Musées, évolution et « funky things » avec Taupo

Avant d’être knowtexnaute, Pierre Kerner, alias Taupo, fait partie de la communauté du C@fé des sciences. Depuis tout juste deux ans, il anime le blog collaboratif « Strange Stuff and Funky Things » ou SSAFT pour les intimes.

« Quelques semaines après la création de mon blog, j’ai proposé ma candidature au C@fé, qui m’a demandé de faire mûrir mon site avant de pouvoir y rentrer, se souvient Pierre, pendant ce laps de temps, j’ai eu une discussion houleuse avec le blogueur Tom Roud en commentaire d’un de ses articles.

J’ai ensuite été accepté au C@fé et Tom, pas rancunier, a visité mon blog, l’a apprécié et m’a proposé de participer à son blog Darwin 2009 sur la plateforme du Monde ».

S’il est le principal rédacteur, avec 352 billets à son actif, il cède parfois le clavier à ses collèges, Semik et Vran (ou plutôt Julien et Adrien) « auteurs selon moi de la majorité des articles les plus intéressants et les plus lus du blog ». Le premier a ainsi rédigé trois billets encore très cités : La néoténie de l’axolotl (ici), Darwinius massilliae – “missing link” ou manque de rigueur ?  (ici) et Le serpent à tentacules (ici). Le second a écrit des « billets sensationnels dont une série sur la comparaison des membres virils chez les animaux (ici), une réfutation de la banane comme exemple d’une Création divine (ici) et l’étrange expérience de la domestication de renards en Sibérie (ici) ». Une amie (L’univers Lowbrow de Greg Simkins) et sa propre femme (L’art de Giuseppe Penone) ont également participé au blog.

Revenons à Pierre. Ce trentenaire est actuellement en post-doctorat dans un laboratoire new-yorkais affilié à Cornell University. Il travaille sur l’évolution et en particulier un petit organisme nommé ascidie dont il pourrait parler pendant des heures. « L’ascidie permet d’étudier les relations entre génétique et développement, explique Pierre, je compare les organes de l’ascidie avec leurs homologues chez des organismes plus complexes, homme ou poisson, afin de comprendre comment l’organe a évolué ». Pour les plus curieux, vous pouvez lire un article sur son blog.

La blogosphère, il est tombé dedans avant sa thèse : « je contribuais à Vade retro Alzheimer, le blog d’un ami qui met en ligne ce qu’il ne publie pas par ailleurs (blog qui a muté pour devenir Memesprit). Quand je me suis rendu compte que je contribuais énormément à ce blog, j’ai choisi de lancer le mien ». Il y prend très vite goût, au point d’avoir besoin de publier plusieurs articles par semaine. « Cette semaine, je n’en ai publié qu’un et je le vis mal » plaisante – à peine – ce passionné.

SSAFT devient vite un hobby dévoreur de temps. « J’ai dû demander de l’aide dans le laboratoire où je travaillais ». Mais paradoxalement, il estime que les années de sa thèse, pourtant très chargées, furent les meilleures pour écrire des billets. « Quand j’étais bloqué sur un paragraphe de ma thèse, je me mettais à écrire un billet de blog, pour revenir ensuite plus sereinement sur mon travail ».

Son expérience d’enseignement pendant 6 mois lui a également permis d’alimenter son blog avec les idées qu’il glanait en préparant ses cours. Une expérience qu’il aimerait reproduire dans le futur. « Je souhaite être maître de conférence et dans ce cadre, j’ai envie d’intégrer mon blog dans mon futur enseignement, par exemple en relayant les exposés de mes élèves dessus ».

Depuis un an, il (re)découvre New York, qu’il adore et où il a déjà fait un stage en 2002, mobilité des chercheurs oblige. Pierre s’intéresse au cinéma, à la photographie, l’art, l’histoire, les voyages, les documentaires, les jeux (vidéo, de rôle ou de société), bref « tout ce qui peut m’intriguer ». Parmi ses découvertes figurent les musées new-yorkais, comme le Muséum d’histoire naturelle qu’il qualifie de paradis. « Le visiteur donne ce qu’il veut à l’entrée et a accès à un très grand nombre d’explications très précises sur des cartels très bien faits comme au MET ».

Pierre a remarqué que la traduction du terme « pédagogie » n’existe pas aux États-Unis. « Seul le mot education est employé mais il sous-entend la pédagogie alors qu’en France, ces deux domaines sont séparés. En France, le visiteur est considéré soit comme un débile, soit comme un expert, sans juste milieu. Aux États-Unis, il est simplement quelqu’un qui ne sait pas ».

Les musées américains sont également plus proches de la recherche selon Pierre. L’exemple qui lui tient à coeur est la façon dont les musées expliquent depuis environ 4 ans la découverte de traces de plumes sur les fossiles de dinosaures et les enjeux évolutifs liés à cette découverte (voir un des nombreux articles de son blog à ce sujet).

En bon spécialiste de l’évolution et curieux de son environnement, Pierre évoque spontanément le conflit entre créationnistes et évolutionnistes aux États-Unis. A New-York, il a déjà aperçu des lecteurs de Richard Dawkins dans le métro ou des pancartes « Dieu est avec nous » et « Dieu n’existe pas » qui s’affrontent. « Mais en général, dans cette ville, le débat reste minime tout comme à Washington qui possède les meilleurs musées de l’État voire de la côte est ». Le premier festival « USA Science & Engineering » y a d’ailleurs eu lieu en octobre dernier, sorte de Fête de la Science américaine.

« En revanche, mes amis qui travaillent à Yale ont repéré des frictions, par exemple au sujet de l’avortement. Le Muséum de cette Université doit d’ailleurs prendre des précautions dans le choix de ses sujets. Et ne parlons pas du Musée de la Création au Kentucky ».

A son retour en France, très bientôt, Pierre aimerait rencontrer pour la première fois les membres de la communauté du C@fé des sciences « en vrai » ainsi que participer à la dynamique autour de la soirée du Mix dont nous avons parlé ici-même. Entre temps, il reste attentif aux évolutions de Knowtex, qu’il utilise pour sa veille quotidienne.

>> Photos de Pierre Kerner et bannière d’Alain Prunier

L’évolution c’est tout simple !

Rendre l’évolution « funky », c’est le pari de Louis-Marie Bobay et Florian Douam deux anciens étudiants de master à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Lyon respectivement en évolution moléculaire et en virologie. Ils sont les auteurs de « L’évolution c’est tout simple ! » (Vuibert).

Louis-Marie est attiré par l’évolution et l’histoire des sciences, Florian, aime décortiquer les relations qu’entretiennent science et société, notamment dans le domaine religieux. Tous deux sont passionnés par la vulgarisation scientifique et souhaitent expliquer de manière simple et ludique la théorie de l’évolution aux lycéens, étudiants, professeurs et plus si affinités. Pour rendre leurs propos plus ludiques, ils ont fait appel à l’illustrateur Olivier Martin.

Après un aperçu en août dernier des dernières épreuves de leur livre, j’ai enfin eu l’occasion de le lire. Le résultat est vraiment sympathique, aéré, avec un texte écrit dans un style manuscrit, des illustrations à mi-chemin entre la BD (style « Il était une fois la vie« ), le manga et le livre d’école, un humour et des références savamment distillés. Les explications sans jargon tiennent généralement en une page. On pourrait croire qu’on tient un cahier de lycéen qui dessine dans la marge pendant ses cours de biologie, la rigueur en plus. L’ensemble n’est jamais indigeste et enrichi d’encadrés.

Un livre finalement à l’image de ses deux auteurs : plaisant et agréable, mais également réfléchi et rigoureux. « 150 ans après la publication de l’Origine des espèces, la théorie de l’évolution est encore mal comprise du grand public. Non pas que celle-ci soit trop difficile à saisir, mais simplement parce qu’elle véhicule de nombreuses idées reçues, souvent à cause d’une présentation trop raccourcie » expliquent-ils sur le site internet de l’ENS Lyon dédié au père de la théorie.

Pour mettre les choses à plat, les jeunes auteurs ont débuté leur réflexion en 2008 dans le cadre de leur première année de master puis en 2009 pendant « l’année Darwin ». « Notre objectif initial était de réaliser un petit fascicule à distribuer gratuitement dans les écoles [qui reprend le chapitre du livre sur l’évolution du virus du SIDA en 12 pages imprimées à 2000 exemplaires et disponibles en ligne]. Nous avons pris goût à ce travail et avons étendu l’écriture jusqu’à faire un livre complet » explique Louis-Marie surnommé « Ernesto » sur Knowtex, du nom d’un petit lézard qui apparait dans le livre (et abrite la bactérie Églantine dans son estomac).

La rédaction du livre s’avère ardue mais les deux étudiants savent s’entourer : Mélodie Robach, normalienne agrégée de biologie, en thèse de vulgarisation et de communication scientifique, Marie Sémon, maître de conférence et chercheuse en évolution et le paléogénéticien Ludovic Orlando, auteur de l’Anti-Jurassic Park.

Celui-ci explique dans la préface : « On l’aura compris : on ne trouvera pas ici l’académisme et la précision des grandes revues scientifiques. Mais ne nous y méprenons pas pour autant, si les auteurs parlent « jeune », ce n’est pas par prosélytisme. Leur choix éditorial est prodigieusement judicieux, précis et laisse tout démagogie au placard (…) Variation, hasard et filtre. Voilà les maîtres mots sur lesquels le livre est articulé (…) excellente introduction à un thème riche et passionnant » aux nombreux enjeux et polémiques associés.

Au programme : 128 pages découpées en 9 chapitres, un QCM amusant et un glossaire. « Nous expliquons les éléments nécessaires à la compréhension de l’évolution telle qu’elle est admise aujourd’hui par la communauté scientifique : de la première intuition de Darwin à la présentation de l’ADN, d’exemples concrets démontrant l’évolution (le virus du SIDA, les pinsons de Galápagos…) à différents processus de spéciation ».

Voici le plan du livre (version plus complète ici) :

  1. L’évolution, toute une histoire : naissance de la théorie de l’évolution, portraits de savants (d’Anaximandre au mystérieux Charles D.), zoom sur les naturalistes du XVIIIème siècle, les hypothèses de la dégénération (Buffon) et du transformisme (Lamarck), le voyage de Darwin sur le Beagle…
  2. L’ADN, tout un programme : description d’une molécule d’ADN des protéines et du code génétique, explication du fonctionnement des nucléotides, de la réplication et des mutations…
  3. L’évolution en direct : Le virus du SIDA : mutations et « avantages » du virus, pression de sélection du traitement qui cible les protéines d’entrée, adaptation évolutive continuelle… Les auteurs nous proposent d’observer l’évolution « à vitesse accélérée » grâce à « la vitesse de multiplication et le taux de mutation élevé » des virus.
  4. Pinsons, graines et prise de becs : l’évolution de la taille des becs de « Pinsonus autochtonus » et « Pinsonus barbaricus »
  5. La sélection naturelle : la « fitness », la sélection positive, négative et sexuelle
  6. La Dérive (qu’est-ce que c’est ?) : c’est la part de chance qui peut parfois être à l’origine de la multiplication de certains individus plutôt que d’autres ou comment un lézard barbu souffrant de problèmes gastriques va réussir à se reproduire…
  7. La spéciation : la spéciation allopatrique (méthode de la barrière) et sympatrique (choix du partenaire sexuel ou mutation génétique)
  8. L’évolution, 4 milliard d’années plus tard : Mise en perspective avec la géologie, la paléontologie, la systématique, la phylogénétique et les exemples de l’adaptation au vol et au milieu aquatique.
  9. Et l’Homme dans tout ça  ! : portraits de nos cousins disparus et sélection toujours en action

Satisfaits d’avoir mené leur projet à bien, Louis-Marie et Florian souhaitent le faire connaître. Alors à vos claviers les blogueurs ! Quant à nos jeunes étudiants, ils ont entamé en septembre leur thèse à l’Institut Pasteur (Paris) pour Louis-Marie et à l’ENS Lyon pour Florian. De futurs chercheurs à suivre assurément.

>> Illustrations : Olivier Martin (www.shakeprod.com)

>> Article initialement publié sur Quand les singes prennent le thé et réactualisé le 8 novembre 2010

Pour l’évolution ? Veuillez suivre la file d’attente svp

Ah ! On est bien sur Terre quand même… Envoyés ici pour régner sur les animaux, pas mal comme job… Comment ? Nous sommes nous aussi des animaux, des primates vous dites ? Euh ok, mais pas n’importe lesquels hein ? J’ai lu que nous sommes l’ultime étape d’une longue marche vers le progrès ! Beaux, grands, droits, nous arrivons bon premiers dans la course contre les chimpanzés et autres Neandertals moches et poilus ! Nous avons la classe tout de même ! Ah bon, ça aussi c’est faux ?

 

« Une image vaut mille mots » disait Confucius. Observons pour s’en convaincre la fameuse « Marche du progrès » : des singes et des membres de la lignée humaine s’y succèdent jusqu’à l’homme moderne, en file indienne de gauche à droite, dans un ordre censé représenter l’évolution. Vous ne pouvez pas la louper, elle est partout : dans certains vieux livres de biologie, dans les dessins animés et même dans certaines pubs ou clips musicaux. Jetez donc un coup d’œil sur les exemples recensés par ce blog

L’image a été copiée et déformée mille fois pour illustrer des concepts variés : l’évolution de la technologie (avec l’informaticien ou l’astronaute au stade de l’évolution ultime) des médias ou des modes de vie (l’obésité comme prochain stade d’évolution), la violence des hommes… La flèche du temps est parfois inversée pour se moquer. On le remarque dans les pays anglo-saxons et surtout aux Etats-Unis, nation très croyante et férue d’images choc, où les animaux sont souvent convoqués pour « singer » les hommes politiques (voir « Et Dieu dans tout ça ? ») (1).

Malheureusement, aussi séduisante qu’elle puisse paraître, cette image est totalement fausse. Et à cause de sa redoutable efficacité, il faudra encore des années pour la déloger de nos esprits… Décryptage par des paléoanthropologues, des professeurs de biologie et des chercheurs en études visuelles.

Une multiplication de clichés

Dynamitons d’emblée ses erreurs flagrantes. Sur le site Hominidés, Christian Régnier en pointe trois. Tout d’abord, « le dessin laisse entendre que l’ancêtre de l’homme moderne était un chimpanzé », au « look » très semblable à celui des chimpanzés actuels. Faux ! Les grands singes et les humains ont un ancêtre commun, qui vivait il y a environ « 7 à 8 millions d’années, très probablement en Afrique ». Le chimpanzé n’est donc pas notre grand-père mais notre cousin.

Deuxième anomalie : d’après le dessin, la quadrupédie précède forcément la bipédie et les ancêtres de l’homme marchaient donc à quatre pattes ; « deux choses aussi différentes que non prouvées ». Là encore, l’image « boite » car « il n’y a pas une seule bipédie. (…) Nos ancêtres utilisaient chacun une bipédie spécifique selon leur morphologie. Ils ne se sont pas forcément redressés pour marcher ». Pire, nous n’avons aucune idée du mode de locomotion de notre ancêtre commun ! L’image laisse croire à une explication unique et gravée dans le marbre de l’évolution de la lignée humaine, en occultant les théories alternatives dont celle d’Yvette Deloison ou d’Elaine Morgan.

Troisième anomalie : l’idée très anthropomorphique d’un « chemin unique de l’évolution humaine [qui] laisse supposer que l’homme actuel était un objectif de l’évolution, une finalité » (2) . Rien de tel dans les découvertes de fossiles (on en a encore eu la preuve récemment avec la découverte d’Australopithecus sediba en Afrique et d’un membre encore indéterminé du genre Homo en Europe). En fait, il faudrait plutôt voir l’évolution comme un buisson touffu, où plusieurs espèces du genre Homo ont coexisté et où « l’homme moderne est plutôt un rescapé de la lignée, comme les autres grands singes en voie d’extinction ».

La genèse d’une icône

Passons maintenant à l’origine de cette image mythique, avec l’article du chercheur en études visuelles André Gunthert (3). La marche de l’Homme est l’œuvre de Rudolph Zallinger, un fameux illustrateur de sciences naturelles, pour le livre The Early Man de Francis Clark Howell, publié en 1965 par les éditions Time-Life. Une innovation à l’époque ! L’artiste a disposé « sur un dépliant de 5 pages la série ordonnée des reconstitutions de fossiles de quinze espèces anthropoïdes sur une durée de 25 millions d’années », en s’inspirant de trois sources :

  • pour la juxtaposition des êtres : une gravure du peintre naturaliste Waterhouse Hawkins publiée dans un ouvrage de Thomas Henry Huxley, qui place côte à côte les squelettes de gibbon, orang-outang, chimpanzé, gorille et homme.
  • pour leur « métamorphose » : « le thème des différents âges de l’homme, qui nourrit la peinture et la gravure depuis la Renaissance. (…) C’est cette opération iconographique qui crée la perception de l’évolution comme un développement unifié et linéaire, aussi homogène que s’il s’agissait de la vie d’un être humain ».
  • pour l’effet de mouvement : les chronophotographies de la marche d’Etienne-Jules Marey auxquelles « l’illustrateur emprunte le dynamisme de la déambulation, qui anime la fresque évolutionniste d’un pas décidé ».

Des clichés encore présents dans l’éducation

Selon Alice Michel-Salzat, maître de conférences en génétique à l’Université Paris VII-Diderot, cette représentation est l’héritière de « l’Échelle des êtres, ou Scala Naturae, qui nous vient de l’Antiquité (4). Elle a été reprise par certains savants des temps fixistes et des philosophes des Lumières. Les arbres d’Haeckel en sont un bon exemple. Ils placent les êtres inférieurs en bas et l’homme en haut avec cette même idée de progrès vers l’homme en tant que sommet évolutif. ». Une idée bien ancrée dans les esprits et dont nous avons du mal à nous débarrasser (voir des exemples récents ici et ici).

Malgré ses erreurs flagrantes, il faut avouer que la marche de l’homme est « immédiatement saisie et instinctivement comprise par tout le monde » souligne le paléontologue Stephen Jay Gould. Voilà pourquoi les manuels scolaires ne se sont pas privés de l’utiliser. Ce n’est que dans les années 1990 qu’elle a été remplacée par l’image du buisson de l’évolution. C’est ce qu’explique le journaliste Vincent Gaullier dans « L’odyssée de l’espèce à travers les programmes » (5).

S’appuyant sur une étude de Pierre Clément et de Marie-Pierre Quessada, professeur agrégée de SVT et doctorante sur le thème de l’enseignement sur les origines de l’espèce humaine. Il explique que la « nature zoologique d’Homo sapiens » a mis 98 ans ( !) pour être intégrée dans les programmes scolaires, après le Systema naturae de Linné en 1735. Les « obstacles qui ont ralenti la diffusion des connaissances sur l’origine de l’homme » ? Le « refus d’une origine commune avec les singes, la croyance en la supériorité de l’homme, le racisme »…

« L’échelle des êtres place le singe en premier, l’homme blanc en dernier et tous les intermédiaires plus ou moins sombres entre les deux. Par conséquent, la « race supérieure » est l’homme blanc européen, les autres étant inférieures. Cette logique est inhérente à la représentation elle-même » précise Alice Michel-Salzat. Aujourd’hui encore, l’homme moderne est représenté comme un homme blanc, et pas noir ou asiatique et encore moins comme une femme (sauf dans les cas de détournements de l’image initiale par des féministes) (6).

Une solution pour mieux enseigner l’évolution est suggérée dans le Guide critique de l’évolution (7) : il s’agit de prendre le sens inverse, en partant de l’homme pour retourner vers le passé afin d’éviter le finalisme et « restituer la diversité et l’unicité du vivant, et évite[r] de « couper » les branches ». Une solution très habilement choisie par Denis van Waerebeke et Vincent Gaullier pour leur documentaire Espèce d’espèces. Dans les controverses comme dans la vie, il est parfois bon de prendre les choses à rebrousse-poil.

 

Voir plus de vidéos sur ce thème dans un billet de Tom Roud (merci @Enroweb pour la mention).

Notes :

(1) Nous reviendrons dans de futurs billets sur les notions de créationnismes et d’intelligent design, aux États-Unis et ailleurs.

(2) Voir à ce sujet Myths of Evolution : The Ladder of Progress par Chris Bateman qui se définit comme philosophe, concepteur de jeux et auteur.

(3) Tout aussi intéressant mais en anglais : The March of Progress has deep roots, sur le blog Laelaps du journaliste scientifique américain Brian Switek et « You Are Here », Missing Links, Chains of Being, and the Language of Cartoons, de l’historienne des sciences Constance Areson Clark (en pdf).

(4) Voir le dossier Sagascience Évolution du CNRS et notamment l’article d’Hervé Le Guyader.

(5) Il cite même l’exemple d’un manuel scolaire allemand de biologie datant de 1993 où l’homme est placé en haut d’une échelle, au-dessus d’un singe et d’un dinosaure.

(6) Au sujet du « racialisme » ou racisme scientifique, lire La mal-mesure de l’homme : l’intelligence sous la toise des savants, de Stephen Jay Gould et cet article sur Le Post.

(7) Guide critique de l’évolution, sous la direction de Guillaume Lecointre, Belin, novembre 2009.