McKean, Fructus, Manchu : les artistes des Utopiales

Arrivée à Nantes mercredi après-midi, j’ai juste le temps de photographier le Château des Ducs de Bretagne avant de rejoindre la Cité des Congrès de Nantes qui ouvre ses portes aux visiteurs du festival en fin de journée. J’ai profité de ce premier soir pour jeter un œil aux expositions des Utopiales. Voici quelques résumés, avant peut-être de parler plus longuement de chaque artiste / expo dans de futurs billets.

Amazing Science

Pour cette exposition, l’Inserm et le CEA se sont réapproprié l’esthétique des pulps, ces magazines de SF très populaires au Etats-Unis durant la première moitié du XXème siècle. Chaque affiche était complétée par un petit texte de l’auteur de science-fiction Claude Ecken. Je vous laisse découvrir cette expo dans le Musée virtuel de l’Inserm.

Dave McKean

Florilège des oeuvres de l’artiste Dave Mc Kean. Sa présentation dans le programme des Utopiales parle d’elle-même : Graphiste génial et protéiforme, artiste aux talents illimités, de la musique à la peinture, en passant par le cinéma, nombreux sont ceux qui se demandent où s’arrêtent ses champs de compétences. Né en 1963 en Angleterre, Dave McKean, après un passage par les Beaux-Arts qui ne le détournent pas de son amour pour la bande dessinée, rencontre Neil Gaiman avec qui il va construire ses chefs d’œuvres successifs comme Violents Cases, Signal to Noise ou Cages. D’autres suivront. De MirrorMask, son premier long métrage à Batman : Arkam Asylum, McKean impose son style reconnaissable entre tous, un style fait de collage et de mauvais traitements, pour nous conduire sous la pluie dans les recoins sombres de l’âme humaine. En nous montrant à quoi ressemble le chemin d’un artiste épris de liberté et de rock n’roll.

Nicolas Fructus

Nicolas est l’artiste qui a conçu l’affiche du festival (à l’ordinateur, sans esquisse préalable). Lors d’une des conférences, il indique avoir souhaité « faire un cadavre exquis qui ait un sens une fois tous les éléments mis en place ». Sa série de quinze tableaux photographiques plutôt dérangeants, « Mémoire des mondes troubles » est inspirée des univers lovecraftiens. Nicolas Fructus a monté et retouché des collections de plaques de verre, photos anonymes de la fin du 19ème siècle. « Pour cette exposition, j’ai récolté des plaques photographiques, esquissé les créatures puis créé une histoire pour les lier ensemble ». Nicolas Fructus travaille actuellement sur l’illustration d’un jeu et a déjà accumulé plus de… 500 visuels.

Manchu

Cette exposition présente une partie des œuvres de Philippe Bouchet, ou Manchu, créées pour Ciel et Espace. Qui est Manchu me direz-vous ? « Manchu se passionne très jeune pour le dessin, la conquête spatiale et la SF. Après un détour par le dessin animé (Ulysse 31), il devient très vite l’illustrateur phare des plus illustres collections de science-fiction, de Robert Laffont à Denoël en passant par le Livre de Poche. Manchu ajoute à ses talents d’illustrateur – il décroche le Grand Prix de l’Imaginaire en 2001 – un souci de réalisme permanent ».

Dernière planète avant Legoland

Il s’agit, d’après le programme, de la première exposition de science-fiction en briques LEGO (de langue française), créée par des AFOLS (« Adult fans of Lego ») fans de SF. Joli travail ! :)

>> Plus d’informations : (voir mon premier article et retrouver les photos sur mon compte Flickr)
>> Illustrations : affiche des Utopiales, photos de Marion Sabourdy sauf Nicolas Fructus par T.Lilly,

Considérations sur la prétendue disparition des macrosauriens

Chute d’une météorite géante ou activité volcanique frénétique : telles sont les causes invoquées pour expliquer la disparition des dinosaures. Non, non, trois fois non, les scientifiques n’y sont pas du tout ! Plongez-vous plutôt dans le livre « Les derniers dinosaures » (1) pour enfin découvrir la vérité ! Et bien oui, jusqu’ici, tous les paléontologues et géologues se sont lourdement trompés. C’est Basile Hannibal Lecoq (BHL pour les intimes ^^), de l’Association Francophile de Paléontologie qui nous l’apprend avec aplomb, s’entourant de multiples citations littéraires (« Words, words, words » de Shakespeare), bibliques (« Vox clamantis in deserto », St. Mat. III. 3) ou scientifiques compliquées (animaux poïkilothermes).

Il est absolument sûr de lui : il a trouvé la réponse à ce mystère dans un manuscrit de la lointaine bibliothèque de Bichkek intitulé « Memorandum sur les macrosauriens et leur mode de vie » par l’obscur Marichk Donatienkov. Ce-dernier l’a écrit après avoir étudié « quelque 360 crânes, 2000 vertèbres cervicales et 423 207 écailles ou squames de macrosauriens de toutes tailles : megalus saurianus imperator, mediosaurianus vulgaris, nanosaurianus invisibilis » (notons en passant que le « prestigieux » savant en a oublié les majuscules sur les noms de genre – sans doute l’émotion de la découverte).

Généreux, BHL partage sa trouvaille avec le lecteur. Les quelques os découverts par Donatienkov lui ont permis de dresser un panorama de la vie de nos « ancêtres » sauriens. Loin des clichés belliqueux à la Jurassic Park, ils étaient des « créatures plus soucieuses d’« éros » et d’« agapê » que préoccupées d’en imposer à leurs congénères ». Ces gros lézards avaient des mœurs tout à fait plaisantes : « périodes dédiées à l’étude, à l’amour ou au jeu (…) courses d’orientation ou exercices d’équilibre (…) jeux de main et de hasard (…) cueillette des pommes de séquoias géants »… On apprend même, non sans étonnement, que les macrosauriens étaient… tous végétariens, mélomanes et tendres avec leurs enfants et leurs « créatures âgées ». Une vision plutôt poétique ! Donatienkov se risque même à des considérations aussi farfelues qu’inébranlables sur la durée des jours à cette période : « des journées de plus de mille heures pouvaient être suivies de jours de quelques secondes ». Jusqu’au jour où un petit saurien trop curieux et gourmand précipite ses congénères dans la Chute…

Vous l’aurez compris, ce « pastiche de livre scientifique du XIXème siècle » est un vrai bonheur à lire ou simplement à parcourir. A chaque page, on admire l’élégance du style de l’auteur, Didier de Calan, qui sait mélanger brillamment les sciences avec l’humour et la rêverie. Mais ce texte serait incomplet sans les illustrations touchantes de Donatien Mary (2), des gravures sur bois d’un style rond et enfantin, simplement colorées de noir, de jaune, ou d’un bleu-vert du plus bel effet. Ses dinosaures arborent des yeux globuleux mais des traits joliment épurés et anthropomorphiques.

A première vue, on pourrait croire que cet ouvrage s’adresse seulement aux enfants. En effet, il effleure des notions de sciences en les parant d’éléments poétiques, comme aurait pu le faire un Jules Verne égaré dans un cabinet de curiosités. Mais je préfère le conseiller d’abord aux parents, qui pourront ajuster le message sur deux points (3). D’abord, ces pauvres Basile Hannibal et Marichk Donatienkov sont plus des illuminés que des scientifiques du XIXème. Par leur manque de jugeote et leur ego surdimensionné, ils empruntent plutôt aux cranks. Selon l’archéologue Jean-Loïc Le Quellec, les cranks sont « des chercheurs isolés persuadés d’avoir fait une découverte susceptible de remettre en cause des connaissances acquises dans un domaine, qui se démènent comme des diables pour la faire reconnaître mais dont les prétentions ne rencontrent qu’un silence poli, et qui en concluent aussitôt qu’ils sont victimes d’une cabale institutionnelle visant à étouffer des recherches allant trop loin dans la remise en cause des « dogmes officiels » » (4). Bref, pas vraiment le chercheur lambda.

Ensuite, et c’est un avis strictement personnel, les références à la Bible sont un peu trop présentes à mon goût. OK quand il s’agit de parler au nom d’un scientifique du XIXème, mais pas quand elles empiètent sur l’intrigue. Messieurs les auteurs, ces sympathiques macrosauriens si justement décrits et dessinés valent bien mieux !

(Merci à @Enroweb pour m’avoir fait découvrir ce livre savoureux)

>> Notes :

  1. Les derniers dinosaures, éditions 2024. 64 pages en trichromie, format 25 x 34,5 cm, 24,50 euros
  2. Donatien Mary a été sélectionné au concours « Jeunes Talents » du festival d’Angoulême et participe à la nouvelle formule de la revue Lapin (L’Association)
  3. Tout en gardant en tête qu’il s’agit de rêver, et pas de réciter sa dernière leçon de géologie bien sûr
  4. Citation extraite du magazine « Science… et pseudo-sciences » n°294 (janvier-mars 2011) de l’AFIS