Jouer pour discuter la science

Lundi 14 février avait lieu à l’Espace des sciences Pierre-Gilles de Gennes à Paris (1) une « journée d’échanges et de formation sur les jeux de discussion dans l’animation scientifique et la gouvernance de la science ». Gayané et moi-même y avons participé.

Quand on parle de jeux scientifiques, on pense souvent à la boîte du « parfait petit chimiste », ou aux squelettes de mammouth à reconstituer (2). On cite parfois – mais plus rarement – les jeux de plateau, sur lesquels le médiateur Thomas Schumpp à écrit un billet. Or, lundi dernier, Matteo Merzagora, du groupe Traces et la consultante Paola Rodari nous en ont fait découvrir un troisième type : les jeux de discussion sur des thématiques scientifiques.

Selon le « Manifeste des jeux de discussion » distribué ce jour-là, « Un jeu de discussion n’est pas un autre moyen de communiquer la science et la technologie (…). C’est (…) une manifestation de démocratie, un événement dans lequel les scientifiques, les porteurs d’enjeux, les politiques et le public peuvent discuter les différents aspects de la science, la technologie et la gouvernance. Les expériences personnelles et les sentiments sont aussi importants que les connaissances scientifiques ».

Matteo et Paola se sont appuyés sur l’initiative européenne Decide pour faire jouer et partager, durant une journée (3) la trentaine de participants (médiateurs, chercheurs, ingénieurs, journalistes, responsables d’associations…).

Des jeux scientifiques en licence CC

Le site PlayDecide est une base de données de jeux de discussions pour aider au débat sur des controverses scientifiques. En cinq ans, le projet est passé de cinq thèmes en trois langues à une vingtaine de jeux différents en vingt langues.

Les kits de jeux consistent en un plateau et plusieurs cartes téléchargeables gratuitement et modifiables à volonté (4). Notre petit groupe a par exemple joué sur le thème « VIH/SIDA et responsabilité juridique » et d’autres ont abordé les neurosciences, les nanotechnologies, les cellules souches et « les jeunes & les médias ».

Une partie se joue avec 5 à 8 personnes et dure en moyenne 1h30 à 2h. Les participants prennent connaissance de cartes « Récits », « Infos », « Thème » et « Défi » qui leur apportent différentes informations sur le sujet ou leur permettent de relancer la discussion. Chaque joueur doit choisir des cartes et expliquer ses choix (« cette carte m’a choqué car… » ou bien « je suis d’accord avec celle-ci parce que … »). Au terme des discussions, le groupe doit prendre position sur le sujet, en votant le long d’une échelle graduée de « en faveur de » à « non acceptable ».

Si on ne peut pas dire qu’il s’agit d’un « vrai » jeu de plateau (pas de rôle à jouer ni de pion, pas de point ou d’argent gagné), le « but du jeu » est quand même atteint : nous avons échangé, débattu, pris position au sein de notre petit groupe, qui ne contenait pourtant aucun spécialiste du VIH.

Quelques joueurs ont néanmoins soulevé des limites : les sources ne sont parfois pas assez précises, la quantité d’information est dure à gérer, l’utilisation des différentes cartes « casse le rythme » du jeu. Une carte en particulier a gêné certaines personnes : le « carton jaune » qu’on peut attribuer à une personne qui parle trop. Paola Rodari nous explique que les européens réagissent différemment à cette carte : « les italiens en ont besoin et en abusent tandis que les scandinaves n’y ont jamais recourt, mais utilisent souvent la carte « Défi » pour relancer un débat un peu mou ».

Des jeux pour échanger et s’ouvrir aux autres

Les jeux de discussion peuvent être proposés à tous les publics, depuis l’école primaire jusqu’aux conférences de citoyens ou assemblées générales d’associations. Par exemple, le jeu Decide sur le VIH a été proposé dans une prison autrichienne tandis qu’un groupe de Bristol (Grande-Bretagne) a conçu un jeu de rôle sur la fécondation in vitro (FIV).

Les jeux nécessitent en revanche la présence d’un médiateur qui en explique le but au préalable. « Dans les musées, les bibliothèques ou les associations, les gens ne comprennent pas bien de ce dont il s’agit, explique Paola Rodari du SISSA MediaLab, s’ils pensent que c’est un jeu classique, ils viennent avec leurs très jeunes enfants et on ne sait pas quoi en faire. S’ils croient que c’est trop sérieux, ils ne viennent pas ».

Mais bien utilisé, le jeu peut intervenir dans un contexte où les gens n’ont jamais eu l’occasion de s’exprimer. Une fois le jeu commencé, le médiateur laisse les joueurs entre eux et le temps de parole se partage (a priori) spontanément de manière équitable. Une session peut éventuellement se poursuivre avec l’intervention d’un expert du sujet. Les participants seront d’autant plus concernés qu’ils auront donné leur avis juste avant.

Paola Rodari voit ces jeux comme un « moteur de participation sociale », à l’image des jeux Democs pour la politique et l’économie. Matteo Merzagora renchérit : « ce sont des plateformes simples et agréables pour améliorer la prise de conscience sur des sujets de sciences et de technologie. Ils donnent un cadre positif pour débattre et échanger des expériences et des points de vue ».

Paola Rodari  présente une fiche-joueur d’un jeu Decide

Et l’avantage supplémentaire de ces jeux est que les résultats de chaque partie peuvent être collectés et enregistrés sur le site internet PlayDecide. En somme, il s’agit d’une « continuité entre l’animation pure et la décision juridique ou politique » indique Matteo.

Du jeu de discussion… à la décision politique

Myriam Charroy, coordinatrice départementale de l’initiative « Questions de Sciences, Enjeux Citoyens » (QSEC) pour l’Essonne a évoqué l’expérience de participants qui ont suivi une réflexion sur la bioéthique et ont participé à la conception d’un jeu de l’oie sur le thème « Faut-il vouloir la vie à tout prix ? ». La règle du jeu est de se mettre dans la peau d’un personnage, depuis la naissance jusqu’à la mort. « Ce prototype n’avait pas pour but d’être une aide à la décision mais plutôt une aide au questionnement » poursuit la jeune femme.

Quant à l’initiative Decide, elle a « fait des bébés » en donnant lieu « à la création d’une douzaine de petites bourses de 2500 euros (micro-FUNDs), pour produire de l’innovation dans les jeux » ajoute Paola Rodari en donnant quelques exemples de jeux menés à bien, sur la tuberculose (Moldavie et Roumanie), les volcans (Naples, Italie), la vaccination (Estonie), les personnes âgées (Autriche) ou encore les maladies rares (Angleterre).

Matteo Merzagora, ancien journaliste et auteur, est enseignant, médiateur et muséographe au sein du groupe Traces

Concernant ce dernier thème, François Houyez est venu nous présenter l’expérience d’Eurordis, un groupe de 449 associations en Europe qui représente plus de 4000 maladies rares. Depuis 2007, « Eurordis s’interroge sur de nouvelles méthodes pour obtenir l’opinion de ses membres sur des projets de politique européenne de santé ». Le groupe a décidé d’utiliser les jeux de PlayDecide en créant le projet POLKA.

La volonté de cette association est de faire débattre ses membres via les jeux Decide, sur des sujets comme l’accès aux traitements, le droit des malades aux soins à l’étranger, la recherche sur les cellules souches, etc., pour ensuite influer sur les décisions politiques européennes. A l’heure actuelle, Eurordis a proposé 112 sessions de jeu pour lesquelles les résultats ont été enregistrés. Son objectif est d’en faire entre 500 et 700 ce qui représente 6000 à 7000 personnes (patients, familles, médecins…). Mais pour cela, l’association cherche des partenaires pour concevoir plus de jeux.

Créer un jeu de discussion : pas si simple

Et pour clore la journée en beauté, nous avons été invités à créer nous-mêmes un jeu de discussion, ou tout du moins de réfléchir à une telle conception. Sur les tables : trois dés pour déterminer un thème (SIDA, réchauffement climatique, homme augmenté…), un lieu et un public (médiathèque pour enfant, centre commercial…) et un objectif (informer, débattre, partager…). Notre petit groupe a tiré « partager » autour du « réchauffement climatique » dans un « centre commercial ». Pas simple ! Après quelques idées, rires et contre-arguments, chaque groupe a répondu à quelques questions : « comment le public est-il invité à réagir ? », « sous quelles formes sont présentées vos informations ? », « quelles personnes-ressources contacteriez-vous ? »… Une méthode simple, qui permet de décliner des jeux à l’infini.

Notes

  1. L’Espace des sciences Pierre-Gilles de Gennes est la « vitrine scientifique » de l’École supérieure de physique et de chimie industrielles (ESPCI ParisTech) et de la ville de Paris. Il se définit comme un laboratoire d’innovation pour la communication des sciences, un espace de médiation grand public, un lieu d’interface entre science, culture et société et un centre de ressource et d’échange pour les professionnels de la médiation.
  2. Voir par exemple le catalogue de la boutique Imaginascience.
  3. Cette journée était proposée gratuitement par le projet FUND (Facilitators’ Units Network for Debate), financé par la Commission européenne (Programme Science et société) et coordonné par ECSITE, le réseau européen des musées et centres de sciences. Ce projet encourage les collaborations et les réseaux au niveau local pour favoriser une participation citoyenne aux choix scientifiques.
  4. Les jeux Decide sont proposés en licence Creative Commons, ce qui permet aux médiateurs et citoyens de créer leurs propres kits de jeu.

>> Illustrations : Gayané et Marion, pour Knowtex (voir la galerie sur FlickR – licence CC)