Un « CRI » pour l’accès au savoir

A quelques encablures du Jardin du Luxembourg, le Centre de recherches interdisciplinaires (CRI) se niche au sein de la Faculté de Médecine Paris Descartes. Ce centre, fondé en 2005,  dit « offrir un lieu convivial d’échanges aux carrefours des sciences de la vie, des sciences exactes, sciences naturelles, cognitives et sociales ».

Et de fait, à peine la porte poussée, je ressens une sorte de décalage, un je-ne-sais-quoi insignifiant mais qui change tout. Ici, les murs du couloir sont parsemés de posters présentant des parcours d’étudiants plutôt hors du commun. A mon arrivée, professeurs et étudiants échangent à bâtons rompus dans la salle café, tout en s’activant. Il faut dire que le CRI recevait le jour-même une dizaine de visiteurs venus des plus grandes universités internationales (Harvard, Cambridge…) pour sélectionner les futurs étudiants de son école doctorale.

Un des nombreux posters qui ornent les murs du CRI

On m’installe dans un bureau. Sur la table, une « Ball of whacks », petit jeu constitué de pièces aimantées qui s’assemblent selon des formes variées, un peu comme les cursus proposés au CRI. Les directeurs,  François Taddéi et Ariel Lindner, le manipuleront tour à tour pendant notre entretien, glissé au milieu de leur emploi du temps surchargé.

Des parcours aux frontières des disciplines

Le premier à prendre la parole est Ariel Lindner, chercheur israélien au laboratoire Inserm de génétique moléculaire évolutive et médicale (également nommé TaMaRa’s Lab). Issu d’un programme interdisciplinaire en chimie et physique de Jérusalem, le chercheur a fait sa thèse à l’interface entre biologie et chimie, à l’Institut Weizman, « un lieu dédié à la recherche créative ». Dans ce cadre, il a côtoyé les chercheurs du MRC Laboratory of Molecular Biology (Cambridge) – « le lieu qui a accueilli le plus de Prix Nobel » – et du Scripps Research Institute (San Diego). C’est lors d’un post-doctorat dans l’équipe de Miroslav Radman qu’il rencontre François Taddéi, alors jeune chercheur dans l’équipe (voir  son portrait par Gayané).

François Taddéi

A l’époque, les membres de l’équipe, tous soudés, étaient déjà très intéressés par les notions d’innovation et d’éducation. « Nous avons commencé à travailler il y a 8 ans avec nos étudiants les plus motivés, dans la salle café de notre ancien labo, sourit Ariel, nous les aidions à développer et concrétiser leurs envies ». Ces cours furent une franche réussite et menèrent à la création du master « Approche interdisciplinaire du vivant » qui attire depuis des étudiants variés en physique, génétique, des ingénieurs… Quelques temps plus tard suivra l’école doctorale « Frontières du vivant » (FDV). Après un déménagement dans leurs locaux actuels (1), il y a deux ans, l’équipe lance en septembre prochain la licence FDV.

La liberté de lancer des projets

« Nos étudiants doivent se sentir dans un laboratoire, rencontrer et travailler avec des chercheurs et ce, dès la licence, précise Ariel Lindner, nous les poussons à interagir entre eux quelque soit leur année d’études ». Pour ce faire, les projets personnels, sous forme de clubs de quelques étudiants, sont vivement encouragés et soutenus, « mais jamais imposés et sans la notion de hiérarchie, ajoute François Taddéi, sinon ça dénaturerait le principe ». C’est du cerveau de Livio Riboli-Sasco, un de ces jeunes hyperactifs, que vient l’idée de l’association Paris-Montagne, qui « met en relation chercheurs et lycéens issus de milieux défavorisés pour les initier à la pratique de la recherche et leur donner goût aux études scientifiques ».

Livio Riboli-Sasco

Autre exemple de réussite de ces clubs : « en 2006, deux étudiants du master souhaitaient travailler sur la biologie synthétique alors que personne n’en parlait encore en France, se rappelle Ariel, comme souvent, de part leur travail de veille, les étudiants étaient plus au courant que les chercheurs. Dès le début de leur séminaire, des chercheurs, intrigués, sont venus prendre des notes. Certains ont même orienté leurs recherches vers ces notions ». Des travaux qui mèneront plusieurs équipes au premier prix de la recherche fondamentale dans la compétition internationale iGEM (International genetically engineered machine competition) en 2007 et 2010 (ainsi que deux autres prix en 2008 et 2009).

L’équipe du CRI lors du concours iGEM 2010

Un parcours-LEGO

Quelle est la recette du CRI ? François Taddéi nous la livre simplement : « on apprend beaucoup plus facilement en faisant et en échangeant. C’est simple à dire et c’est également simple à appliquer… Encore faut-il oser ». Ariel Lindman renchérit : « nous travaillons avec des étudiants brillants, qui construisent eux-mêmes leur parcours. De notre côté, il s’agit d’un mélange entre enseignement actif et passif. Nous nous assurons qu’ils construisent leur projet dans les meilleures conditions pour qu’il ne s’effondre pas… même si parfois, l’erreur peut également faire progresser ». Une recette qui semble fonctionner car les candidats sont de plus en plus nombreux chaque année.

Dans le bureau d’Ariel et François…

Mais du côté des jeunes sortants de cette formation, on note un certain malaise… « Une partie de nos étudiants ne trouve pas sa place en France car ils souffrent d’une forme de rejet du système » constate Ariel. Trop créatifs, trop brillants, ils se voient contraints de travailler à l’étranger, dans des écosystèmes déjà habitués à cette manière de travailler. « Par défaut, l’homme est conservateur, constate François, cela marche dans un environnement stable, mais pas dans un contexte changeant. La Californie l’a déjà compris. En France, c’est encore hétérogène ».

Vers un écosystème innovant…

Un des futurs objectifs des directeurs du CRI est donc d’agir en aval de leur formation pour créer « un environnement où les jeunes chercheurs et ingénieurs créatifs ont des chances de survivre » explique François Taddéi, qui travaille sur la notion d’écosystème innovant. Poussant plus loin la métaphore biologique, il évoque « les bactéries [qui] échangent de l’information sur la manière de coopérer et [qui] coopèrent pour échanger de l’information ». Selon lui, « beaucoup d’écoles alternatives existent, mais l’intérêt est de mettre en contact tout l’écosystème et densifier le réseau. Et pour ça, il faut inventer les outils » : un lieu fort et accueillant, une utilisation intelligente des réseaux sociaux, des rencontres régulières… Livio et lui-même collaborent actuellement pour créer un tel incubateur d’innovation pédagogique avec l’Unesco.

Car à terme, le but n’est pas de réserver ce genre d’études stimulantes à quelques privilégiés. « Paris, c’est bien, mais que fait-on de la province et plus largement de Rio, Kinshasa ou Delhi ? Comment proposer notre offre aux gens qui habitent loin ou bien à ceux qui ne sont pas dans les bons réseaux ? » questionne François. La question est d’autant plus prégnante quand on sait que « le nombre d’étudiants va doubler dans 15 ans. Il faudrait construire une université de 30 000 personnes chaque jour dans le monde ! » glisse Ariel Lindner, qui avance une proposition. « Si les pays en voie de développement tentent d’imiter les occidentaux, alors le décalage entre nos deux mondes restera constant. Il faut qu’ils trouvent un autre cadre, qui privilégie l’interdisciplinarité et la rencontre entre chercheurs ».

… et une Université X.0

François milite également pour une redéfinition de l’université. « Les connaissances sont disponibles sur le web mais il faut de l’interaction pour les transformer en réalité tangible. Une université doit servir à ça : échanger, donner les possibilités de monter des projets, pointer du doigt les vrais enjeux, proposer des unités de valeur blanches dans le cursus pour garder des degrés de liberté ; en somme, être une source de valeur ajoutée ». Selon lui, les bibliothèques et les maisons des jeunes et de la culture ont joué ce rôle d’enclave culturelle à un moment donné. Aujourd’hui, c’est au tour des universités de reprendre le flambeau, moyennant le soutien du service public. Le CRI, quant à lui, bénéficie d’un soutien financier important de la Fondation Bettencourt Schueller, ainsi que de l’appui de la faculté de médecine.

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Au terme de notre entretien, François propose un cadre pour mettre en application ses idées : les scientific discovery games, ces petits jeux qui donnent accès à la recherche de manière ludique. Enthousiasmé par les concepts de « bricole », de prototypage rapide, de feedback chers aux designers, François avoue avoir une vision évolutionniste de l’éducation – « pragmatique, dynamique, qui s’améliore sans cesse » – plutôt que perfectionniste – « la vision divine de la création ».

Par ce système de jeux, de « hacking où on décortique les éléments pour garder ce qu’on veut », François tente de faire progresser de concert la recherche et l’éducation : « pendant longtemps, les gens étaient sélectionnés selon leur capacité à mémoriser. Par exemple, j’ai obtenu mon diplôme de polytechnicien grâce à ma capacité à calculer des équations plus vite que les autres. Mais aujourd’hui, les personnes légitimes sont ceux qui contribuent à faire augmenter les connaissances. Gates, Jobs et les fondateurs de Google n’ont même pas fini leurs études ! ».

Notes

  1. Rénové en 2009, ce lieu comprend une salle de séminaire entièrement équipée, une salle de réunion, une salle d’échanges informels (salle café), des bureaux d’accueil destinés aux professeurs visiteurs, une bibliothèque, un laboratoire de modélisation ainsi qu’un laboratoire expérimental.

>> Illustrations : Knowtex, rsepulveda, Ptits Déjeuners de la Science, igemhq, Knowtex, EMSL

Le Laboratoire : la culture comme innovation

Le 23 juin prochain, en marge de la programmation de Futur en Seine, l’Atelier Français organise l’événement « La ville créative : marketing urbain ou modèle économique? ». Afin de préparer cette discussion, L’Atelier Français et Knowtex s’associent pour proposer un dossier qui comprendra des rencontres avec des acteurs et des penseurs de la ville créative, ainsi qu’une enquête sur les lieux créatifs.

C’est un lieu comme aucun autre. Les visiteurs en partent souvent décontenancés. Là-bas, pas de cartel ou de frises chronologiques rassurants mais la création pure, semblable aux plus obscures œuvres d’art contemporain. Et pourtant, chaque exposition – on les appelle plutôt « expériences » – a un petit goût de déjà vu pour les habitués des CCSTI. Une telle familiarité s’explique sans doute parce que la science est présente, là, en filigrane…

Autant l’avouer tout de suite, je faisais partie des visiteurs dubitatifs à ma première visite au Laboratoire, ouvert en 2007 non loin du Louvre. A l’époque, dans la salle principale, le plasticien Fabrice Hyber et le chercheur Robert Langer souhaitaient « faire partager (métaphoriquement) le processus de division cellulaire et de transformation d’une cellule souche en neurone » à l’aide de grands sabliers gonflables, de tonneaux de pommes en fermentation et d’un axone en malabar géant… Dans une salle proche trônait un système de filtration végétale de l’air plutôt mystérieux (1). Mais les membres du Laboratoire savent y faire. Accueillants, curieux de connaître le ressenti de leurs visiteurs, ils vous donnent irrésistiblement envie d’en savoir plus. Je suis alors revenue voir l’exposition sur le design cellulaire et la présentation de la gourde Pumpkin au LaboShop, un showroom attenant au Laboratoire. Toujours cette sensation de décalage…

Système de purification végétale de l’air (Bel-Air renommé en ANDREA)

Il aura fallu une rencontre avec David Edwards, le fondateur du lieu, écrivain et professeur à l’Université Harvard, marié à une française et qui partage son temps entre Paris et Boston, pour comprendre vraiment la philosophie du lieu. Selon lui, le Laboratoire est un point de rencontre entre l’art et la science qui donne à voir les processus de recherche souvent occultés au public et « qui comptent parfois plus que les résultats qu’ils génèrent ». Des artistes et des chercheurs renommés s’y côtoient et réfléchissent ensemble sur un thème donné. Le Labo est donc à la fois le lieu de leur recherche expérimentale et celui de la présentation de ces œuvres. En somme, il vient remplacer le système de peer-review bien connu des chercheurs.

http://www.dailymotion.com/videoxahiga

Depuis 2007, 12 expositions ont été présentées dont six orientées design et six autres plutôt art contemporain (2). Lors des vernissages, le Labo peut accueillir entre 300 et 600 personnes, un nombre qui tombe à 50 par jour ou 100 en semaine, lors des quatre jours d’ouverture, à cause du caractère encore « confidentiel » du lieu. Cette discrétion auprès du grand public n’empêche pas les œuvres d’être vues par un million de personnes par an dans le monde entier. Pour preuve « l’achat de l’exposition de Shilpa Gupta par le muséum du Danemark et l’évolution permanente de l’exposition de Ryoji Ikeda à Tokyo et ailleurs ».

En somme, rien à voir avec les centres de sciences qui ont « un modèle plutôt orienté vers la communication scientifique, ce qui n’est ni notre mission ni notre intérêt » précise David Edwards. Selon lui, les musées de sciences ne présentent pas suffisamment de « controverses, d’angoisse, de conflit ». L’étude qu’il a menée en 2005 auprès de parisiens était claire. Ceux-ci n’avaient « pas envie d’une autre salle d’exposition à Paris » mais ils étaient néanmoins ouverts à un lieu expérimental ainsi qu’à la science, sous réserve de pouvoir la critiquer.

Le réseau ArtScience Labs

Actif dans le milieu de l’éducation et du design, entrepreneur à la fibre sociale et au carnet d’adresse bien rempli, David Edwards souhaite participer et soutenir financièrement des projets « artscience » qu’il considère comme de véritables « catalyseurs de l’innovation ». « Nous pensons que les expositions culturelles sont une façon intéressante et efficace socialement pour faire avancer les idées. Cette idée est assez répandue dans le monde du design mais pas encore du côté des sciences ou de l’éducation en général ». Voilà pourquoi « l’incubateur culturel » de Paris s’inscrit dans un réseau international de laboratoires, les « ArtScience Labs » aux États-Unis (Boston, Cambridge dans le Massachusetts) et en Afrique du Sud (Le Cap et Pretoria).

Tous inspirés des pratiques du Media Lab du MIT, des labos de Google et d’Ideo et du Futurelab d’Ars Electronica, ils pratiquent « la collaboration interdisciplinaire, le prototypage rapide, le contact permanent avec le public [et] l’ouverture sur la production » (3). Le réseau propose ainsi une cinquantaine d’expériences chaque année, « faisant appel aux esprits créatifs de centaines d’étudiants, artistes, designers et scientifiques du monde entier ». Le financement de ces programmes provient de trois sources : d’une part la diffusion des programmes éducatifs, d’autre part la vente de produits et enfin la partie culturelle (sponsors des expositions, des galeries et des lieux où sont vendues les produits).

Le prix étudiant « ArtScience Prize »

Ce large réseau est fédéré par un programme éducatif pensé par Edwards dans le cadre des cours qu’il donne à Harvard depuis 10 ans et prolongé par le ArtScience Prize qui a vu le jour à Paris à l’automne 2010. Cette année, des étudiants de grandes Ecoles d’ingénieurs et de design (4) planchent sur le thème du futur de l’eau en partenariat avec Orange Labs. A la clé : un workshop d’une semaine du 14 au 20 août prochain à Paris et la présentation du lauréat à l’Université Harvard à l’automne. « Dans ce programme éducatif, les jeunes apprennent en créant. On pousse les étudiants à créer des rêves d’art et de design à la frontière de la science ». Pour 2012 et 2013, les thèmes des mondes virtuels et de la biologie synthétique ont été retenus.

Le FoodLab et le PureStore

Alter ego culinaire du Laboratoire, le FoodLab se concentre sur des projets de recherche autour de « l’air que nous respirons et [des] liquides que nous buvons (…) inspiré[s] des recherches de David Edwards sur les aérosols et [de] la cuisine techno-émotionnelle de Thierry Marx ». Ses expérimentations ont mené à différents produits originaux : le Whif, le Whaf, les bouteilles consommables, la gourde Pumpkin… Lorsqu’un projet « prototypé » dans le cadre d’une exposition, du FoodLab ou du prix ArtScience « présente une propriété intellectuelle intéressante, il est breveté par le biais de notre organisation commerciale ». Parfois, une start-up est même lancée pour commercialiser le produit issu de cette recherche, qu’on retrouve dans le PureStore (nommé jusqu’ici Laboshop) juste à côté du Laboratoire à Paris.

En plus du développement commercial, David Edwards brigue un développement social. « L’arrivée d’Alexandre Terrien à la tête du Pure Store en septembre prochain va nous permettre de proposer une vie sociale et culturelle » espère David Edwards. Interrogé sur ce futur lieu, le dynamique Alexandre explique : « qu’il s’agira d’un espace public plutôt tourné vers les jeunes générations et qui fonctionnera sur le principe d’un club. A l’étage, le public sera accueilli dans le Store et pourra descendre dans le FoodLab au sous-sol, afin de pouvoir déjeuner pour un prix raisonnable ». Bien entendu, les créations du Laboratoire dont les deux petits nouveaux (Pure et Aladdin), tournées vers le bien-être et l’écologie, figureront au menu dans une ambiance conviviale. A côté, un espace de recherche et d’innovation culinaire sera réservé au Chef Thierry Marx et au scientifique Raphaël Haumont. Egalement présenté sous le signe de l’expérimentation, le PureStore sera l’ambassadeur du Laboratoire auprès des plus jeunes, avec une forte volonté d’innovation et de co-construction de projets.

Notes

  1. J’apprendrais plus tard que le système Bel-Air, conçu par le designer Mathieu Lehanneur et David Edwards a été présenté à une exposition du MOMA de New York et s’est vu décerner le titre d’Invention de l’année par Popular Science au printemps 2008 ! Ce système est maintenant commercialisé sous le nom d’ANDREA
  2. Selon Valérie Abrial, directrice de la communication, les expositions de design qui « augurent d’un futur produit drainent un public large et intéressé contrairement aux expositions culturelles qui attirent plutôt un public habitué d’art contemporain ».
  3. Le manifeste du Laboratoire, par David Edwards, 2010, Odile Jacob
  4. Le programme est proposé à Télécom ParisTech, l’Ecole Centrale de Paris et Strate Collège Designers pour Paris, aux écoles publiques de Boston, à l’école publique d’Oklahoma City et à l’Institut St Joseph de Singapour.

Suivez l’enquête « Ville créative » menée en compagnie de l’Atelier Français, grâce à la weblist dédiée

>> Illustrations : Image de Une par bicouni et images de l’article par THEfunkyman, redking, redking, Marion Sabourdy

Sir John Holman : l’éducation aux sciences est critique pour le futur de l’Europe

Du 6 au 8 mai derniers se tenait à Bruxelles la première conférence Scientix (1). Au programme : présentations, posters et rencontres autour de l’éducation scientifique en Europe. Entre deux tweets (2), nous avons interviewé Sir John Holman, un des hommes les plus actifs du Royaume-Uni dans ce domaine.

Quel est votre parcours ?

Je suis professeur dans le département de Chimie de l’Université de York (Royaume-Uni), mais ma spécialité principale est l’éducation aux sciences. J’ai été également directeur d’école pendant plusieurs années [ainsi que conseiller auprès du gouvernement britannique et concepteur de programmes scolaires]. En 2004, j’ai lancé le « National Science Learning Centre » [Centre national d’apprentissage des sciences] qui est dédié à la formation des enseignants de sciences. Je l’ai dirigé depuis son ouverture et viens tout juste de quitter ce poste.

Qu’elles sont les spécificités du « National Science Learning Centre » (NSLC) ?

Le NSLC est un genre différent de centre de sciences. Contrairement à la Cité des Sciences, à Paris, qui touche directement les enfants et leurs parents, notre centre n’est pas ouvert aux jeunes. Il permet aux enseignants en sciences (biologie, physique, mathématiques…) de primaire et de secondaire de tout le Royaume-Uni de venir se former professionnellement et ce, gratuitement. De ce que j’en sais, notre centre est le seul de ce genre en Europe. Et c’est également le plus gros. Il a coûté environ 40 millions d’euros pour l’installation et accueille 5000 enseignants par an en moyenne, encadrés par 60 personnes.

Quelle formation proposez-vous aux enseignants ?

Prenons l’exemple d’un groupe de professeurs de physique. Pour suivre une de nos formations, ceux-ci se déplaceront pendant trois jours dans notre centre. Nous disposons de notre propre hôtel et de notre propre restaurant. Pendant ce séjour, nous leur présenterons un aperçu des recherches en cours (par exemple les activités du CERN ou le domaine de la physique des particules). Ils suivront également des sessions sur les nouvelles expériences qu’ils peuvent présenter à leurs étudiants. L’idée est qu’ils « piquent » quelques bonnes idées pour compléter leur enseignement.

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Ensuite, ils rentrent dans leur école et mettent en œuvre un projet, avec leurs propres élèves, basé sur ce qu’ils ont vu chez nous. Deux ou trois mois plus tard, les enseignants reviennent dans le centre pour une nouvelle session de deux jours où ils évoquent ensemble leurs projets respectifs et suivent de nouveaux cours et ateliers. En tout, ils passent donc cinq jours ensemble. C’est très intense et finalement assez long, comparativement aux sessions classiques de formation d’une demi-journée ou d’un soir. Cette formation leur donne une expérience véritablement forte, qui marque le reste de leur carrière.

Qui peut suivre ces formations ?

Le NSLC est ouvert à tous les professeurs de sciences du Royaume-Uni. Nous accueillons aussi bien des enseignants de biologie, que de physique, de chimie ou de géologie… La plus grande difficulté vient parfois de la réserve de certains directeurs d’établissement, qui n’aiment pas trop laisser venir leurs professeurs. En effet, pendant ce temps, la classe doit être gérée par quelqu’un d’autre et cela peut poser problème. Le NSLC, centre national, est situé dans l’Université de York mais il en existe également dans les neuf régions d’Angleterre. [Camille Cocaud a évoqué celui de Bristol dans un précédent article]

Comment avez-vous monté ce projet ?

En 2001 se sont tenues les élections législatives au Royaume-Uni. Dans ce cadre, chaque parti a produit un manifeste. Le « Labour Party » [Parti travailliste de Tony Blair] a indiqué dans le sien la volonté d’établir un tel centre pour l’éducation aux sciences. Ce parti a finalement gagné les élections et tenu ses promesses. Pour ce faire, ils se sont associés avec le Welcome Trust, une très grosse fondation qui brasse des milliards d’euros. Le gros de leur activité concerne la recherche médicale (malaria, VIH, santé mentale…). Cette fondation a réalisé que si nous voulons une recherche de bonne qualité, il faut de bons scientifiques et donc de bons professeurs. Ils ont décidé d’investir 25 millions de livres sterling [un peu moins de 30 millions d’euros] dans ce projet.

Le gouvernement et cette fondation ont alors lancé un appel d’offre auprès d’universités pour construire un tel centre. Nous – l’Université de York – avons remporté cet appel d’offre avec les universités de Leeds et de Sheffield, toutes situées dans le comté du Yorkshire. Nous avons utilisé 11 millions de livres [environ 13 millions d’euros] pour construire le bâtiment et le reste pour engager des gens et payer la venue des enseignants pendant les cinq premières années.

Comment avez-vous financé le centre après ces cinq ans ?

Après ces débuts, nous avions besoin d’environ 30 millions de livres [35 millions d’euros] supplémentaires pour poursuivre notre action sur cinq nouvelles années. Nous avons décidé de nous tourner en partie vers l’industrie, en rencontrant les responsables de dix firmes scientifiques ou techniques, comme Rolls-Royce, British Petroleum, GlaxoSmithKline, AstraZeneca, Vodafone… Nous leur avons présenté notre projet et demandé un million de livres chacune, sur cinq ans. Le Welcome Trust a ensuite accepté de compléter ces 10 millions de livres avec 10 autres millions, tout comme le gouvernement. Heureusement, cette recherche de fonds a eu lieu juste avant la crise. Je pense que nous ne pourrions pas le refaire à l’heure actuelle. Ce partenariat entre le gouvernement, une fondation importante et de grandes industries prouve en quoi l’éducation aux sciences est importante.

Le partenariat avec les industries est-il seulement pécuniaire ?

Non. Les bonnes relations avec l’industrie sont bien plus importantes que l’argent. Par exemple, une industrie comme Rolls-Royce peut nous fournir des exemples récents d’ingénierie que nous pouvons présenter aux enseignants en formation. Ils peuvent également envoyer des ingénieurs et des chercheurs dans les écoles. De plus, ils décernent un important prix, d’une valeur de 15 000 livres [17 000 euros], le « Rolls Royce Science Prize » destiné aux enseignants qui proposent les meilleurs projets d’enseignement scientifique.

Que recherchez-vous dans une conférence comme celle de Scientix ?

J’ai été invité par « European Schoolnet » (1) pour une intervention sur l’importance de l’éducation aux sciences en Europe et la manière dont nous pouvons l’améliorer. De la conférence Scientix, j’espère tirer de bonnes idées et faire des rencontres. Je suis particulièrement intéressé par les nombreuses activités développées en Europe de l’est. Ces nouveaux membres de l’Union européenne ont vraiment de très bonnes idées. Le niveau des sciences et des maths y est très élevé. La Hongrie, par exemple, a quelques-uns des meilleurs mathématiciens du monde. L’intérêt de cet événement est qu’il semble attirer des gens qui ne vont pas en général aux conférences internationales. Connaissez-vous l’expression « usual suspects » ? Elle désigne les gens que vous rencontrez tout le temps. Ici, j’ai croisé des habitués bien sûr, mais aussi et surtout des jeunes.

Pourquoi se focaliser sur les enseignants et non les chercheurs ou les ingénieurs ?

Beaucoup de chercheurs considèrent l’éducation aux sciences comme secondaire. Ceux qui comprennent l’importance de l’éducation sont très rares, comme par exemple le français Pierre Léna, à l’origine du programme La Main à la Pâte. Dans les industries, le problème se pose d’une manière différente. Les ingénieurs, notamment les plus jeunes, sont très concentrés sur leurs objectifs car le profit l’emporte. C’est très dur pour eux de dévier de l’objectif qu’on leur a assigné, surtout s’ils viennent juste d’intégrer une société ou s’ils ont une jeune famille et beaucoup d’engagements. Ceux qui s’intéressent néanmoins aux problématiques d’enseignement ont besoin de chefs particulièrement ouverts ou bien sont très actifs lors de leurs temps libre. C’est peut-être plus facile pour les ingénieurs plus âgés, mais nous avons besoin de jeunes, et surtout des femmes, pour jouer le rôle d’ambassadeurs dans les écoles. Grâce à eux, les jeunes se disent : « ils sont jeunes, dynamiques et… ingénieurs ! Wahou ! Ce ne sont pas des genres de nerds ».

Qu’est-ce que les enseignants ont de plus que les chercheurs et ingénieurs, pour toucher les jeunes ?

Les professeurs sont ceux qui parlent directement aux personnes qui apprennent. Chacun peut toucher la vie d’une centaine de jeunes gens. Les professeurs d’université ne sont pas les plus accessibles, mais tant pis. Je crois que le futur réside dans les mains des enseignants du primaire et du secondaire. J’ai moi-même été enseignant au secondaire pendant plus de 30 ans. J’ai eu l’opportunité de parler de mes projets dans une trentaine de pays sur plusieurs continents avec des gens passionnants. J’ai envie que des jeunes gens brillants comme ceux qui sont présents ce weekend, puissent avoir ces opportunités d’apprendre des autres pays et de propager leurs propres idées.

Les ingénieurs sont importants mais nous gagnerons plus à nous concentrer sur les professeurs et rendre ce secteur plus professionnel. Beaucoup de pays ne valorisent pas vraiment leurs enseignants. Ils n’ont pas un statut social très élevé. Pourtant, c’est la prochaine génération d’enseignants et d’activistes qui est importante car un tel projet se déroule sur 50 à 100 ans. Ce n’est pas quelque chose qui se met sur pied en 10 ans. Le challenge va devenir de plus en plus important pour former les scientifiques dont nous avons besoin.

Notes

  1. Spécialisé dans l’enseignement scientifique, Scientix est un projet du réseau « European Schoolnet » constitué d’une trentaine de ministères de l’Education principalement en Europe. Il est financé au titre du Septième Programme-cadre de l’Union européenne pour la recherche et le développement.
  2. Voir la visualisation des tweets réalisée par Rahaël Velt.

>> Illustrations : portrait de Sir John Holman par Scientix, autres photos sur Flickr, licence CC Argonne National Laboratory, Scott Hamlin et PhOtOnQuAnTiQuE

>> Propos recueillis avec Stéphane Nai-Im Tholander

Simon Bachelier : jeux, échec et apprentissage

En octobre dernier, nous rencontrions Simon Bachelier dans son bureau de la Cité des sciences. Quelques mois plus tard, de retour d’un grand événement dédié aux jeux vidéo à San Francisco, nous l’invitions à approfondir ce panorama dans le cadre d’un Bar Camp dédié aux serious games. Voici un compte-rendu de cette soirée sous la forme d’une interview, rédigée à partir des questions et remarques de la vingtaine de participants et de l’animateur Jacques Pary.

Tu as participé à la Game Developers Conference (GDC), du 28 février au 4 mars dernier à San Francisco : de quoi s’agit-il ?

Ce rassemblement existe depuis la fin des années 1980. Il a commencé avec une trentaine de développeurs américains dans le salon du game designer Chris Crawford. Actuellement, il rassemble 19 000 personnes (créateurs, constructeurs, théoriciens et penseurs du jeu vidéo) avec 450 conférences et des stands qui présentent les technologies, les idées, les grandes tendances… C’est également l’occasion pour les étudiants en école de jeux vidéo de démarcher les éditeurs ou les studios comme Ubisoft pour présenter leur candidature ou leur projet.

Qu’as-tu découvert là-bas ?

J’ai participé aux sommets sur l’éducation, les serious games ainsi qu’un troisième dédié aux jeux en ligne et aux jeux sur les réseaux sociaux. Concernant l’éducation, l’utilisation des jeux vidéo reste encore problématique : vaut-il mieux jouer à des petits jeux en présence du professeur ou bien créer spécialement un jeu plus conséquent, auquel les élèves jouent seuls pendant plusieurs heures ? Durant le Serious game summit, une journée complète était dédiée aux jeux ciblant le domaine de la santé et destinés au personnel de santé ou aux patients (les jeux à visées thérapeutiques) (1).

Lors de la deuxième journée a également été abordée la question de Fold It. Ce jeu fait appel à une série de joueurs, principalement  non scientifiques, dont leur objectif est de plier des protéines. Les résultats sont ensuite transmis aux chercheurs qui traitent ces données avec grand intérêt. C’est une forme de crowdsourcing qui palie à l’utilisation d’un algorithme informatique trop complexe. Plus de 50 000 étudiants ont joué dessus et un article scientifique a même été publié dans Nature.

Concernant ce dernier jeu, a-t-on un bilan sur son utilité ?

Lors de cette conférence, les créateurs de Fold It faisaient un état des lieux après trois ans. Ce jeu a permis de faire avancer la recherche dans un domaine bien précis, toutefois il n’apporte pas d’apprentissage conséquent pour le joueur. Cela soulève une autre question, celle de l’implémentation d’outils de mesure au sein du serious game pour mesurer son utilité. C’était d’ailleurs toute la complexité du problème à l’aube du projet d’après les dires d’un des chercheurs à l’initiative du projet, Zoran Popović : le but premier était de créer un jeu pédagogique sur les STEM (science, technology, engineering and mathematics), mais cette ambition initiale s’est avérée trop complexe à réaliser dans le temps et dans les budgets alloués, d’où la transformation en puzzle game couplé avec une dimension crowdsourcing pour la recherche.

A quoi peut donc servir un jeu vidéo ?

Cette question remonte à loin dans le temps et s’est également posée pour les jeux de plateau, voire de plein air avant de s’étendre aux jeux vidéo dès les années 2000. Certains chercheurs se sont interrogés en voyant que la majorité des joueurs peut passer de nombreuses heures d’affilées sur un jeu, à résoudre des problèmes parfois très complexes. Par la pratique, ils parviennent à utiliser et à maîtriser en quelques jours, voire quelques heures, des interfaces qui nécessiteraient traditionnellement des temps d’apprentissage nettement plus longs. Les jeux disposent intrinsèquement de méthodes pédagogiques et de système d’acquisition de maîtrise qui leur sont propres. Un jeu de stratégie ou un MMORPG (jeu de rôle massivement multijoueur) peuvent nous apprendre, par exemple, le travail en équipe, développer la la réflexion tactique ou encore le sens de la gestion des ressources… (2)

Quelle est la place de l’échec dans cet apprentissage ?

Dans un jeu, on progresse, on évolue, mais forcément, à un moment, on arrive face à un obstacle, on échoue, on est bloqué voire on « meurt ». Puis ensuite, on réfléchit afin de poursuivre sa progression. La notion d’échec constructif est une valeur chère aux jeux vidéo et souvent nécessaire à la victoire. Elle apprend la patience, fait progresser et peut même procurer du plaisir. En tant que joueur, on est amené à repenser continuellement sa situation pour trouver une solution aux problèmes qui se posent à nous et nous empêchent généralement d’avancer. On acquiert des pouvoirs, des connaissances qui seront utiles et utilisables immédiatement. (3)

Que se passe-t-il avec un jeu où la difficulté est mal dosée ?

Généralement, un jeu mal équilibré suscite une forte frustration chez le joueur, que la progression soit difficile, voire pénible ou, à l’inverse, trop facile et sans obstacle. Un tel déséquilibre dans la conception d’un jeu peut devenir rapidement un motif de désintérêt menant à l’interruption définitive du jeu. Il est intéressant de noter que certains jeux n’ont néanmoins pas de conditions de victoire ou de défaite clairement définies, et c’est parfois au joueur de fixer ses propres objectifs. C’est le cas dans la première version de Sim City ou du très récent Minecraft.

Qu’est-ce que la gamification ?

Pour faire simple, cela consiste à insérer des mécanismes de jeu dans la réalité.  A la GDC de l’année dernière, Jesse Schell a donné l’exemple provocateur et extrême de récompenser les gens par des points à chaque fois qu’ils accompliraient des actions spécifiques telles que se brosser les dents ou marcher dans les clous. Depuis, le sujet n’a cessé de faire naître des réflexions positives mais aussi de très vives critiques. Cette année d’ailleurs, la seconde journée du Serious game summit fut entièrement consacrée au sujet.

Les entreprises et les théoriciens du jeu ne semblent pas s’accorder sur le principe de gamification. À titre d’exemple, certains souhaitent améliorer des services offerts par des entreprises en introduisant des notions de points, de progression, de badges, etc., quand d’autres estiment que l’on peut motiver les actions d’autrui en les impliquant avec des systèmes de valeurs et de récompenses plus intrinsèques, le tout articulé autour d’une nouvelle forme de game design : à l’occasion de la GDC de cette année, Jane McGonigal a présenté ce qu’elle appelle le « gameful design ».

Un exemple amusant et antérieur à tous ces débats est celui du site AdopteUnMec.com, qui emprunte beaucoup aux jeux vidéo. On est face à deux classes (hommes/femmes) qui interagissent et progressent de manière distincte sur la plateforme : les deux genres ne gagnent pas de points de la même manière par exemple, et n’ont pas les mêmes capacités ou pouvoir d’action sur l’un et l’autre. C’est suite à des réflexions partagées avec un game designer, Brice Roy, que nous en sommes venus à la conclusion que ce service de rencontre en ligne préfigurait, en France, les débuts d’un mouvement de gamification (réussie) en France.

Existe-t-il des expérimentations dans ce sens ?

Parmi les exemples présentés à la GDC cette année, une expérience intéressante s’est faite à une échelle locale : le jeu Macon Money, débuté en octobre 2010 dans la ville américaine de Macon (Géorgie) et qui se termine en juin 2011. Le jeu vise à faire se rencontrer de nombreuses communautés différentes au sein de la ville. L’autre objectif du jeu est de revaloriser les commerces locaux. Les concepteurs ont créé une monnaie virtuelle, le macon dollar, pouvant être utilisée dans la ville auprès de commerces participants à l’opération. En pratique, deux personnes qui ne se connaissent pas récupèrent chacune une moitié de bon, de part et d’autre de la ville. Elles devront mettre en place toutes les astuces possibles pour retrouver leur alter ego qui possède la seconde partie de leur bon.

Pour ce faire, elles devront employer un maximum d’outils et de réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter, mais aussi des solutions plus traditionnelles comme afficher une annonce dans la boulangerie du centre ville ou encore faire du bouche-à-oreille dans son entourage. Chaque bon rassemblé permet de gagner 10 dollars par participant. D’après les premiers retours statistiques des créateurs du jeu, 3 personnes sur 5 prennent le temps de discuter et de lier une relation amicale avec la seconde personne lors de leur rencontre.

Où se cachent encore les serious games ?

Comme le précisait Jacques Pary au début de ce bar camp, on peut citer le secteur florissant des ressources humaines. Le jeu Reveal de la société L’Oréal est sorti en décembre 2009 avec pour objectif de recruter 800 stagiaires, soit environ 1/3 des effectifs de leurs stagiaires annuels, et à terme embaucher des personnes sur des postes fixes.

En France, on véhicule les serious games comme l’outil parfait pour former, remplacer des modules de e-learning, faire de la simulation. Aux États-Unis, c’est un domaine qui est bien plus élargi. Le mouvement « Games for change », que je traduirais par « Jeux à impact sociaux » est représentatif de cette diversité des applications du serious game. Il s’agit de jeux qui font passer un message, sensibilisent leurs joueurs et tentent de changer les choses, généralement au niveau local. J’ajouterai par ailleurs, que la toute première version européenne du festival « Games for change » se tiendra cette année en France, lors de la troisième édition des E-Virtuoses aura lieu à Valenciennes le mois prochain.

Notes

  1. Depuis 7 ans, Boston accueille un événement exclusivement consacré à ces thématiques, le « Games for health summit »
  2. A ce sujet, lire What video games have to teach us ? de James Paul Gee
  3. Quelques références : l’article du chercheur Shuen-Shing Lee « I Lose, Therefore I Think », un article du Monde et le blog « Je perds donc je pense » sur ce sujet.

>> Illustrations : site internet du GDC (logo) et compte Official GDC (FlickR, licence CC) pour la deuxième, troisième, quatrième, cinquième et dernière photos

La Rotonde : entre médiation et éducation

Dans les bureaux de La Rotonde, au sein de l’École nationale supérieure des Mines de Saint-Etienne, les affiches de théâtre côtoient les mallettes pédagogiques. Depuis 2006, le CCSTI participe au développement de l’enseignement des sciences à l’école primaire, à travers le projet européen Pollen (2006 à juin 2009) et l’actuel Fibonacci (voir la page dédiée sur le site).

Le projet Pollen, financé par la Commission européenne, a été initié par l’opération française La main à la pâte et soutenu par l’Académie des sciences. Il avait pour but de « mettre les enfants en situation d’observer, de questionner et de comprendre le monde qui les entoure, grâce à la mise en place d’une démarche d’investigation ». Saint-Étienne a fait partie des 12 villes « pépinières des sciences » où le projet a été lancé (1). C’est aussi la seule ville en France à avoir accueilli le dispositif, qui l’a faite rentrer dans le réseau des centres-pilote de La main à la pâte.

Peur des sciences ou matériel trop coûteux

La responsable de ces projets, Clémentine Transetti, une jeune femme pleine d’humour diplômée d’un DEA de neurobiologie (2), a demandé aux enseignants pourquoi ils ne faisaient pas de sciences : « les réponses sont toujours du même ordre : ils ne sont pas formés, ils ont peur des sciences et pensent que cette discipline nécessite un matériel coûteux ».

Clémentine doit donc réussir à désacraliser les sciences pour ces instituteurs, leur proposer des séquences d’enseignement ludiques tout en collant au plus près au programme de l’Éducation nationale. « C’était dur de trouver le juste milieu entre la liberté du monde de la CST et le manque de flexibilité de l’Éducation nationale, avec son programme et ses évaluations ».

Elle a donc mis en place un dispositif de mallettes contenant des documents pédagogiques et du matériel pour la classe, qui collent au plus près du programme de l’Éducation nationale depuis la petite section de maternelle jusqu’en CM2.

« Nous avons réparti le programme dans une grille, avec cinq thèmes scientifiques par an (3). Nous avons cherché des modules pédagogiques existants et créé ceux qui manquaient, fabriqué des mallettes à partir de ces modules ou de notre propre expérience et mis en place des rotations de ces mallettes entre les écoles ».

Un réseau d’enseignants et de villes

Le CCSTI a déjà formé 200 enseignants de 50 écoles du département (4) et son action a touché 4500 élèves. Certains étudiants et doctorants de l’École des Mines et de Polytechnique accompagnent les instituteurs et recadrent la démarche scientifique quand ils en ont besoin. Une activité qui entre dans le cadre du service civil (à la place du service militaire) des étudiants de Polytechnique (5).

« Cette initiative ludique et détournée marche très bien du côté des enseignants qui ont souvent une formation littéraire. Ils se décomplexent et se sentent accompagnés, souris Clémentine, en revanche, nous avons du mal à les suivre régulièrement sur le long terme ».

En effet, Pollen prévoyait la formation de 50 enseignants la première année, puis 50 autres la deuxième et encore 50 la troisième, tout en continuant à suivre les enseignants formés les années précédentes. «  Pour Fibonacci, nous avons fait le choix de ne plus prendre de nouvelle école et de concentrer notre travail sur celles avec qui nous avons déjà travaillé ».

Cette année, La main à la pâte a fait évoluer Pollen vers le projet Fibonacci en s’associant avec l’Université de Bayreuth (Allemagne) pour la partie sur les mathématiques. L’École des Mines de Saint-Étienne est devenue centre de référence, avec l’École des Mines de Nantes. L’Université Henri Poincaré de Nancy participe également au projet.

Des échanges et des inquiétudes pour le futur

Dans ce cadre, La Rotonde poursuit les projets initiés avec Pollen et est devenue tuteur de l’Université libre de Bruxelles et de l’Association nationale italienne des enseignants de sciences naturelles, à Naples. « Nous les aidons à mettre en place le projet suivant leur propre système éducatif ». Une petite délégation d’enseignantes italiennes était d’ailleurs présente lors de ma visite. La barrière de la langue n’est pas encore évidente à franchir, mais les mallettes et l’émission « C’est pas Sorcier » ont l’air de plaire…

Si Clémentine est très positive au sujet de l’implication des enseignants, elle est plus critique sur l’implication de l’Éducation nationale, pourtant très favorable au lancement de Pollen. La restriction actuelle des budgets et la forte diminution des heures de formation continue dans l’année risquent de transformer l’activité de La Rotonde en simple « prêt de mallettes pédagogique sans accompagnement des enseignants » déplore Clémentine. Pourtant selon elle, ces projets européens ont permis de passer de « pas de science » à « un peu », « ce qui est déjà très positif ».

Notes

Outre Saint-Étienne, le projet européen Pollen a mobilisé les villes de Lisbonne (Portugal), Girone (Espagne), Pérouse (Italie), Ljubljana (Slovénie), Vac (Hongrie), Bruxelles (Belgique), Leicester (Royaume-Uni), Amsterdam (Pays-Bas), Berlin (Allemagne), Stockholm (Suède) et Tartu (Estonie)

Comme plusieurs autres membres de La Rotonde, Clémentine a été formée à la médiation pendant une année à l’IUT de Tours (licence pro « Développement et protection du patrimoine culturel, spécialité Médiation scientifique et éducation à l’environnement »)

Ces thèmes sont répartis dans des sections plus larges : l’eau, l’air, hygiène et respect de l’environnement, le corps humain, le ciel et la terre, animaux et végétaux, technologie et  une section « joker » si les enseignants ont le temps (alimentation, ombre et lumière, énergie, équilibre, classification)

Les activités ont débuté dans 11 écoles maternelles et élémentaires situées à proximité de l’École des Mines, puis ont été élargies dans le quartier de Montreynaud et dans la ville de Saint-Chamond.

C’est « L’accompagnement en science et technologie à l’école primaire » (ASTEP) lancé par le ministère de l’Éducation nationale, le ministère de la Recherche et de l’Enseignement supérieur et l’association La main à la pâte

>> Pour aller plus loin, lire le dossier de la Banque des Savoirs : Mieux enseigner les sciences à l’Ecole

>> Photos : Licence CC, CCSTI La Rotonde – École Nationale Supérieure des Mines de Saint-Étienne

Christine et Isabelle, les Thot’s girls

Isabelle réside à Rennes tandis que Christine habite à Lyon et a vécu plusieurs années en Afrique de l’Ouest. Elles télé-travaillent pour un organisme québécois et je les ai rencontrées pour la première fois en vrai à Paris ! Ces deux femmes souriantes et dynamiques sont des exemples vivants des échanges fructueux entre membres de la francophonie.

C’est sur les réseaux sociaux, Twitter en l’occurrence, que j’ai rencontré Isabelle (@isa2886) puis Christine (@cvaufrey et son compte Facebook) pour la première fois. Toutes deux travaillent pour Thot Cursus (@thot) (1), un site québécois dédié à la promotion de la formation à distance et de l’utilisation des outils numériques pour l’éducation et la formation. La première en est la relationniste (« chaque semaine, nous élaborons un dossier thématique et je suis chargée de le promouvoir à travers la toile via entre autres les réseaux sociaux ») et la deuxième la rédactrice en chef.

En début d’année, elles m’ont proposé, avec Audrey, de travailler pour Thot et j’ai tout de suite été emballée par leur projet et l’ambiance de leur équipe qui travaille depuis les quatre coins du monde et fait ses conférences de rédac via TokBox. Echange de bons procédés : je leur ai rapidement fait connaître Knowtex et l’équipe d’Umaps.

« J’ai immédiatement été séduite par l’ergonomie de l’application permettant de référencer une ressource sur Knowtex, et par l’aspect général de Knowtex, agréable, à mille lieues de tout ce que j’associe au mot « scientifique » » explique Christine, qui se définit comme « un peu geek, tendance littéraire ». Quant à Isabelle, elle connaissait déjà Knowtex via Nicolas (@NicolasLoubet) : « J’ai trouvé intéressant de suivre un projet ambitieux comme celui-ci pour le voir évoluer sur la toile. Marion et Audrey sont venues écrire des articles pour Thot–Cursus, donc forcément ça créé aussi des liens, essentiel dans les réseaux-sociaux » (2).

Les deux femmes n’appréhendaient pas les sciences de la même façon. Christine, plutôt littéraire, s’intéresse « à la relation qu’entretiennent les sciences dures et les sciences confortables (celles qu’on appelle molles, à tort) et celle que les gens entretiennent avec les techniques de toutes sortes, de l’automobile à l’ordinateur, en passant par l’appareil photo, le stylo à plume, etc. Au niveau professionnel, je recherche d’excellents articles de vulgarisation scientifique, car cela fait partie de la mission de Thot Cursus que de les repérer et de les promouvoir ».

Isabelle Gruet

Quant à Isabelle, « les sciences et techniques, c’est un héritage de famille ! J’ai suivi des études scientifiques en licence de chimie et de biologie végétale, avant de me reconvertir dans les Technologies de l’Information et de la Communication pour l’éducation. J’ai réalisé un stage dans le cadre d’un projet « Le Portail des Explorateurs », site de culture scientifique web 2.0 de l’Association les Petits Débrouillards. Je m’intéresse au TIC, TICE, aux sciences participatives, à la vulgarisation des sciences, notamment dans l’éducation ». Isabelle est d’ailleurs animatrice multimédia dans une médiathèque, « ce qui me permet de garder un pied sur le terrain, près des réalités ».

L’actualité fait malheureusement écho à ces préoccupations avec le décès de Georges Charpak. « C’est une très grande figure de la physique et de l’éducation aux sciences qui est partie, explique Christine, mais qui continue de vivre grâce à La Main à la pâte dans des milliers d’écoles en France et à l’étranger ». Elle a d’ailleurs créé dès ce matin une nouvelle weblist, « L’héritage de Georges Charpak » sur laquelle elle espère que « se retrouveront aussi bien des physiciens « durs » que des animateurs, instits, etc. bref, tous les gens qui pensent qu’il n’y a pas de rupture obligatoire entre les sciences fondamentales et l’éducation de base ».

Toutes deux « overbookées », elles prennent tout de même le temps de passer sur Knowtex et référencer des liens, pour Thot ou pour elles-mêmes. Christine vient sur Knowtex lorsqu’elle reçoit une alerte dans sa boîte mail (nouveau contact, lien suggéré, etc.) et « quand je référence une ressource, je continue souvent par une petite visite ». Si Knowtex ne lui est pas utile dans sa vie de tous les jours, elle aime y pêcher des infos au hasard « que je retransmets autour de moi. Pour le travail, comme je le disais plus haut, je surveille les contenus bien structurés et complets, pour d’éventuels articles sur Thot Cursus ». Isabelle utilise aussi Knowtex comme une « bibliothèque » de ressources spécialisées, disponibles à tout moment, et préfère suivre le projet via le compte Twitter @Knowtex et ceux des membres les plus actifs. « Ca me permet de garder un œil ouvert sur le projet, de voir comment il évolue et de découvrir des articles que je n’aurai pas été chercher ».

Au fil des mois, des liens se sont tissés entre Thot et Knowtex au point que les deux femmes citent régulièrement Knowtex ou proposent des liens via Twitter (et inversement). Isabelle a également entrepris de référencer les articles de Thot qui traitent de sciences et d’éducation, par exemple dans la weblist « TICE en sciences ». « Il n’y a malheureusement pour l’instant que très peu de weblists qui traitent de l’éducation en science. Je vous invite à explorer les nôtres pour découvrir des ressources d’apprentissages : patrimoine, biodiversité, serious games… Il y actuellement 170 articles de Thot sur Knowtex : énooormmme », plaisante-t-elle. Et j’en profite pour vous inciter à en faire autant sur Thot, qui a récemment traité le thème de la biodiversité dans un dossier.

Christine Vaufrey

A titre personnel, Christine aime bien la weblist « Art & Design », de Mikaly et à titre professionnel, « Les sciences & l’école ». Piquante, elle aimerait « qu’il y ait moins d’informations liées aux technologies de l’information et de la communication. Cette culture people-geek me paraît un peu vaine, futile, alors qu’il y a des choses passionnantes qui méritent d’être mises en avant, sur le climat, sur les controverses, même sur l’informatique… ce n’est pas parce que tout le petit monde du web parle des mêmes choses que ces choses sont importantes ».

Isabelle souhaiterait que « davantage de personnes au profil différent » intègrent la communauté de Knowtex « que ce soit des bénévoles, des acteurs de la culture scientifique comme les associations : animateurs, médiateurs, coordinateurs de projet et puis aussi bien-sûr des enseignants en sciences (…) Avoir des regards de différents horizons apporte une richesse en termes de variété d’articles et de contenus ». Christine renchérit : « c’est évidemment la dimension réseau qui est intéressante, réseau tissé entre des informations appartenant à des domaines bien différents ».

Notes

  1. Thot Cursus a aussi une page fan sur Facebook, qu’Isabelle vous invite à rejoindre. Vos commentaires sur les articles ou les ressources, vos suggestions et vos retours sont les bienvenus
  2. Deux autres membres de Thot sont également présents sur Knowtex, sans être actif pour l’instant : denee et mdubreucq