY, chargée de projet serious game

Parcours : Après un master 1 en Biologie et Santé à Toulouse, je me suis dit que je ne voulais pas faire uniquement de la recherche. Je souhaitais parler avec tout le monde. Je me suis donc orientée vers un Master en communication scientifique à Grenoble. Dans le cadre de ce master, j’écris actuellement un mémoire à partir de mon travail au groupe Traces.

Groupe Traces : J’ai intégré le groupe cet été lors d’un stage au cours duquel j’ai eu l’occasion de travailler sur les JIES.  Richard-Emmanuel Eastes m’a ensuite proposé un emploi pour le groupe, en tant que chargée de projet science-société sur un serious game pour l’entreprise Bayer. Mon mémoire est orienté sur ce projet.  Il va « démarrer » en septembre 2011, après un gros travail de communication en interne. Je m’occupe de l’organisation (réunions avec la société Bayer et les éditeurs de serious game, conception du cahier des charges…). Nous souhaitons mener des ateliers pilotes avec un public d’une quinzaine de personnes et un médiateur, par exemple sur le Bisphénol A.

Meriem FRESSON, secrétaire-rédactrice

Parcours : Après un bac littéraire, j’ai suivi un cursus de littérature comparée à l’Université Sorbonne Nouvelle Paris-3 sur le haïbun, un mélange de prose et de haïku, ce petit poème japonais. Cette forme de littérature est très récente en France. Je l’ai étudiée en français et anglais, mais pas en japonais ! [ndlr : Meriem est membre de l’Association française de haïku et a découvert les Atomes Crochus lors du concours Haïkus et jardins chimiques]. J’ai ensuite suivi un master 2 professionnel en édition à l’Université Sorbonne Paris-4.

Groupe Traces : J’ai rejoint le groupe Traces en juin 2009 en tant que secrétaire rédactrice bilingue. C’était juste après les dernières JIES. Un de mes premiers travaux a d’ailleurs été d’éditer les actes des JIES avec Claire Truffinet. Au quotidien, je m’occupe de l’édition / relecture / traduction / correction des livres, des documents de communication, du site internet, des prémisses de nos activités sur les réseaux sociaux [ndlr : voir @groupeTraces sur Twitter ou la page Facebook]. Cette activité va prendre de l’ampleur avec l’ESPGG et son informaticien Fabrice, ainsi que nos stagiaires. Je suis également impliquée dans l’association des Atomes Crochus (via la newsletter) sous le pseudonyme de « Mlle Opuscule » [ndlr : un opuscule est un petit ouvrage de science ou de littérature].

Ronan JAMES

Parcours : Lors de ma thèse de climatologie à l’ENS, j’ai fait mon monitorat [ndlr : les doctorants peuvent effectuer des travaux d'éducation ou de médiation scientifique en parallèle de leur thèse] au Palais de la Découverte. C’était une super expérience pour découvrir l’interaction avec le public. Je suis presque devenu « addict » de cette sensation. A cette période, je suivais de temps en temps les cours de Richard-Emmanuel, où j’ai rencontré des membres de Paris Montagne (Livio et Leïla). J’ai ensuite fait un peu de bénévolat dans cette association, pour le projet Science Académie et d’autres comme des ateliers arts-sciences où j’ai travaillé sur la poésie ou la musicologie. J’ai également œuvré dans l’association Doc Up qui a lancé « Les chercheurs font leur cinéma », en proposant un film deux semaines avant la deadline au tout début de ma thèse. Lors de la deuxième édition, je suis rentré dans l’organisation puis je suis devenu responsable du projet l’année suivante. Cela m’a permis de me tester sur toutes les étapes d’un projet. Cela m’a incité à monter mon propre projet avec un ami : Doc en stock. Le rapport avec les jeunes chercheurs nous manquait à tous les deux. Ce projet facilite les rencontres entre jeunes chercheurs et médiateurs. Nous avons été contactés par Universcience pour le projet Binôme et par le Ministère de la Recherche pour le projet « 1000 chercheurs parlent d’avenir« .

Atomes Crochus : contrairement à plusieurs des membres présents aux JIES, je suis moins impliqué dans le groupe Traces. Après ma thèse, je pouvais postuler à Paris Montagne et aux Atomes Crochus. J’ai finalement opté pour les seconds et suis salarié de l’association depuis novembre 2009. Une de mes actions avec Traces a eu lieu en 2010 lors de la controverse climatique. Je me sentais touché par ces débats, et souhaiter aider le groupe à s’informer. J’ai donc organisé des rencontres avec des sociologues du centre Alexandre Koyré.

Jean-Marc Galan

Parcours : je suis chercheur en biologie au CNRS. En parallèle, je suis tombé dans la médiation scientifique progressivement mais sûrement et surtout, de plus en plus. J’ai également lancé l’émission de radio Recherche en cours avec David Dumoulin, un collègue sociologue. Au départ, il s’agissait juste d’une expérience mais elle m’a ouvert aux science sociales et ma obligé d’avoir une certaine dose de réflexivité sur mes pratiques.

Groupe Traces : j’ai trouvé dans le groupe une famille intellectuelle, avec des gens qui s’interrogent sur les mêmes questions que je me pose. Je participe seulement aux réunions et à certains projets, comme les JIES. C’est un bon moyen de rencontrer des membres de plusieurs communautés, qui se retrouvent tous les ans.

Mélanie YECHE, stagiaire

Parcours : J’ai une licence de Biologie des organismes à l’Université Montpellier 2, puis un master 1 à l’EHESS en histoire et sociologie des sciences. Je suis actuellement le master de journalisme scientifique à Paris-7.

Groupe Traces : Je suis actuellement en stage dans le groupe Traces. Je m’occupe normalement de la communication de l’Espace des sciences Pierre-Gilles de Gennes (ESPGG) mais, JIES obligent, on m’a orientée vers l’animation du site internet des journées. Je travaille également sur la future exposition de l’ESPGG sont le thème est « la science, une histoire d’humour ».

>> Ils appartiennent aussi au groupe Traces : Richard-Emmanuel Eastes (président), Francine Pellaud (directrice pédagogique), Marie Blanc (administratrice), Mélodie Faury, Antoine Blanchard, Ronan James, Hélène Montfeuillard, Livio Riboli-Sasco, Claire Truffinet, Nicolas Loubet.

Traces : timeline d'un groupe en ébullition

Organisateur depuis cette année des Journées internationales de l’Éducation scientifique (JIES), le groupe Traces (Théories et réflexions sur l’apprendre, la communication et l’éducation scientifiques) est un « groupe de recherche-action sur la science, sa communication et son rapport à la société ». Autour de Richard-Emmanuel Eastes et Matteo Merzagora, il fédère depuis 2005 des acteurs de l’éducation et de la culture scientifique – chercheurs, médiateurs, consultants, formateurs, journalistes, etc. – qui partagent tous un double intérêt pour l’action et la réflexion. Retour sur les évolutions de ce groupe en pleine ébullition…

Le groupe Traces en pleine réunion en octobre 2010

2001 : Richard-Emmanuel Eastes (REE), le fondateur et actuel directeur de Traces, est enseignant-chercheur en chimie à l’École normale supérieure (ENS) de Paris. Il rencontre Daniel Raichvarg, professeur à l’Université de Dijon lors du Festival de films scientifiques de Chamonix. Féru de théâtre scientifique, Daniel est la première personne qui l’incitera à faire des manipulations de chimie en public. C’est également lui qui lui conseille d’aller voir André Giordan, directeur du Laboratoire de didactique et d’épistémologie des sciences (LDES) à l’Université de Genève ainsi que Francine Pellaud. C’est pour les rencontrer que REE participe pour la première fois aux JIES.

Richard-Emmanuel croqué par Aurélie Bordenave

2002 : La rencontre avec Francine, qui deviendra sa femme, donnera lieu à la création de l’association des Atomes crochus à l’ENS. Catherine Bied, une collègue chimiste, fera également partie de l’aventure.

2003-2004 : L’association se développe et diversifie ses activités : clowns de sciences, contes scientifiques, ateliers expérimentaux, débats, expositions photo, concours d’écriture… mais aussi formations, articles et relations avec les entreprises. D’après REE, « nous sommes restés universitaires mais en ajoutant une réflexion pratique à nos travaux avec cette association ».

2005 : Il apparait que certains projets de l’association, notamment ceux en lien avec les entreprises, « n’avaient rien à voir avec les activités classiques des Atomes Crochus ». Ce constat, l’arrivée de quelques personnes dans l’association et les conseils avisés d’André Giordan ont convaincu REE. Il fonde Traces, association loi 1901, au sein du Département d’études cognitives (DEC) de l’ENS. « Les Atomes crochus a fait une sorte d’exocytose, sourit REE, comme une cellule qui excrète quelque chose de nouveau, et ce quelque chose, c’était Traces ».

2006 : De l’aveu de ses membres, le groupe « végète encore de part son faible nombre de membres ». Ses activités commencent à se développer après l’arrivée de Matteo Merzagora, journaliste scientifique et muséologue que REE a rencontré, là encore, lors d’un festival de films scientifiques dans lequel ils faisaient tous les deux partie du jury. La structure trouvait alors un véritable intérêt et Matteo un tremplin pour développer des projets européens. De plus, au même moment, les Atomes crochus se sont constitués un nouveau directoire composé notamment de Mélodie Faury et Bastien Lelu.

Matteo Merzagora présente l’exposition Énergies de la Cité des sciences à laquelle il a contribué

2007 : Traces débute sa réelle existence autonome, après un weekend brainstorming des membres de Traces et des Atomes crochus, qui partagent de fait les mêmes locaux. Traces s’est nourri de l’activité de ses membres, de la proximité avec les Atomes et avec les laboratoires (notamment le LDES). Les cours de Richard-Emmanuel à l’ENS ne sont pas pour rien dans l’émergence de la notoriété du groupe et le recrutement des jeunes talents.

2008 : c’est la véritable année de naissance du groupe, qui se définit comme un « think and do tank » sur la science, sa communication et son rapport à la société. Ses activités : réflexion (publications, colloques, manifeste), formation et conseil / expertise vers le public (Cité des sciences) et le privé.

2009 – 2010 : le groupe diversifie son activité : colloques, formations professionnelles, serious game pour une grande entreprise, livres, manifeste Révoluscience … « Nous sommes des acteurs de l’économie de la connaissance, indique Matteo, des êtres hybrides entre réflexion et pratique, commercial et académique ». REE renchérit : « nous avons des points communs avec Vivagora, la Fondation Sciences citoyennes et même les Petits Débrouillards ».

Une partie de l’exposition à l’ESPGG

Le groupe prend également en main la gestion de l’Espace des sciences Pierre-Gilles de Gennes (Paris), avec la volonté d’obtenir la labellisation CCSTI à moyen terme. Cet espace se destine aux professionnels concernés par la communication de la science (médiateurs, chercheurs, journalistes scientifiques…). Traces souhaite qu’il soit « reconnu au sein des réseaux de la culture scientifique et technique, visité par les enseignants et leurs élèves et fréquenté par les étudiants et les personnels de l’ESPCI ParisTech« . Nous-même avons eu l’occasion d’y faire un tour pour un atelier sur les jeux de discussion et plus récemment pour un apéro « Sciences et Web ».

2011 : cette année s’annonce féconde pour le groupe avec la publication du livre Les scientifiques jouent-ils aux dés ? aux éditions du Cavalier Bleu. « C’est l’aboutissement du premier vrai projet collectif du groupe. Il va de paire avec sa structuration administrative, entamée en 2009 avec l’arrivée de notre secrétaire-rédactrice Meriem Fresson ». Le groupe comprend aujourd’hui une vingtaine de personnes, une salariée, des stagiaires, bientôt un emploi associatif et une future salariée. « La situation s’est renversée, note REE, les Atomes crochus ont aujourd’hui du mal à travailler sans le groupe Traces ».

>> Illustrations : Knowtex (Flickr, licence CC), Aurélie Bordenave pour Knowtex

JIES : Etienne Guyon ouvre le bal

Après un périple de plusieurs heures, l’équipe de Knowtex arrive enfin à Chamonix pour les Journées internationales de l’Éducation scientifique (JIES). Le thème : l’idée de nature dans la médiation et l’éducation scientifiques. L’occasion de croiser les regards sur cette thématique en vogue, avec une première intervention qui donne le ton.

Étienne Guyon, figure de la culture scientifique française, est le premier à se jeter dans l’arène – plutôt bienveillante – du Chalet des Aiguilles. Ce physicien et professeur à l’ESPCI ParisTech offre une intervention sur « L’élégance des matériaux » avec un plaisir visible et la complicité de la salle.

Étienne Guyon

Sa table est parsemée d’objets hétéroclites : sable, bouteille d’eau, sac plastique, entonnoir, jeu pour enfants, livres (1)… Une boîte à outils idéale pour faire comprendre à l’auditoire l’élégance des formes, lignes, surfaces et volumes de la nature et leur utilité dans notre vie quotidienne (déplacement, alimentation, habitat, habillage, beauté…).

En quelques photos, l’idée de lignes prend vie sous la forme des tiges du Lis martagon. Selon Étienne Guyon, cette plante illustre à elle seule les effets élastiques théorisés par Euler en 1744 dans son livre Elastica (ou contés par La Fontaine) : elle se courbe mais ne rompt pas. Idem avec la rhubarbe épluchée (démonstration comique à l’appui). Des plantes aux constructions humaines, il n’y a qu’un pas, avec la notion de tenségrité (tensilité et intégrité) repérable dans le Dôme géodésique (Montréal) de Richard Buckminster Fuller.

Lis martagon

Le physicien passe alors à la notion de surface et de plis. Le coquelicot, la peau des nouveaux nés et le papier froissé sont autant d’exemple de matériaux qui se plient délicatement. Quant aux ouvrages d’art, un pli est plutôt synonyme de désastre : c’est ce qu’on nomme le flambement.

Jamais à court de références artistiques, E. Guyon cite le jabot du Pasteur de Rembrandt, le Drapé pour une figure assise, de Léonard De Vinci et plus près de nous, l’œuvre de l’artiste Edmond Vernassa. Malicieusement, il cite le « théorème » de la carte routière : « l’endroit où vous souhaitez aller est toujours indiqué sur un pli de la carte ».

Dôme géodésique de Richard B. Fuller

On le voit à sa manière de prendre à parti le public, Étienne Guyon est un passionné, à l’image de feu Pierre-Gilles de Gennes dont la méthode l’a largement inspiré. Il se dit d’ailleurs heureux d’observer la rencontre récente entre les « gens des sciences de la nature et les physiciens et mécaniciens ».

Selon lui, la mécanique, cette science « oubliée » à la fin du XIXe siècle, revient en force auprès des jeunes générations de chercheurs qui privilégient la pluridisciplinarité et le travail en équipe. Curieux, « ils vont piquer des idées un peu partout et n’hésitent pas à manipuler, à trouver des idées dans l’art comme par exemple les recherches sur la déchirure des affiches en forme de V, inspirées par les travaux de l’artiste Jacques Villeglé ».

André Giordan et Francine Pellaud contemplent une figure de Lichtenberg

E. Guyon poursuit son intervention avec le thème des volumes et des fractales. Il évoque tour à tour des gouttes qui ne mouillent pas les feuilles de lotus (grâce à des petites points microscopiques sur la feuille), des bulles de savon aux couleurs changeantes (dues à une modification dans leur écoulement), ou encore des formes fractales qui apparaissent quand on déchire un sac plastique. Dans la salle circule alors un bloc de plexiglas qui a figé une décharge électrique en une figure de Lichtenberg (voir vidéo).

Image de prévisualisation YouTube

L’ancien directeur du Palais de la Découverte ponctue son discours de petits exemples concrets, lâchant le micro et mettant « la main à la pâte ». Évoquant une ancienne exposition à laquelle il a collaboré, « Jeux de Grains, tas de sable et graines d’avalanche », il verse du sable sec ou humide pour montrer la différence de son agencement. Et précise que le fourmilion a une bien meilleure connaissance empirique sur le sable que nous. Le chercheur conclura néanmoins son intervention par une mise en garde contre la bio-inspiration forcenée. Pour lui, « on n’a pas construit les avions en copiant sur les oiseaux ».

La forme de la conférence est classique mais efficace. Les auditeurs posent des questions, commentent. Ça promet des discussions fertiles pour les prochains jours. En rangeant son matériel, Étienne Guyon nous confie aimer les rencontres entre art, nature et sciences.

Il s’intéresse en ce moment à la notion d’images en sciences, au point de vouloir écrire un livre sur ce thème. « Déjà, De Vinci illustrait ses travaux de mécaniques des fluides avec des images de tourbillons ». Le physicien s’interroge notamment sur la dimension politique de l’image : « est-ce que l’image a déjà montré toute sa puissance avec De Vinci ? Est-ce que les images remplacent le discours ? ».

Notes

  1. Étienne Guyon a entre autres coordonné la rédaction du livre « Matière et matériaux – de quoi est fait le monde », aux éditions Belin Pour la Science.

>> Illustrations : Bastien Lelu (Groupe Traces), ImaGes ImprObables, Martin Ujlaki (Flickr, licence CC), Gayané Adourian & Marion Sabourdy (Knowtex)

Il était une fois la CSTI…

Assis à la table d’un café près de la Gare du nord, en partance pour Lille où il vit, Bernard Maitte a retracé avec nous plus de 40 ans de Culture Scientifique, Technique et Industrielle (CSTI) française. Avec ses cheveux en bataille et ses yeux doux, il fait partie de la petite « bande » d’universitaires qui a rêvé en son temps la CSTI du futur avec des figures comme Jean-Marc Lévy-Leblond, Étienne Guyon et Michel Crozon.

Bernard Maitte appartient à cette « génération de la guerre d’Algérie, qui œuvrera dans le syndicalisme étudiant puis universitaire ». Nommé en 1965 à la faculté des sciences de Lille comme physicien cristallographe, actif dans le mouvement de mai 1968, il s’intéresse à l’histoire des sciences à partir de 1975 et l’enseigne à partir de la fin de cette décennie. Il lit avec délectation, à partir des années 1970 le journal Impascience fondé par quelques universitaires, dont Jean-Marc Lévy Leblond, véritable lieu de « réflexion sur ce qui se passe dans les labos et la société ».

Ses amis et lui s’appuieront sur le débat du nucléaire naissant dans les années 1970 pour montrer l’importance de « poser les problèmes éthiques dans la société ». Mais, selon lui, «le débat s’est trop centré sur des problèmes de physique, incomprise par la population au lie d’initier un débat démocratique ». Cette réflexion intervient en pleines « années glorieuses pour la recherche publique en France » lit-on dans le livre de Laurent Chicoineau et Nayla Farouki (1) et « juste après l’effondrement des grandes industries traditionnelles » précise Bernard Maitte.

Les pionniers grenoblois et américains

Comme on le comprend à la lecture de « La Science en Public », Grenoble est une des villes pionnières de la CSTI. Pendant que des physiciens, avec « Physique dans la rue » et des associations culturelles esquissaient le futur paysage de la CSTI, quelques grenoblois expérimentaient grandeur nature. En 1968, la ville se dote d’une Maison de la Culture qui proposera dès ses débuts des expositions à caractère scientifique : l’une sur l’énergie nucléaire (1970) et l’autre sur l’électricité l’année suivante. Elles accueilleront respectivement 50 000 et 46 000 visiteurs. « Le choix des animateurs (…) se porte sur des sujets (…) polémiques, voire controversés » lit-on dans « La Science en Public ».

Exploratorium de San Francisco

A 9400 kilomètres de Grenoble, l’Exploratorium de San Francisco (États-Unis), « le premier d’une longue série de centres de sciences qui vont ouvrir aux Etats-Unis et dans le monde entier », faisait alors également ses premiers pas avec une nuance par rapport à ce qui se fait alors en France: « bien qu’une place importante soit réservée aux arts (visuels essentiellement) et à l’esthétique des manipulations, Franck Oppenheimer [ndlr : le physicien à l’origine de l’Exploratorium] et les nombreux responsables des centres de science qu’il va inspirer ne parleront jamais, ou presque, de culture scientifique » explique Laurent Chicoineau (voir son portrait ici).

L’émergence de la CSTI en France

En France, les années 1970 semblent être celles d’un embryon de prise de conscience au niveau national. En mai 1973 a lieu la première exposition grand public du CNRS « Image de la recherche », toujours à Grenoble. Le but de cette exposition pour le CNRS et son directeur général Hubert Curien : « susciter un soutien populaire à l’activité de recherche scientifique (…) [offrir] un accès à la connaissance scientifique (…) favoriser la transdisciplinarité, la pluridisciplinarité et le décloisonnement des connaissances ».

L’année suivante a lieu le premier colloque national sur la place des sciences dans l’animation culturelle. Philippe Roqueplo, un des théoriciens de la vulgarisation va « ébranler [les] certitudes [en dénonçant] dans la vulgarisation un « effet de vitrine », qui contribue à tenir à distance le public non scientifique de la science, tout en lui montrant ses acteurs et ses produits ». Ce colloque mènera notamment à la création du Groupe de liaison pour l’action culturelle scientifique (Glacs), autour de Marie-Simone Detoeuf, « qui se réunira ensuite régulièrement, à Paris ou ailleurs, pour poursuivre la réflexion ».

Les années Giscard (1974 – 1981)

Les années 1970 sont celles de l’explosion de « mouvements de jeunes, proches de l’éducation populaire, qui donneront naissance, plus tard, au Petits Débrouillards » se souvient Bernard Maitte, comme les clubs Jean-Perrin, nés une dizaine d’années auparavant. Il cite également les « exposciences » lancées par l’association nationale des clubs scientifiques (créé en 1962) ainsi que l’initiative « La Physique dans la rue ».

Autant de projets qui seront accompagnés d’une prise de conscience au niveau politique avec la création « en 1974 du Bureau national d’information scientifique et technique (BNIST), le lancement en 1979 par Valéry Giscard d’Estaing du projet de La Villette reprenant l’idée des Science Centers américains et permettant – grâce au prestige de la science – de sortir de façon honorable des scandales immobiliers sur le site [et] la transformation, cette même année, du BNIST en mission interministérielle (Midist)… » racontent Bernard Maitte et Etienne Guyon (2). Si le projet de la future Cité des sciences est sur les bureaux en 1979, le premier CCSTI vient tout juste d’être lancé à Grenoble, décidément « hotspot » de la CSTI, par l’Association pour un Centre culturel scientifique (3).

Les années Mitterrand (1981 – 1995)

L’arrivée au pouvoir de la gauche permettra à tous ces acteurs de se structurer et à l’idée de centres de culture scientifique de réellement émerger. Jack Lang (ministère de la Culture) crée la Direction du Développement Culturel, qui soutiendra notamment des actions culturelles scientifiques avec une réelle volonté d’innover.

Mêmes innovations au ministère de la Recherche. « C’est le ministre d’État Jean-Pierre Chevènement qui dynamise la Midist, la dote de moyens [et] organise les Assises de la recherche et de la technologie » notent B. Maitte et E Guyon. Trois projets « trouvent alors l’écho nécessaire » pour prendre forme : l’Anais à Nice, avec Jean-Marc Lévy-Leblond (JMLL), la Fondation 93 à Montreuil avec Alain Berestetsky (de formation artistique) et l’Alias à Lille avec Bernard Maitte. « Nous souhaitions mettre en débat les modifications technologiques et sociologiques pour différents types de populations, mettre la science en culture, télescoper les cultures littéraire et scientifique. Nous nous sommes appuyés sur l’expérience de Grenoble, en ajoutant un petit côté politique,  militant et culturel ».

Alain Berestetsky va même jusqu’à dire que la Fondation 93, à l’époque nommée Centre départemental d’action culturelle scientifique de Seine-Saint-Denis, a pour mission « d’infecter du virus de la culture scientifique et technique des lieux culturels ou éducatifs préexistants » (4). Elle proposera à la fois une fonction de « production-diffusion » de contenus et celle de « centre Ressources » gratuite pour les porteurs de projets du territoire environnant. Les financements des ministères de la Culture et de la Recherche ont permis à ces trois centres de créer des « outils de la CST » : débats citoyens, boutiques de sciences, mise en réseau avec d’autres structures régionales, comme d’autres CCST en préfiguration, des associations de jeunes, des musées.

La structuration de la CSTI

Des problèmes de financements avec sa ville empêcheront JMLL d’aller au bout de son projet de centre, contrairement à la Fondation 93, très active avec la production en 1982 de l’exposition « Espace/cosmos » et d’un bus l’accompagnant, et le projet de B. Maitte, qui se transformera d’abord en Centre Régional de CSTI, puis en Forum des sciences à Villeneuve d’Ascq (voir notre reportage).

« Ce bouillonnement a été porté par les gens du terrain qui ont donné des idées nouvelles à des services ministériels et des hommes politiques réceptifs, analyse Bernard Maitte. En ce qui concerne notre petit groupe, au départ, nous voulions juste donner des idées. Finalement on a du les mettre en place. Pour ma part, j’ai été mis à disposition par le ministère de la Recherche pour appliquer cette politique de 1984 à 1998. Je menais à la fois une réflexion au niveau national, et sa mise en application localement à Lille ».

Les années 1980 verront la naissance de nombreuses institutions toujours à l’œuvre aujourd’hui dont l’AMCSTI en 1982 et le Cirasti en 1984. La plupart des CCSTI entrent en scène (Abret en Bretagne, Rennes, Marseille, Poitiers, Strasbourg, Toulouse…). « Tout ce mouvement s’épanouit sous l’influence de Hubert Curien, ministre de la Recherche, à partir de 1984 (…) Cet élan continuera malgré les changements politiques, et sera réaffirmé à l’occasion des « États généraux de la CSTI » de 1989. En 1992, est lancée par Hubert Curien, à nouveau ministre, La Science en Fête à l’occasion du dixième anniversaire de l’implantation du ministère sur le site Descartes ».

Le physicien évoquera tout au long de la discussion, en creux, la situation particulière de la Cité des sciences, un centre « qui n’a jamais agit en partenaire, contrairement au Palais de la Découverte » et dont la « politique régionale [est] vécue comme hégémonique ». Pour le reste, ce passeur de mémoire a par ailleurs proposé une rétrospective plus complète lors des « Journées Michel Crozon » qui se sont tenues au Muséum d’Orléans en mars 2010.

Sur les années 2000, Bernard Maitte, retourné à l’Université de Lille-1 comme Professeur et Directeur d’un Centre d’histoire des sciences, sera moins prolixe. Il nous renverra alors aux acteurs des CCSTI actuels qui développent leurs propres projets de culture scientifique. C’est le cas de Laurent Chicoineau, très intéressé par l’innovation numérique et technologique. A chaque génération son horizon…

Notes

  1. « La science en public », Laurent Chicoineau et Nayla Farouki, éditions PUG
  2. « Le partage des savoirs scientifiques », par Bernard Maitte et Etienne Guyon
  3. L’Association pour un Centre culturel scientifique (ACCS) est née le 28 janvier 75 dans le but de préfigurer pendant 3 ans un futur centre de culture scientifique. Financée par DGRST, Fonds d’intervention culturelle (Fic) et la Maison de la Culture, elle organise des débats sur l’actualité, conçois et anime des expositions, forme des animateurs dans des « camps scientifiques » et propose des stages écologiques dans la Vanoise ou à Chinchiliane.
  4. Cité dans le « Petit (im)précis de culture scientifique », L’Harmattan

>> Illustrations : hickstro, antony4 (Flickr, licence CC)

Jouer pour discuter la science

Lundi 14 février avait lieu à l’Espace des sciences Pierre-Gilles de Gennes à Paris (1) une « journée d’échanges et de formation sur les jeux de discussion dans l’animation scientifique et la gouvernance de la science ». Gayané et moi-même y avons participé.

Quand on parle de jeux scientifiques, on pense souvent à la boîte du « parfait petit chimiste », ou aux squelettes de mammouth à reconstituer (2). On cite parfois – mais plus rarement – les jeux de plateau, sur lesquels le médiateur Thomas Schumpp à écrit un billet. Or, lundi dernier, Matteo Merzagora, du groupe Traces et la consultante Paola Rodari nous en ont fait découvrir un troisième type : les jeux de discussion sur des thématiques scientifiques.

Selon le « Manifeste des jeux de discussion » distribué ce jour-là, « Un jeu de discussion n’est pas un autre moyen de communiquer la science et la technologie (…). C’est (…) une manifestation de démocratie, un événement dans lequel les scientifiques, les porteurs d’enjeux, les politiques et le public peuvent discuter les différents aspects de la science, la technologie et la gouvernance. Les expériences personnelles et les sentiments sont aussi importants que les connaissances scientifiques ».

Matteo et Paola se sont appuyés sur l’initiative européenne Decide pour faire jouer et partager, durant une journée (3) la trentaine de participants (médiateurs, chercheurs, ingénieurs, journalistes, responsables d’associations…).

Des jeux scientifiques en licence CC

Le site PlayDecide est une base de données de jeux de discussions pour aider au débat sur des controverses scientifiques. En cinq ans, le projet est passé de cinq thèmes en trois langues à une vingtaine de jeux différents en vingt langues.

Les kits de jeux consistent en un plateau et plusieurs cartes téléchargeables gratuitement et modifiables à volonté (4). Notre petit groupe a par exemple joué sur le thème « VIH/SIDA et responsabilité juridique » et d’autres ont abordé les neurosciences, les nanotechnologies, les cellules souches et « les jeunes & les médias ».

Une partie se joue avec 5 à 8 personnes et dure en moyenne 1h30 à 2h. Les participants prennent connaissance de cartes « Récits », « Infos », « Thème » et « Défi » qui leur apportent différentes informations sur le sujet ou leur permettent de relancer la discussion. Chaque joueur doit choisir des cartes et expliquer ses choix (« cette carte m’a choqué car… » ou bien « je suis d’accord avec celle-ci parce que … »). Au terme des discussions, le groupe doit prendre position sur le sujet, en votant le long d’une échelle graduée de « en faveur de » à « non acceptable ».

Si on ne peut pas dire qu’il s’agit d’un « vrai » jeu de plateau (pas de rôle à jouer ni de pion, pas de point ou d’argent gagné), le « but du jeu » est quand même atteint : nous avons échangé, débattu, pris position au sein de notre petit groupe, qui ne contenait pourtant aucun spécialiste du VIH.

Quelques joueurs ont néanmoins soulevé des limites : les sources ne sont parfois pas assez précises, la quantité d’information est dure à gérer, l’utilisation des différentes cartes « casse le rythme » du jeu. Une carte en particulier a gêné certaines personnes : le « carton jaune » qu’on peut attribuer à une personne qui parle trop. Paola Rodari nous explique que les européens réagissent différemment à cette carte : « les italiens en ont besoin et en abusent tandis que les scandinaves n’y ont jamais recourt, mais utilisent souvent la carte « Défi » pour relancer un débat un peu mou ».

Des jeux pour échanger et s’ouvrir aux autres

Les jeux de discussion peuvent être proposés à tous les publics, depuis l’école primaire jusqu’aux conférences de citoyens ou assemblées générales d’associations. Par exemple, le jeu Decide sur le VIH a été proposé dans une prison autrichienne tandis qu’un groupe de Bristol (Grande-Bretagne) a conçu un jeu de rôle sur la fécondation in vitro (FIV).

Les jeux nécessitent en revanche la présence d’un médiateur qui en explique le but au préalable. « Dans les musées, les bibliothèques ou les associations, les gens ne comprennent pas bien de ce dont il s’agit, explique Paola Rodari du SISSA MediaLab, s’ils pensent que c’est un jeu classique, ils viennent avec leurs très jeunes enfants et on ne sait pas quoi en faire. S’ils croient que c’est trop sérieux, ils ne viennent pas ».

Mais bien utilisé, le jeu peut intervenir dans un contexte où les gens n’ont jamais eu l’occasion de s’exprimer. Une fois le jeu commencé, le médiateur laisse les joueurs entre eux et le temps de parole se partage (a priori) spontanément de manière équitable. Une session peut éventuellement se poursuivre avec l’intervention d’un expert du sujet. Les participants seront d’autant plus concernés qu’ils auront donné leur avis juste avant.

Paola Rodari voit ces jeux comme un « moteur de participation sociale », à l’image des jeux Democs pour la politique et l’économie. Matteo Merzagora renchérit : « ce sont des plateformes simples et agréables pour améliorer la prise de conscience sur des sujets de sciences et de technologie. Ils donnent un cadre positif pour débattre et échanger des expériences et des points de vue ».

Paola Rodari  présente une fiche-joueur d’un jeu Decide

Et l’avantage supplémentaire de ces jeux est que les résultats de chaque partie peuvent être collectés et enregistrés sur le site internet PlayDecide. En somme, il s’agit d’une « continuité entre l’animation pure et la décision juridique ou politique » indique Matteo.

Du jeu de discussion… à la décision politique

Myriam Charroy, coordinatrice départementale de l’initiative « Questions de Sciences, Enjeux Citoyens » (QSEC) pour l’Essonne a évoqué l’expérience de participants qui ont suivi une réflexion sur la bioéthique et ont participé à la conception d’un jeu de l’oie sur le thème « Faut-il vouloir la vie à tout prix ? ». La règle du jeu est de se mettre dans la peau d’un personnage, depuis la naissance jusqu’à la mort. « Ce prototype n’avait pas pour but d’être une aide à la décision mais plutôt une aide au questionnement » poursuit la jeune femme.

Quant à l’initiative Decide, elle a « fait des bébés » en donnant lieu « à la création d’une douzaine de petites bourses de 2500 euros (micro-FUNDs), pour produire de l’innovation dans les jeux » ajoute Paola Rodari en donnant quelques exemples de jeux menés à bien, sur la tuberculose (Moldavie et Roumanie), les volcans (Naples, Italie), la vaccination (Estonie), les personnes âgées (Autriche) ou encore les maladies rares (Angleterre).

Matteo Merzagora, ancien journaliste et auteur, est enseignant, médiateur et muséographe au sein du groupe Traces

Concernant ce dernier thème, François Houyez est venu nous présenter l’expérience d’Eurordis, un groupe de 449 associations en Europe qui représente plus de 4000 maladies rares. Depuis 2007, « Eurordis s’interroge sur de nouvelles méthodes pour obtenir l’opinion de ses membres sur des projets de politique européenne de santé ». Le groupe a décidé d’utiliser les jeux de PlayDecide en créant le projet POLKA.

La volonté de cette association est de faire débattre ses membres via les jeux Decide, sur des sujets comme l’accès aux traitements, le droit des malades aux soins à l’étranger, la recherche sur les cellules souches, etc., pour ensuite influer sur les décisions politiques européennes. A l’heure actuelle, Eurordis a proposé 112 sessions de jeu pour lesquelles les résultats ont été enregistrés. Son objectif est d’en faire entre 500 et 700 ce qui représente 6000 à 7000 personnes (patients, familles, médecins…). Mais pour cela, l’association cherche des partenaires pour concevoir plus de jeux.

Créer un jeu de discussion : pas si simple

Et pour clore la journée en beauté, nous avons été invités à créer nous-mêmes un jeu de discussion, ou tout du moins de réfléchir à une telle conception. Sur les tables : trois dés pour déterminer un thème (SIDA, réchauffement climatique, homme augmenté…), un lieu et un public (médiathèque pour enfant, centre commercial…) et un objectif (informer, débattre, partager…). Notre petit groupe a tiré « partager » autour du « réchauffement climatique » dans un « centre commercial ». Pas simple ! Après quelques idées, rires et contre-arguments, chaque groupe a répondu à quelques questions : « comment le public est-il invité à réagir ? », « sous quelles formes sont présentées vos informations ? », « quelles personnes-ressources contacteriez-vous ? »… Une méthode simple, qui permet de décliner des jeux à l’infini.

Notes

  1. L’Espace des sciences Pierre-Gilles de Gennes est la « vitrine scientifique » de l’École supérieure de physique et de chimie industrielles (ESPCI ParisTech) et de la ville de Paris. Il se définit comme un laboratoire d’innovation pour la communication des sciences, un espace de médiation grand public, un lieu d’interface entre science, culture et société et un centre de ressource et d’échange pour les professionnels de la médiation.
  2. Voir par exemple le catalogue de la boutique Imaginascience.
  3. Cette journée était proposée gratuitement par le projet FUND (Facilitators’ Units Network for Debate), financé par la Commission européenne (Programme Science et société) et coordonné par ECSITE, le réseau européen des musées et centres de sciences. Ce projet encourage les collaborations et les réseaux au niveau local pour favoriser une participation citoyenne aux choix scientifiques.
  4. Les jeux Decide sont proposés en licence Creative Commons, ce qui permet aux médiateurs et citoyens de créer leurs propres kits de jeu.

>> Illustrations : Gayané et Marion, pour Knowtex (voir la galerie sur FlickR – licence CC)

Samuel, le museo-geek aux grandes oreilles

C’est bien simple, sur le web, Samuel Bausson est partout : Twitter, Tumblr (ici et ), Slideshare, Knowtex (bien sûr) et j’en passe (beaucoup)… Il s’est fait un point d’honneur à tester tous les outils qui lui tombent sous la main. S’il a peu posté de liens ici, il reste attentif à notre projet et nous suggère régulièrement des références ou nous donne des idées [merci].

Nous l’avons rencontré plusieurs fois, à Toulouse ou Paris, souvent autour d’un café, parfois toute l’après-midi pour discuter. Son travail ? « ouebmister » du Muséum de Toulouse comme il l’indique avec humour dans sa bio sur Twitter.

Samuel a un parcours comme on les aime : riche et tortueux, qui a fait de lui quelqu’un d’ouvert et de positif. Tout jeune, il copiait des codes récupérés au bureau de tabac sur son ordinateur Thomson TO7 et trouvait déjà fascinant de pouvoir « mettre en scène » des informations dans le salon de la famille… Ses autocollants seront sa première collection qu’il mettra à l’honneur dans une “exposition” avec audio-guide à cassette.

Plus tard, après une année de philosophie à Rennes, il a suivi des études en cultural anthropology à l’Université de Grinnell, dans l’Iowa (Etats-Unis), « l’équivalent des études d’ethnologie en France » explique-t-il. En plus des cours en sciences sociales, il en profite pour suivre des cours de muséographie, scénographie… Samuel se sent « comme un poisson dans l’eau » dans cette université en partie en autogestion, et avec une longue tradition d’ouverture et d’innovation sociale. C’est la première à ouvrir ses portes aux femmes et à diplômer des étudiants noirs dans le Midwest. Samuel y suivra également le tout premier cours de webdesign en 1996 (excusez du peu)…

Pour son stage, il photographie des poteries préhistoriques de la tribu Sinagua, à Flagstaff, en Arizona. « C’était les débuts de la photographie numérique grand public. J’en ai fait ensuite un CD-Rom éducatif pour mon département et ça été le début d’un parcours alliant culture et numérique…”

Les débuts en tant que webmaster

Il rentre en France en 1998, après avoir fait « plein de choses qui n’ont rien à voir» de boulanger à la sauvegarde de données bancaires…. A l’époque, c’était les débuts du « net » grand public et Samuel, un peu « bidouilleur » et n’ayant pas de correspondance de ses diplômes, décide de tenter sa chance dans le secteur culturel en entrant par la porte de la technique. Il sera le webmaster de la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles) à Nantes pendant deux ans puis entre au département de la communication interne à la mairie de Saint-Nazaire pour animer l’intranet de la ville, un des premiers postes de ce type en France à l’époque.

C’est lors de ces deux contrats qu’il débute sa réflexion sur le travail du webmaster. Selon lui, « il y a autant de profils de webmaster que de sites web ». Au-delà de son propre travail quotidien, Samuel réfléchit à la notion de travail en réseau, quand on a des métiers différents dans les institutions comme les mairies et les musées. « Je ne savais pas trop en quoi consistait mon travail car les mots pour le définir n’existaient pas encore. Il fallait fédérer les gens autour du projet de la ville, les organiser autour de projets communs, pas seulement publier un bulletin avec les dernières nouvelles. Après coup, je pense que c’était une bonne formation aux réseaux participatifs en ligne… »

Après ce poste, il fait un petit détour par le montage audiovisuel à Rennes pendant un an et réalisera… un documentaire sur un gardien de cimetière. Une formation qui complète son DESS de « webmaster éditorial » entamé à Poitiers. Ses différentes expériences lui ont fait découvrir toutes les facettes du métier de webmaster « de la technique vers l’éditorial puis la gestion de communauté ».

L’expérience du Muséum de Toulouse

Son parcours se poursuit au Muséum de Toulouse, juste avant sa réouverture en janvier 2008. Séduit par le projet de l’établissement, positionné comme une plateforme d’échanges orientée sur les visiteurs, il décide de descendre dans le sud-ouest et de participer à la réouverture du Muséum, « une belle opportunité ! ».

Petit à petit, il crée des comptes pour le Muséum sur les principaux réseaux sociaux, plutôt que de se concentrer sur un seul et unique site : « il faut aller en réseau avec les communautés qui existent déjà ». Dans ces communautés, il applique à chaque fois une grammaire différente, s’adaptant à merveille aux codes implicites de chaque plateforme.

Sur le compte FlickR, qu’il a ouvert au départ pour son côté pratique, il cerne l’intérêt des groupes et crée « Souvenirs du Muséum de Toulouse » pour que les visiteurs y partagent leurs photos faites sur place. Sa collègue Maud a pris le relais et donne vie au groupe avec un concours annuel. Elle a également ouvert un autre groupe « Collectionner le Vivant autrement » qui rassemble les photographes observateurs de la nature et crée du lien avec les collections du muséum.

Cette omniprésence pourrait donner une impression d’éparpillement mais il n’en est rien tant Samuel tient à la ligne éditoriale instaurée : « nous explorons et déclinons tout ce qui touche à l’homme, la nature et l’environnement ». Cette ligne éditoriale lui sert beaucoup sur Twitter, pour ne pas se noyer dans la masse d’information et orienter sa veille. « C’est bien de savoir qui on est et ce que le musée défend. Ainsi, on ne se laisse pas entraîner par des trolls [ndlr : membres d’une communauté qui aiment créer les polémiques] ou on ne reste pas sur la défensive car on est plus apte à répondre aux interpellations quand c’est opportun aux interpellations ».

Qu’est-ce qu’un musée 2.0 ?

Lorsqu’on lui demande sa définition d’un musée, il répond « un lieu de mémoire partagée, une plateforme d’échanges entre visiteurs et personnels du muséum autour des thématiques du musée, et non pas uniquement une galerie d’objets. Selon lui, « entrer dans le relationnel n’est pas une pratique courante pour les musées ». Alors, cette philosophie marche-t-elle en pratique ? Apparemment, oui. « Au début, il y avait beaucoup de « kikoolol », de discussions pas très sérieuses, sourit à moitié Samuel, mais plus tu es ouvert, plus le dialogue prend. De plus, il est plus intéressant de rebondir sur l’intérêt des gens plutôt que d’expliquer, d’imposer d’emblée, ce qui est considéré comme digne d’intérêt par l’institution…».

Une réflexion qui mène jusqu’à la redéfinition des rôles entre visiteurs, objets, direction du musée, « pour sortir des dichotomies » entre collections et « grand public ». Les réseaux sont une chance pour les musées qui y ont toute leur place avec leurs contenus riches à proposer aux communautés d’internautes « là où elles sont ». Une expression résume bien les idées de Samuel sur les nouveaux musées : « de la conservation à la conversation ».

Quand y’en a plus…

Et pendant ses loisirs, Samuel n’est jamais très loin des musées et centres de culture. Avec des amis de Toulouse, il a monté L’esplanade, « Rézo-Labo des acteurs de la culture, création & innovation numérique à Toulouse ». En décembre dernier, il a également participé à une « descente » au Musée d’Orsay avec d’autres « poils à gratter », pour y titiller l’interdiction de la photographie (voir son article).

Et sa réflexion ne s’arrête pas là, caressant les notions de droits d’auteur, de licence Creative Commons, de remixage, de la place des lieux publics sur les plateformes privées… Autant de problématiques de la « culture » web pas toujours simple à concilier avec celle des institutions.

2011 au Muséum de Toulouse

Les prochaines expositions évoqueront notamment « l’eau » et « Eugène Trutat », un photographe, géologue et naturaliste qui fut directeur du Muséum. Pour la fin de l’année, Samuel souhaite créer un nouveau site internet afin de rendre l’offre du musée plus lisible. Ce site intègrerait des informations pour l’instant disparates (actualités, newsletters, événements…). Sans oublier de « mettre en scène » (véritable leitmotiv) les échanges avec les internautes. Le site serait un « hub de tout ce que le muséum dit sur les réseaux, couplé aux contenus élaborés avec les scientifiques ». A suivre…

>> Illustrations :  museumdetoulouse, Lorena Biret (Flickr, licence CC)

J’ai muté en journaliste ninja

Septembre 2009 : je termine mon stage de fin d’étude de journalisme et débute la vie de pigiste. 5 novembre 2010 : je découvre le pecha-kucha pour la première fois devant un public nombreux à La Cantine. Entre ces deux dates, je suis passée de journaliste scientifique « classique » à… ninja.

La transformation que j’ai subi en un peu plus d’un an vaut bien un petit billet, même si ce n’est pas le premier dans ce domaine. Depuis la fin de mes études, j’ai donc découvert successivement la dure loi de la pige (et du job d’auto-entrepreneur), les joies des voyages de presse et des reportages, le monde de Twitter, des blogs et des réseaux sociaux, le nouveau métier de community manager qui plus est dans une start-up aux membres ultra-motivés, les RDV aux quatre coins de la capitale dans une même journée sandwich-dans-le-métro-compris, l’univers et les métiers de la culture scientifique, les difficultés de gérer une équipe sur une mission et enfin l’adrénaline du pecha-kucha (la liste n’est pas exhaustive, d’autant plus si on compte ma « montée » à Paris après mon enfance à Limoges) ! La journée de vendredi dernier étant un condensé de ce que j’ai pu vivre jusqu’ici, je vous en livre un petit résumé.

11h : RDV gare Montparnasse avec Nicolas Loubet et Laurent Chicoineau pour échanger autour de la culture scientifique. Laurent est directeur de La Casemate, le CCSTI de Grenoble, auteur, blogueur, et depuis peu présent sur Twitter et Knowtex. Autant vous dire que les échanges se sont fait à bâtons rompus.

14h : Déjeuner à peine terminé, je fonce dans le métro pour mon prochain RDV. Oups ! Il me faut encore appeler plusieurs chercheurs pour convenir d’un jour de rencontre en début de semaine. Si j’attends trop, ils seront injoignables et ce retard décalerait toute la chaîne de production de 5 pages dans le prochain Sciences et Avenir… Les RDV fixés, je pianote ensuite quelques mails sur mon téléphone pour confirmer à l’iconographe et…

15h : … Loïc Petitgirard m’attend déjà ! Loïc est un des commissaires de l’exposition MuseoGames au Musée des Arts et Métiers. Je souhaite visiter cette exposition consacrée à l’histoire des jeux vidéo pour compléter une série d’articles sur ce sujet pour le blog des interacteurs. Carnet et appareil photo en main, je note les explications de Loïc et jette des coups d’œil aux écrans qu’il mentionne. En guise de récréation, Loïc et moi nous affrontons sur les bornes d’arcade mises à disposition du public. Quelques minutes de jeu qui mont prouvées que je ne suis pas totalement rouillée !

16h30 : après un second tour rapide de l’exposition, seule cette fois pour lire quelques panneaux et prendre des photos, je me dirige vers un café proche du musée afin de réviser ma présentation du soir, achevée la veille au soir vers 20h avec Nicolas. Je dégaine mon ordinateur et me connecte au wifi illimité du bar (halléluiah). Bon, avant de réviser, un petit tour sur ma mes boîtes mails, quelques réponses rapides puis visite de Knowtex. En bonne community manageuse, je me dois de vérifier la « bonne santé » de tous les membres du réseau. Pendant tout ce temps, je poste quelques liens sur Twitter pour garder le rythme.

17h : l’heure tourne et il faut bien me mettre à la révision de mon diaporama. Je passe 45 minutes à tenter de faire rentrer tout ce que je souhaite dire sur Knowtex en 20 diapos de 20 secondes chacune (c’est le principe du pecha-kucha). Regard fixé sur mon écran en mode « autiste », lèvres qui bougent toutes seules… les serveurs doivent me prendre pour une folle.

18h : pas le temps d’avoir honte, je range mon ordinateur et fonce vers le métro, direction La Cantine. Là-bas, Nicolas Loubet, Antoine Blanchard (alias @Enroweb) et Elifsu Sabuncu s’activent et installent les derniers éléments pour la soirée « Culture scientifique, culture numérique : le grand mix ».

 

Quatre heures de plaisir et la sensation de participer à quelque chose d’inédit dans le domaine de l’information scientifique en général et sur le web en particulier. Les comptes-rendus de la soirée (billets de blog, vidéos et photos) ne tarderont pas et vous pourrez les consulter ici.

Je me bornerai dans cet article à vanter les mérites du pecha-kucha, expérience lancée par des designers pour présenter leurs travaux rapidement et efficacement. Elle a plusieurs mérites : réduire son discours à 20 diapos de 20 secondes, faire l’effort de produire un diaporama léger et beau, gérer son stress et son temps devant le public. A la fin de ces 6 minutes 40, la pression accumulée lors de cette journée retombe (ce n’est pas Gaya qui vous dira le contraire).

Les retours IRL et via le mur de tweets (hashtag #lemix) nous confirment que cette soirée est une sacré réussite pour nous, « petits jeunes » qui n’en attendions pas tant et qui n’en menions pas large face à la qualité des participants et intervenants.

23h : apéro de fin de soirée avec l’équipe d’Umaps et @Nanostelia qui s’est laissé entraîner pour l’occasion.

1h30 : dodo…

Si cette semaine et cette journée m’ont passablement laissée sur les rotules, je n’ai qu’une envie : recommencer dès demain, avec des interviews, des rédactions d’articles et un voyage à Lyon.

>> Illustrations Licence CC : lamont_cranston et Mikaly

Une université des sciences dans les nuages

Unisciel signifie « Université des Sciences en Ligne ». Mais pour parler de cette université « dans les nuages », il nous faut rester sur terre et rencontrer ses responsables. Maxime Beaugeois, le chargé de projet et responsable de la communication d’Unisciel nous a donc accueillis le 24 novembre dernier dans le Service enseignement et multimédia (SEMM) de l’Université Lille-1.

C’est là qu’est basé Unisciel, réseau social fonctionnant sous Elgg lancé en juin 2010 sous l’impulsion du Ministère de la recherche et de l’Enseignement Supérieur. Il fait partie des sept Universités numériques thématiques françaises (UNT). Son objectif est de permettre un accès à plus de 3500 ressources pédagogiques scientifiques provenant de 31 universités et écoles d’ingénieurs françaises, gratuitement, pour tout un chacun.

« Nous avons insisté pour être totalement ouverts à quiconque : étudiants, enseignants, monde socioprofessionnel ou simples curieux, faisant partie du réseau des partenaires ou non. Rien de pire que de brider un étudiant dans sa recherche documentaire par une inscription obligatoire ou un paiement » précise Maxime.

Au lancement du projet, les responsables souhaitaient « rassembler le patrimoine numérique des universités scientifiques françaises sur un seul site, explique Monique Vindevoghel, la secrétaire d’Unisciel, depuis les cours proposés dans les Espaces numériques de travail (ENT) de chaque université partenaire jusqu’aux ressources mises à dispositions sur les blogs des professeurs ». Selon elle, cela a nécessité un gros travail de recensement et d’indexation (1) effectué par une documentaliste de l’ENS Lyon pendant trois ans à temps plein.

Chaque ressource – cours, exercices, TP – est triée en fonction de la matière, de mots clés, du public visé. Les diaporamas, en qualité de résumé non utilisable en autonomie, ne sont pas acceptés. Chaque université peut indexer ses propres ressources. Unisciel ne les modère pas a priori, faisant confiance aux structures. Du côté de l’utilisateur, la recherche d’une ressource grâce au moteur de recherche permet d’accéder à une description (thème, auteurs, éditeurs…) et fait un lien avec un contenu social : des groupes de discussion, un forum, des scenarii pédagogiques, des liens vers le web….

En plus de ces ressources, la page d’accueil du site propose deux autres entrées : une exploration des métiers (selon la classification ROME) et l’actualité scientifique, « une partie pour l’instant moins développée » qui collecte des informations grâce aux flux RSS des différentes universités et écoles.

Si les responsables se sont d’abord concentrés sur les ressources, le Ministère a rapidement souhaité orienter leur action vers les usages, c’est-à-dire l’organisation de contenus et la fonction de réseau social plutôt qu’un ENT. En plus de la valorisation de l’existant, Unisciel soutient donc la production, à condition qu’elle soit mutualisable et incite ses membres, et notamment les enseignants, à créer des parcours scénarisés pour les étudiants, avec les modules d’apprentissage (micro-ressources d’exercices). On parle alors de trajectoire d’apprentissage, plébiscitée par les étudiants selon Monique Vindevoghel.

Depuis le début du projet, l’équipe est réduite à deux salariés disposant de l’appui technique de la cellule TICE de l’université de Lille-1. Les universités et écoles partenaires n’étant pas moteurs dans la communication autour d’Unisciel, la progression du réseau n’est pas encore à la hauteur des espérances de ses responsables. Pourtant, les besoins sont là et Unisciel affirme avoir les moyens de toucher près de 300 000 étudiants rien qu’avec ses universités et écoles partenaires.

Ainsi, selon Maxime Beaugeois, une enquête nationale menée entre février et juin 2010 sur les usages des étudiants scientifiques en terme de numérique et de ressources documentaires a montré un élément important. « Les étudiants sont à la recherche de ressources documentaires mais faute de recommandations de leurs professeurs – 45% d’entre eux ne donnent jamais de webographie – ils utilisent Google ou des forums ». Ces résultats seront présentés les 18 et 19 janvier 2011 à l’université Paris-6 lors des journées Unisciel.

Outre la volonté de fédérer plus de personnes dans le réseau et de créer plus d’interaction sociale, le projet principal de l’année 2011, dévoilé par Monique, est de « créer un site privé partenaire qui comporte les fichiers sources de produit où les enseignants pourront récupérer des morceaux de textes, vidéos, exercices interactifs pour faire leurs cours, le tout sous licence libre Creative Commons ».

L’enseignement en ligne à Lille

« Le phénomène des universités en ligne date de 1995 avec 13 établissements, qui sont aussi nos partenaires historiques explique jean-Marie Blondeau, enseignant-chercheur en physique à Lille-1, du côté de Lille, nous avons lancé avec Monique Vindevoghel un laboratoire d’enseignement multimédia à cette période, dans une salle de 20 m² qui est aujourd’hui le SEMM, un bâtiment moderne de 800 m² ».

Dans le cadre de ce premier projet, 1200 heures de formation (cours, animations, TD…) seront mises à dispositions, en mathématiques, physique et biologie. Lors du lancement des Universités en ligne thématique (ULT) puis des Universités numériques thématiques (UNT), Lille-1 a décidé de s’impliquer dans les sciences, jusqu’au lancement d’Unisciel. L’université possède par ailleurs un ENT couplé à un blog lancé il y a six mois.

Note

  1. Chaque ressource est indexée sous la norme SupLOMFR dont l’intérêt est décrit sur cette page.