Entre design et FabLabs : visite des ateliers de l’ENSCI

Mardi 14 juin, une discrète rue près de la place de la Bastille, à Paris. Des étudiants vont et viennent entre les scooters décorés et la vitrine de l’École Nationale Supérieure de Création Industrielle (ENSCI – Les Ateliers). La visite sera plutôt déroutante. Suivant mon guide Simon d’Hénin, designer et enseignant, je parcours une enfilade d’ateliers (où le bois et le plastique voisinent avec des maquettes et des textiles) juxtaposés à des bureaux (les « bocaux »), un studio photo – « pour apprendre à communiquer sur son projet » – une bibliothèque bien fournie en ouvrages de sciences humaines ou un studio de documentation sur les différentes matières et leurs modes de fonctionnement. Chaque porte me propulse dans un univers différent, la poussière et les prototypes en mousse rose d’une salle contrastant avec le parquet impeccable de la suivante.

Les étudiants s’activent, travaillent sur les machines, les métiers à tisser ou se concentrent sur leurs ordinateurs, posés au milieu d’un bric-à-brac d’objets et de prototypes. Ces futurs designers développent des projets personnels ou menés en partenariat avec des entreprises ou des laboratoires comme la SNCF, la RATP, Intermarché, Orange, Bouygues, le CEA. Leur futur métier ? Inventer le monde de demain…

Une école-atelier

L’ENSCI est une école publique de design industriel qui fonctionne sous la double tutelle des Ministères de l’Industrie et de la Culture. Elle a pour objectif de faire converger création et industrialisation. « Avec une philosophie humaniste et dans la logique d’un développement durable, l’ENSCI se met au service de la qualité de vie des personnes et de la compétitivité des entreprises françaises et européennes » lit-on sur le site de l’École. En bref, elle a une double fonction : former des designers et agir comme un ambassadeur auprès du monde industriel, pas forcément accoutumé au design « pour lui montrer les champs d’action potentiels » résume Simon.

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Depuis sa création en 1982 par le ministère de la Culture, l’ENSCI se niche rue Saint Sabin, au cœur de Paris, dans les anciens ateliers du décorateur Jansen. « Cet homme a créé un des tous premiers groupements d’artisans d’art, précise mon guide, environ 500 personnes travaillaient ici entre les années 1920 et 1970 ». Aujourd’hui, les 10 000 m² de l’école accueillent environ 250 étudiants de tous horizons, « du jeune bachelier aux bac + 5, voire des médecins, dentistes, polytechniciens… », qui peuvent venir travailler 365 jours par an, 24h sur 24.

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Des cursus pour tous les goûts

En effet, l’école propose deux diplômes en formation initiale (« créateur industriel » et « designer textile ») pour les futurs designers ainsi que deux cursus post-diplôme (« création et technologie contemporaine » et « innovation by design »). Ces deux derniers s’adressent « aux ingénieurs et scientifiques qui ont besoin d’ajouter une dimension créative à leur travail ou aux artistes qui souhaitent acquérir des connaissances sur la matière ».

C’est le cas de Simon. Issu d’une formation en mathématiques, il était plutôt frustré par l’absence d’approche humaine et sociale des sciences dures. Après un cursus à l’ENSCI, il débute sa carrière en tant que directeur artistique pour des marques de commerce équitable. En 2007, il revient à l’ENSCI pour mettre en place la formation de Conception et Fabrication Assistée par Ordinateur, en parallèle de ses activités de designer : « je suis revenu pour introduire les sciences à l’ENSCI et sensibiliser les étudiants à la culture numérique ».

Ici, « l’expérimentation est importante, depuis la table à dessin jusqu’à l’atelier », insiste Simon. Les formateurs souhaitent responsabiliser l’étudiant grâce à une pédagogie de projets, qui représentent la moitié du temps des élèves, et surtout un parcours à la carte. « Tous les 6 mois, l’élève a un rendez-vous pédagogique avec ses enseignants pour voir si son projet a besoin d’être recentré ». Un fonctionnement sensiblement différent de celui de Strate Collège [que nous avons également visité], mais un intérêt partagé pour les projets.

Objets, formes et couleurs

Discutant dans la grande cour intérieure des Ateliers, Simon m’explique que dans le passé, les étudiants y ont prototypé des voitures et même un dirigeable utilisé par Nicolas Hulot lors d’aventures cavernicoles. « Aujourd’hui, nous nous recentrons sur la création d’interfaces et de petits objets intelligents ». La formation de designer textile, « longtemps parent pauvre du design » est notamment un point fort de l’ENSCI.

Après un petit périple dans les étages, nous voici dans les combles des Ateliers, où s’active un petit groupe de jeunes filles souriantes. Elles apprennent à tisser et à explorer les différentes matières. « Ici, le travail est plus subtil qu’aux autres étages et tout est beaucoup plus long : il faut installer une chaîne, préparer le textile… Les étudiants travaillent beaucoup sur les couleurs, alors qu’ailleurs, cette réflexion vient souvent en dernier ». L’industrie s’intéresse de plus en plus aux textiles (techniques, intelligents, à mémoire de forme…) pour des habits ou des objets près du corps (oreillers ergonomiques…).

Le travail sur la matière et les objets est la raison d’être du département Conception et Fabrication Assistée par Ordinateur créé par Simon afin de « sortir de l’image et revenir au réel, aux objets ». L’idée de prototypage rapide (produire un objet quelques heures seulement après l’idée originale), centrale dans le design, a incité l’école à participer à une expérience autour des FabLabs avec Cap Digital depuis 18 mois dans l’optique de l’actuel festival Futur en Seine. Nés d’une expérimentation pédagogique d’un professeur du MIT, les FabLabs ont pour but avoué : « de sortir d’une culture d’utilisateurs d’objets pour entrer dans une culture de créateurs ». Pour ce faire, ces lieux permettent au public de se réapproprier les machines. « Mais si on démocratise les machines, qu’est-ce qu’on en fait ? » se demande Simon.

Se réapproprier les machines… et la ville

Quelques étudiants ont tenté de répondre à cette question. Lors de ma visite, ils étaient à pied d’œuvre pour l’événement FabLab² qui a lieu actuellement à la Cité des sciences. L’idée est partie d’un projet sur le mobilier urbain intelligent. L’étudiante Léa Bardin et ses collègues ont planché sur la notion de « hacking urbain », ou comment ajouter des petits éléments à la ville pour se la réapproprier et la rendre plus vivable (1).

Ils ont alors créé des portes manteaux, un chargeur de batterie de téléphone portable installé dans les cabines téléphoniques inutilisées, un système d’accueil et de mise en valeur des journaux dans une rame de métro… « Nous identifions les espaces d’action, les manques, les déficiences et créons rapidement les objets et services pour les combler, précise Simon, la souplesse des FabLab permet une création rapide d’objets, de services voire même de la poésie ». Léa renchérit : « il faut trouver une relecture non destructrice d’un lieu ou d’un objet, par exemple une tablette en bois qui relie deux chaises du Jardin du Luxembourg pour offrir un support de partage. L’intervention est minime mais elle crée un nouvel usage ».

L’exposition à la Cité des sciences a pour but de confronter les étudiants au grand public et tester le principe même et l’intérêt d’un FabLab en Ile-de-France. « Est-ce que les gens sont prêts à s’investir ? Sommes-nous capables de les mobiliser ou bien les FabLabs ne sont-ils qu’une lubie de designer ? » se demande Simon. Les exemples du Vélib (les utilisateurs retournent la selle d’un vélo endommagé) ou de l’échange de livres, comme à Montreuil, montrent bien que le grand public est capable de se réapproprier collectivement l’espace urbain.

Mais il reste la question du modèle économique. Selon Simon, il existe trois types de FabLab, gérés de manière différente : les FabLab pédagogiques dédiés au rapprochement entre le grand public et le monde de la création, les FabLab « pro » destinés aux industriels pour tester des prototypes à moindre coût – « permettant une production sans moule là où des usines utilisent des moules à injection à 150 000 euros » – et des FabLabs dédiés aux designers pour matérialiser leurs idées. « On dessine une pièce le matin et on a un prototype le lendemain contre environ deux mois pour un processus industriel. Ces échelles de temps et d’économie accélèrent le passage à l’innovation » assure Simon.

Entre les chercheurs, les industriels et le grand public

Revenons à la définition du designer. Selon Simon, c’est une personne qui, lorsqu’elle travaille pour une entreprise, est « capable de faire un constat puis de proposer un objet qui comble un besoin voire carrément de suggérer une modification dans la manière même de penser de l’entreprise ». Il donne alors l’exemple de l’industrie du téléphone portable, dont les grandes firmes n’ont pas eu les mêmes stratégies : « ce domaine est pendant longtemps resté éloigné des standards homme / machine. Puis est arrivé l’iPhone, un objet communicant et pas seulement vecteur de services. Face à Apple, Nokia n’a pas su franchir le pas. En privilégiant l’outil sur l’interface, ils ne se sont pas remis en question ».

Un autre exemple de l’importance du designer réside dans la recherche scientifique et technique. « Souvent, les innovations restent dans les tiroirs faute de savoir les mettre en valeur. Les designers ont leur rôle à jouer en les faisant évoluer vers une utilité ou en imaginant d’autres usages ». L’ENSCI a donc travaillé avec des chercheurs sur la supraconductivité ou les plastiques auto-cicatrisants. Si le métier a longtemps été assimilé à celui du styliste « créatif mais ingérable », il s’apparente plutôt à celui de manager de projet, « quelqu’un capable d’aller au bout de ses idées, de garder une cohérence dans l’ensemble du projet et de proposer un objet compétent et esthétique ».

Notes

  1. La notion de hacking, surtout en informatique,  n’est pas systématiquement liée à celle de « pirate » ou de « hors-la-loi ». Ici, on pourrait la traduire par « bidouillage » ou « bricolage ».

Pour aller plus loin

>> Illustrations : lukas, lukas, sveeta, nodesign.net, nodesign.net (Flickr, licence Creative Commons)

Le Laboratoire : la culture comme innovation

Le 23 juin prochain, en marge de la programmation de Futur en Seine, l’Atelier Français organise l’événement « La ville créative : marketing urbain ou modèle économique? ». Afin de préparer cette discussion, L’Atelier Français et Knowtex s’associent pour proposer un dossier qui comprendra des rencontres avec des acteurs et des penseurs de la ville créative, ainsi qu’une enquête sur les lieux créatifs.

C’est un lieu comme aucun autre. Les visiteurs en partent souvent décontenancés. Là-bas, pas de cartel ou de frises chronologiques rassurants mais la création pure, semblable aux plus obscures œuvres d’art contemporain. Et pourtant, chaque exposition – on les appelle plutôt « expériences » – a un petit goût de déjà vu pour les habitués des CCSTI. Une telle familiarité s’explique sans doute parce que la science est présente, là, en filigrane…

Autant l’avouer tout de suite, je faisais partie des visiteurs dubitatifs à ma première visite au Laboratoire, ouvert en 2007 non loin du Louvre. A l’époque, dans la salle principale, le plasticien Fabrice Hyber et le chercheur Robert Langer souhaitaient « faire partager (métaphoriquement) le processus de division cellulaire et de transformation d’une cellule souche en neurone » à l’aide de grands sabliers gonflables, de tonneaux de pommes en fermentation et d’un axone en malabar géant… Dans une salle proche trônait un système de filtration végétale de l’air plutôt mystérieux (1). Mais les membres du Laboratoire savent y faire. Accueillants, curieux de connaître le ressenti de leurs visiteurs, ils vous donnent irrésistiblement envie d’en savoir plus. Je suis alors revenue voir l’exposition sur le design cellulaire et la présentation de la gourde Pumpkin au LaboShop, un showroom attenant au Laboratoire. Toujours cette sensation de décalage…

Système de purification végétale de l’air (Bel-Air renommé en ANDREA)

Il aura fallu une rencontre avec David Edwards, le fondateur du lieu, écrivain et professeur à l’Université Harvard, marié à une française et qui partage son temps entre Paris et Boston, pour comprendre vraiment la philosophie du lieu. Selon lui, le Laboratoire est un point de rencontre entre l’art et la science qui donne à voir les processus de recherche souvent occultés au public et « qui comptent parfois plus que les résultats qu’ils génèrent ». Des artistes et des chercheurs renommés s’y côtoient et réfléchissent ensemble sur un thème donné. Le Labo est donc à la fois le lieu de leur recherche expérimentale et celui de la présentation de ces œuvres. En somme, il vient remplacer le système de peer-review bien connu des chercheurs.

http://www.dailymotion.com/videoxahiga

Depuis 2007, 12 expositions ont été présentées dont six orientées design et six autres plutôt art contemporain (2). Lors des vernissages, le Labo peut accueillir entre 300 et 600 personnes, un nombre qui tombe à 50 par jour ou 100 en semaine, lors des quatre jours d’ouverture, à cause du caractère encore « confidentiel » du lieu. Cette discrétion auprès du grand public n’empêche pas les œuvres d’être vues par un million de personnes par an dans le monde entier. Pour preuve « l’achat de l’exposition de Shilpa Gupta par le muséum du Danemark et l’évolution permanente de l’exposition de Ryoji Ikeda à Tokyo et ailleurs ».

En somme, rien à voir avec les centres de sciences qui ont « un modèle plutôt orienté vers la communication scientifique, ce qui n’est ni notre mission ni notre intérêt » précise David Edwards. Selon lui, les musées de sciences ne présentent pas suffisamment de « controverses, d’angoisse, de conflit ». L’étude qu’il a menée en 2005 auprès de parisiens était claire. Ceux-ci n’avaient « pas envie d’une autre salle d’exposition à Paris » mais ils étaient néanmoins ouverts à un lieu expérimental ainsi qu’à la science, sous réserve de pouvoir la critiquer.

Le réseau ArtScience Labs

Actif dans le milieu de l’éducation et du design, entrepreneur à la fibre sociale et au carnet d’adresse bien rempli, David Edwards souhaite participer et soutenir financièrement des projets « artscience » qu’il considère comme de véritables « catalyseurs de l’innovation ». « Nous pensons que les expositions culturelles sont une façon intéressante et efficace socialement pour faire avancer les idées. Cette idée est assez répandue dans le monde du design mais pas encore du côté des sciences ou de l’éducation en général ». Voilà pourquoi « l’incubateur culturel » de Paris s’inscrit dans un réseau international de laboratoires, les « ArtScience Labs » aux États-Unis (Boston, Cambridge dans le Massachusetts) et en Afrique du Sud (Le Cap et Pretoria).

Tous inspirés des pratiques du Media Lab du MIT, des labos de Google et d’Ideo et du Futurelab d’Ars Electronica, ils pratiquent « la collaboration interdisciplinaire, le prototypage rapide, le contact permanent avec le public [et] l’ouverture sur la production » (3). Le réseau propose ainsi une cinquantaine d’expériences chaque année, « faisant appel aux esprits créatifs de centaines d’étudiants, artistes, designers et scientifiques du monde entier ». Le financement de ces programmes provient de trois sources : d’une part la diffusion des programmes éducatifs, d’autre part la vente de produits et enfin la partie culturelle (sponsors des expositions, des galeries et des lieux où sont vendues les produits).

Le prix étudiant « ArtScience Prize »

Ce large réseau est fédéré par un programme éducatif pensé par Edwards dans le cadre des cours qu’il donne à Harvard depuis 10 ans et prolongé par le ArtScience Prize qui a vu le jour à Paris à l’automne 2010. Cette année, des étudiants de grandes Ecoles d’ingénieurs et de design (4) planchent sur le thème du futur de l’eau en partenariat avec Orange Labs. A la clé : un workshop d’une semaine du 14 au 20 août prochain à Paris et la présentation du lauréat à l’Université Harvard à l’automne. « Dans ce programme éducatif, les jeunes apprennent en créant. On pousse les étudiants à créer des rêves d’art et de design à la frontière de la science ». Pour 2012 et 2013, les thèmes des mondes virtuels et de la biologie synthétique ont été retenus.

Le FoodLab et le PureStore

Alter ego culinaire du Laboratoire, le FoodLab se concentre sur des projets de recherche autour de « l’air que nous respirons et [des] liquides que nous buvons (…) inspiré[s] des recherches de David Edwards sur les aérosols et [de] la cuisine techno-émotionnelle de Thierry Marx ». Ses expérimentations ont mené à différents produits originaux : le Whif, le Whaf, les bouteilles consommables, la gourde Pumpkin… Lorsqu’un projet « prototypé » dans le cadre d’une exposition, du FoodLab ou du prix ArtScience « présente une propriété intellectuelle intéressante, il est breveté par le biais de notre organisation commerciale ». Parfois, une start-up est même lancée pour commercialiser le produit issu de cette recherche, qu’on retrouve dans le PureStore (nommé jusqu’ici Laboshop) juste à côté du Laboratoire à Paris.

En plus du développement commercial, David Edwards brigue un développement social. « L’arrivée d’Alexandre Terrien à la tête du Pure Store en septembre prochain va nous permettre de proposer une vie sociale et culturelle » espère David Edwards. Interrogé sur ce futur lieu, le dynamique Alexandre explique : « qu’il s’agira d’un espace public plutôt tourné vers les jeunes générations et qui fonctionnera sur le principe d’un club. A l’étage, le public sera accueilli dans le Store et pourra descendre dans le FoodLab au sous-sol, afin de pouvoir déjeuner pour un prix raisonnable ». Bien entendu, les créations du Laboratoire dont les deux petits nouveaux (Pure et Aladdin), tournées vers le bien-être et l’écologie, figureront au menu dans une ambiance conviviale. A côté, un espace de recherche et d’innovation culinaire sera réservé au Chef Thierry Marx et au scientifique Raphaël Haumont. Egalement présenté sous le signe de l’expérimentation, le PureStore sera l’ambassadeur du Laboratoire auprès des plus jeunes, avec une forte volonté d’innovation et de co-construction de projets.

Notes

  1. J’apprendrais plus tard que le système Bel-Air, conçu par le designer Mathieu Lehanneur et David Edwards a été présenté à une exposition du MOMA de New York et s’est vu décerner le titre d’Invention de l’année par Popular Science au printemps 2008 ! Ce système est maintenant commercialisé sous le nom d’ANDREA
  2. Selon Valérie Abrial, directrice de la communication, les expositions de design qui « augurent d’un futur produit drainent un public large et intéressé contrairement aux expositions culturelles qui attirent plutôt un public habitué d’art contemporain ».
  3. Le manifeste du Laboratoire, par David Edwards, 2010, Odile Jacob
  4. Le programme est proposé à Télécom ParisTech, l’Ecole Centrale de Paris et Strate Collège Designers pour Paris, aux écoles publiques de Boston, à l’école publique d’Oklahoma City et à l’Institut St Joseph de Singapour.

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>> Illustrations : Image de Une par bicouni et images de l’article par THEfunkyman, redking, redking, Marion Sabourdy

Strate Collège Designers : la fabrique des étonnés

Le 23 juin prochain, en marge de la programmation de Futur en Seine, l’Atelier Français organise l’événement « La ville créative : marketing urbain ou modèle économique? ». Afin de préparer cette discussion, L’Atelier Français et Knowtex s’associent pour proposer un dossier qui comprendra des rencontres avec des acteurs et des penseurs de la ville créative, ainsi qu’une enquête sur les lieux créatifs. Riches en étudiants tous plus curieux, imaginatifs et connectés les uns que les autres, l’école de design Strate Collège est l’endroit idéal pour questionner notre rapport aux objets, à la mobilité et à la ville créative. Dominique Sciamma est notre guide.

Dominique Sciamma est un passionné et son bureau un cabinet de curiosité. Pêle-mêle, sur ses étagères ou à même le sol, on aperçoit une tête en polystyrène, un circuit imprimé Arduino, une voiture télécommandée, un poster de Tintin (Le Lotus Bleu), une horloge Blake et Mortimer, des livres de programmation, une histoire universelle de l’art, un exemplaire de Cerveau et Psycho

Autant dire que le directeur du développement et de la recherche à Strate Collège a en permanence l’esprit en ébullition, comme les 500 élèves (dont ¼ de filles) encadrés par 23 permanents et 130 intervenants extérieurs, qui arpentent les couloirs de cette école privée de design industriel implantée à Sèvres.

Diplômé de l’Université Paris-VII en mathématiques et en informatique théorique, Dominique Sciamma a rejoint l’équipe de Strate Collège en 1998, cinq ans seulement après la création de l’école. Tout en poursuivant ses activités de chercheur, ingénieur informaticien, développeur de logiciels, scénariste multimédia, scénariste de bande-dessinée et consultant en stratégie (excusez du peu), il est petit à petit passé de 42 à 500 heures de cours par an à l’école, a créé le département « Systèmes et Objets Interactifs » en 2007 et a pris la direction de la R&D en 2010 (lire le portrait écrit par Gayané).

La nouvelle pensée magique

Face à ses étudiants, il puise dans son expérience professionnelle et son « énergie » pour déconstruire leur rapport au monde dès leurs tous premiers cours : « mon objectif est de faire [d’eux] des étonnés (…) pour qu’ils puissent redécouvrir le monde comme si tout d’un coup [il était peuplé] d’extraterrestres, pour qu’ils puissent avoir un regard neuf sur le monde dans lequel ils vont travailler » explique-t-il dans une vidéo de l’école.

Pour cela, il a développée une approche qu’il nomme la « nouvelle pensée magique ». Selon lui, le designer doit oublier le marketing, trop ancré dans le présent et qui ne permet pas de se projeter dans le futur ainsi que la technologie « qui n’est pas un inducteur de nouveaux usages ». Autre injonction, celle d’oublier la raison qui a certes permis l’industrialisation du monde mais qui « contient des œillères ». Alors le designer pourra enfin « laisser aller son imagination selon l’horizon qu’il se donne ».

Dessin issu du projet Jeevan mené par Sandeep Bhambra (promo 2007) : étude prospective, conceptuelle et systémique de l’espace urbain en Asie en 2025.

Ainsi, Strate Collège se donne comme ambition de transformer en cinq ans (1) de jeunes bacheliers pleins d’idées (en majorité provenant d’un bac S) en professionnels aguerris, responsables et visionnaires. Et le programme est plutôt exigeant, avec une progression pédagogique sur les cinq années. « La première année, les étudiants n’ont pas le droit d’utiliser un ordinateur, sourit Dominique Sciamma, ils apprennent les fondamentaux du design et dessinent énormément ». Dessin et perspective, couleur, sculpture, modelage, maquette, modèle vivant, graphisme… Autant de cours techniques complétés par des sessions en sciences humaines (sociologie, communication, philosophie…).

A partir de la troisième année entrent en jeu les « majeures », ces disciplines qui vont fortement orienter le travail des étudiants, notamment via la mise en place de projets. « Mobilité et transport » et « Usage et Produits innovants » sont les deux départements « historiques » de Strate, qui ont longtemps influencé son image de marque. « Dès nos débuts, un quart des étudiants suivaient la majeure sur la mobilité. Nous avons gardé plus ou moins cette même proportion aujourd’hui ». Depuis, deux nouveaux départements sont venus enrichir l’offre pédagogique de l’école : « Packaging et Branding » ainsi que « Systèmes et Objets interactifs ».

Des projets innovants

Au premier semestre de leur quatrième année, les étudiants partent à l’étranger pour un stage et reviennent ensuite pour des projets menés en partenariat avec des industriels. Ils évoluent alors dans les directions de l’innovation de grandes entreprises telles qu’Orange, Renault… Avant un second stage en entreprise, la cinquième et dernière année est dédiée à un projet de recherche personnelle.

Le résultat est impressionnant de créativité. A titre d’exemple, le professeur récupère un tube arrondi et creux qui renferme quelques billes blanches en nous affirmant qu’il s’agit d’un bracelet-réseau social. « Si vous croisez un de vos amis et qu’il porte le même bracelet que vous, vous les synchronisez, explique Dominique, alors, l’une des perles de votre bracelet représentera cet ami et pulsera suivant l’intensité de votre relation. Plus vous vous verrez, plus elle brillera ».

Parmi les nombreuses créations de ses protégés, Dominique Sciamma décrit également une bague « synthétiseur » qui permet de lier une création musicale à un lieu. « Le détenteur de cette bague peut laisser un graphe sonore dans l’arrêt de bus où il attend, seulement audible par les autres possesseurs du dispositif. On peut également construire des morceaux collectivement ou faire des « battle » » explique le professeur. Autre style : la montre « ARTime » de Jérôme Levilly (promo 2009), qui « propose une représentation du temps à la fois intime et unique, qui met en scène le rythme de l’individu en se basant sur celui de la nature » selon la fiche de présentation du projet.

Image de prévisualisation YouTube

Fabien Chancel, lui, a carrément proposé de réhabiliter le hangar Y en un Fab Lab. Imprimantes 3D, machine à découper, « cave » (grotte) pour imaginer l’aménagement intérieur d’une pièce en réalité augmentée, mais aussi lieux de vie et d’échange… L’étudiant a proposé un standard de ces lieux innovants tout en gardant le charme et l’histoire de ce hangar à dirigeables situé à Meudon.

En quelques années, Strate Collège a acquis une reconnaissance internationale et se classe dans le haut de tableau parmi la dizaine d’écoles similaires en France, dont l’ENSCI. Pour preuve de la réputation de son cursus, Dominique Sciamma indique qu’on « retrouve au moins une personne formée chez eux dans tous les grands équipementiers de transport du monde ».

Selon le designer, la mobilité structure la ville, aux côtés des infrastructures (mobilier urbain) et de la vie sociale et culturelle. D’où l’importance de la majeure « Mobilité et Transport », qui offre aux étudiants la possibilité de créer de véritables utopies urbaines : téléphérique reliant Paris à Cergy, système d’intervention des pompiers assisté par drone, ponts suspendus entre les toits de Paris, micro-bibliothèques contributives… Et ne croyez pas qu’il s’agit de fantasmes de doux rêveurs. Les industries s’arrachent ces compétences, comme l’a fait Dassault Systèmes avec Michaël Harboun, Fabien Chancel et Akki Reddy sur le projet Aeon de réalité augmentée sur le pare-brise d’une voiture.

Dominique Sciamma est catégorique : « pour nous, c’est l’humanité qui est créative, pas la ville. Mais comme l’essentiel de la population vit en ville, tous nos projets sont liés à cette notion, c’est le contexte dans lequel on travaille ». Conscients des promesses des « objets intelligents », les cadres de Strate Collège orientent également fortement leur pédagogie vers la rematérialisation du numérique et le design d’interaction. Autant de cordes à l’arc de cette école dynamique et ambitieuse.

Notes

  1. Strate Collège propose également un cursus « Maquette & Sculpture Numérique » en trois ans ainsi que deux masters post-diplôme, l’un avec l’Ecole des Mines ParisTech qui forme des chefs de projets innovants et l’autre associé à l’Ecole nationale supérieur d’Arts et Métiers dédié au design d’interaction

>> Pour aller plus loin : voir un reportage vidéo au Strate Collège par Accenture et un article de Gayané sur Arthur Bodolec, un ancien étudiant à Strate Collège

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>> Illustrations : 5Plus Forum, Strate Collège

Culture, sciences, industrie… La créativité comme dénominateur commun

Un passage pavé, près de la place de la Bastille et un escalier en bois. Au 4ème étage, nous voici dans les locaux de Diversités, « l’association des industries créatives pour la diversité culturelle ». Camille Pène nous accueille en souriant. La jeune fille aux cheveux bouclés et aux yeux noisette est la responsable de l’Atelier Français (AF), lancé par l’association en 2010.

L’AF s’intéresse aux industries culturelles et créatives (édition, musique, cinéma, audiovisuel, jeux vidéo, design…). Que vient faire Knowtex là-dedans ? Tout simplement explorer de nouveaux territoires. Après tout, la créativité, l’inventivité et l’innovation ne sont pas l’apanage du monde artistique… Et Camille est bien d’accord, elle qui a étudié l’œuvre de Paul-Armand Gette, artiste passionné par les rapports arts-sciences, lors de son mémoire. Il n’en faut pas plus pour que nous engagions une enquête commune sur la notion de « ville créative », dont les articles seront disponibles courant juin sur nos deux sites. Avant de les lire, nous vous proposons de découvrir l’Atelier Français, un projet unique en France (1).

Quelle est l’origine de l’Atelier Français ?

L’AF existe depuis 2010, est un projet porté par l’association Diversités créée en 2007 par Jean-François Michel. Cet homme a longtemps travaillé dans le monde de la culture. Il a entre autre co-fondé les Victoires de la Musique et créé le « Bureauexport », qui accompagne le développement à l’international de la filière musicale française. A un moment donné, Jean-François Michel a trouvé que l’industrie musicale n’avait pas assez d’opportunités de dialogue avec les autres industries culturelles, d’où la création de Diversités. Cette association rassemble des membres venant de la musique, de l’édition, de la télévision, de la radio, du web…

L’objectif initial de Diversités était de créer une caisse de résonance, un lieu de dialogue pour les industries créatives. En parallèle, le Ministère des Affaires Étrangères, souhaitant renforcer la visibilité des industries culturelles et créatives françaises, a commandé à Diversités une étude auprès des professionnels de la musique, de l’édition, du cinéma, de l’audiovisuel, des jeux vidéo et du secteur numérique. De cette étude est né l’Atelier Français, conçu pour être une plate-forme d’échanges pour les professionnels.

Quel était le constat de cette étude ?

A la suite de cette enquête, Diversités a formulé le constat que ces différents acteurs de la créativité manquaient d’occasions de se rencontrer. Il est apparu nécessaire de créer un lieu commun de réflexion à ces secteurs. Les industries culturelles, qui vivent aujourd’hui des mutations fortes liées à la numérisation des contenus, peuvent bénéficier de l’expertise des acteurs du numérique en matière d’innovation, tandis que les startups et les entreprises multimédia ont intérêt à se rapprocher des industries de contenus dont ils ont besoin pour développer des services. Le Ministère des Affaires Étrangères a décidé de soutenir la réalisation d’une plateforme ayant vocation à rapprocher les industries culturelles et les fournisseurs de services numériques, qui soit à la fois un site internet et un espace physique de rencontre : l’Atelier Français.

Quels sont les objectifs de l’AF ?

Notre principal objectif est de mettre nos membres en relation, pour qu’ils apprennent à se connaître et qu’ils montent des projets innovants ensemble. Nous leur disons : « regardez-vous, inspirez-vous, faites des liens entre vous ». Pour nous, ce sentiment d’appartenance à une communauté est essentiel.

Ainsi, nous souhaitons créer un tissu français des industries créatives, pour augmenter la visibilité de la créativité française sur la scène internationale et leur redonner confiance dans leur capacité à s’exporter. Nos autres objectifs sont d’assurer l’information [ndlr : voir la veille du 18 mai] et la formation des professionnels de ces industries, d’offrir des opportunités aux acteurs du numérique, notamment les petites start-up, de proposer des solutions techniques aux industries culturelles et de mettre en avant les créations les plus innovantes.

Avez-vous des exemples de la créativité « à la française » ?

Les exemples ne manquent pas : dans le design et l’architecture, Philippe Starck et Jean Nouvel, dans la musique, le DJ David Ghetta et le groupe Phœnix, qui a remporté un Grammy Award, ou encore les startups Dailymotion ou Ventes-privées qui se sont imposées dans le paysage international. Du côté « culture et numérique », on peut souligner l’activité du centre Pompidou ou le rapprochement récent d’Orange avec Le Louvre. Ce dernier exemple est notable. Pour simplifier, les industries culturelles offrent un territoire et des contenus et une expertise de la créativité tandis que le secteur du numérique, et notamment les start-up, offrent de la souplesse et de l’innovation et des services pour valoriser les contenus.

Comment vous-y prenez vous ?

L’idée de super plate-forme présentant de façon exhaustive les industries créatives a été vite écartée. Nous avons privilégié un site internet modeste et agile pour concentrer nos efforts sur les opportunités de rencontres. Ainsi, nous organisons de nombreux « ateliers », en fait des conférences qui ont lieu chaque mois depuis septembre 2010, d’abord à l’Ensci – les Ateliers et depuis mars dernier à la Gaîté Lyrique.

Au quotidien, notre travail, à Faïna Ramdani et moi, est de préparer les ateliers [ndlr : l’AF est d’ailleurs reconnu pour ses compétences dans l’organisation de conférences], de faire de la veille, d’en extraire des thèmes communs à tous nos membres proposés au comité de l’AF, de nourrir le site internet, d’animer la communauté via les réseaux sociaux [ndlr : voir le compte Twitter et la page Facebook] et d’assurer une présence physique auprès de nos membres.

Quels sont les projets de l’Atelier Français ?

Notre prochain atelier est aussi notre première action en-dehors de Paris, sachant que l’association Diversités a déjà réalisé plusieurs projets à l’international. L’atelier en question a lieu à Lyon, le 3 juin prochain pendant les Nuits sonores. Il sera consacré aux « festivals face au web ». Vincent Carry, le directeur des Nuits sonores, a constaté qu’un tel événement accueille beaucoup de directeurs de festivals. Il a alors décidé d’organiser un « laboratoire européen des festivals » avec des rencontres professionnelles dans lequel nous sommes partie prenante. L’atelier suivant se tiendra à la Gaîté Lyrique et concernera la problématique de notre enquête commune à l’AF et Knowtex : la ville créative.

Sinon, nous avons plusieurs projets en cours. Le premier serait d’organiser une sorte de conférence-manifeste des industries créatives, afin de comprendre la « french touch 2.0 ». Le second est d’organiser des formations. Enfin, nous souhaitons décliner nos ateliers à l’étranger, avec les réseaux culturels français, avec par exemple des conférences à Séoul et Montréal sur les thèmes de l’image et des jeux vidéo.

Notes :

  1. De son côté, Camille s’est livrée au même exercice sur Knowtex avec une interview de Nicolas Loubet

Pour aller plus loin :