Improbablologie, le retour !

Pierre Barthélémy (@PasseurSciences) et Marion Montaigne (nouvellement sur Twitter : @Prof_Moustache) ont remis ça ! Quoi donc me demanderez-vous ? Ils recommencent à parler de sexe, d’alcool et de musique country… Vous n’avez rien compris ? Bon, OK, on rembobine et on recommence ! « Improbablologie et au-delà » (Dunod) est le 2ème recueil de chroniques du journaliste Pierre Barthélémy publiées de novembre 2012 à décembre 2013 dans le supplément « Science et Médecine » du journal Le Monde (Pierre tient aussi ce blog).

A l’image des Prix IgNobel, qui récompensent chaque année les recherches les plus improbables, il est question dans ce livre d’ogres, de chercheur chaste, de rôti de porc, de morve, de convaincantes foutaises, de scrotum et de Spiderman. Curieux programme me direz-vous. C’est pourtant celui que le journaliste a sélectionné pour nous, scrutant avec minutie les journaux scientifiques les plus sérieux – voire même les plus austères – pour y sélectionner les publications les plus loufoques.

Avec une idée en tête : « faire sourire puis réfléchir, voir comment la méthode scientifique est capable de répondre à de multiples questions, aussi absurdes ou cocasses soit-elles ». Le premier recueil ayant reçu le prix « Le goût des sciences 2013 », qui récompense les ouvrages « facilitant l’accès du plus grand nombre à l’univers scientifique », je ne vous ferai pas un dessin à la fois sur l’intérêt du bouquin, sur l’écriture, drôle et maîtrisée (merci pour ces bons mots et ces jeux de mots savoureux) et même sur les références aux chansons populaires et aux blockbusters hollywoodiens pour donner envie à tous de découvrir les sciences.

En 50 chroniques courtes et savoureuses, on fait la connaissance d’un jeune homme qui glisse une grenouille en plastique dans sa vessie, de mangeurs de compétition, d’un homme qui pèse ses poils, d’helminthologistes (les chercheurs qui étudient… les vers parasites !), de pigeons esthètes ou encore d’un chercheur très énervé. Pratique, ce livre vous proposera également une solution pour ne pas trop dépenser votre argent en shopping ou encore une recette pour fabriquer un rôti de sein ! Enfin, il vous révèle que les mammifères mettent en moyenne 21 secondes à se soulager (vous testerez…).

Et au milieu de ces réjouissantes, on prend conscience que le journaliste n’est pas le seul à se moquer (avec tendresse) des chercheurs. Eux-mêmes ne manquent pas d’humour, dans leur manière de rédiger leurs résultats, voire de courage, quand ils s’opèrent eux-mêmes (les plus frileux se rabattant sur leurs étudiants) !

Du côté des illustrations, Marion Montaigne, sa consoeur en Improbablologie comme elle le prouve régulièrement sur son blog, vient compléter, de son œil taquin, certaines chroniques et permettra sûrement d’en rajeunir le lectorat, qui suit chaque semaine

Bref, un livre à lire, à offrir et à ranger à côté de ceux de Roland Lehoucq (quelques similitudes quand Pierre prend des exemples du côté du cinéma et de la science-fiction), des autres ouvrages de Marion Montaigne et des DVD de Myth Buster (parce qu’on y retrouve le même enthousiasme).

Vulgarisation : les recettes de deux journalistes scientifiques

Quel est votre meilleur souvenir lié aux sciences ? Un prof de math passionnant (mais si, mais si !), un bouquin captivant, une nouvelle étonnante vue à la TV, un film de science-fiction qui vous a scotché, une expérience proposée par un doctorant lors de la Fête de la science ou encore un événement d’ampleur planétaire comme « l’amarsissage » (atterrissage sur Mars) du rover Curiosity ?

Qui ne s’est jamais demandé comment étaient produits ces livres ou ces images ? Où est-ce que les journalistes trouvent leurs idées ? Que font les chercheurs dans leurs labos ? Vous-même doctorant, chercheur, ingénieur, vous aimeriez vous lancer et raconter votre travail mais ne savez pas vraiment par où commencer (votre dernière tentative, à un repas de famille s’est soldée par la chute du dentier de mamie, qui s’est endormie en vous écoutant )… Pour répondre à ces interrogations, la journaliste scientifique Cécile Michaut vient de publier le livre « Vulgarisation scientifique, mode d’emploi » aux éditions EDP sciences.

En cinq chapitres, Cécile revient sur les raisons qui poussent les chercheurs à partager leur passion pour les sciences et la découverte (rendre des comptes aux citoyens, faire progresser sa propre pratique, trouver des financements, faire naître des vocations…), sur les différentes formes de vulgarisation (livre, conférences, expositions, animations, bar des sciences, théâtre, débats…) et sur les éléments à garder en tête ou les pièges à éviter quand on se lance (connaître son public, choisir son message…) (1).

On y apprend que les Français, comme les Allemands ou les Japonais sont bien plus réticents à vulgariser leurs recherches que les Anglo-saxons. Qu’il n’existe pas de réelle formation à la vulgarisation dans les cursus de « sciences dures » (ni à la pédagogie ou à l’histoire des sciences d’ailleurs) et que beaucoup de vulgarisateurs en herbe ont peur de manquer de légitimité. Assez fou de voir à quel point la prise de parole en public, les projets pluridisciplinaires ou l’humour bloquent encore pas mal de scientifiques… Par ce livre et les formations qu’elle propose, Cécile Michaut tend à rassurer ces scientifiques et à les aider à se lancer, en leur montrant les avantages que la vulgarisation peut apporter à leur travail de chercheur et / ou d’enseignant.

Point fort du bouquin : les 15 portraits de vulgarisateurs (chercheurs, journalistes ou animateurs) dont les témoignages complètent bien le reste du livre et donnent des pistes pour aller plus loin : l’envie d’innover de Julien Bobroff (2), le travail sur l’estime de soi par Claire Le Lay, l’accent mis sur la médiation plutôt que la vulgarisation par Richard-Emmanuel Eastes, le constat du peu d’ouverture des sciences dures aux sciences humaines par Pierre-Henri Gouyon, le combat contre les stéréotypes de Catherine Vidal (voir sa participation à TEDx Paris en 2011 : « Le cerveau a-t-il un sexe ?« ), le besoin de se donner du temps revendiqué par Etienne Klein, l’expérience ShakePeers (diffusion de la connaissance sous forme vulgarisée, libre, collaborative et ouverte) lancée par Vincent Bonhomme, l’utilisation de la science-fiction par Roland Lehoucq, le militantisme de Valérie Masson-Delmotte, la séduction portée en étendard par Marie-Odile Monchicourt, etc. Si je peux faire ma pointilleuse, il manque peut-être un ingénieur blogueur au C@fé des sciences et une doctorante amatrice de Twitter ;-)

J’en profite également, une fois n’est pas coutume, de déplorer le peu de femmes présentes en exemple. Nul oubli ou négligence de la part de l’auteur. Simplement, les femmes en sciences et dans la vulgarisation sont soit moins nombreuses, soit osent moins se lancer et doivent parfois compter sur le soutien de chercheurs hommes plus âgés pour se rendre compte qu’elles sont légitimes dans cet exercice. Heureusement, on compte des blogueuses et des jeunes femmes douées comme Marie-Charlotte Morin, la gagnante française du concours « Ma thèse en 180 secondes » (et deuxième à la finale internationale), pour donner l’exemple ! (3)

Ce « guide », à ma connaissance le premier du genre en France, est publié 6 ans après le « Guide de vulgarisation », écrit par Pascal Lapointe, lui aussi journaliste scientifique, mais de l’autre côté de l’Atlantique à l’Agence Science Presse (Québec). Si les deux livres proposent globalement des conseils autour des meilleures manières de vulgariser (4), l’ouvrage québécois, deux fois plus épais (332 pages contre 160), passe plus de temps autour du journalisme scientifique, des conseils pour les non scientifiques, de la manière dont le vulgarisateur peut « se vendre » auprès des rédactions et, surtout, des possibilités d’internet.

En avance sur cette réflexion, Pascal Lapointe et l’Agence Science Presse proposent d’ailleurs très régulièrement des billets de blog sur les questions de journalisme scientifique, de crise de la presse, de la relation entre blogueurs, chercheurs et journalistes, etc. Pascal a notamment rédigé le livre « Science, on blogue » avec Josée Nadia Drouin et dirigé l’édition des recueils annuels « Les meilleurs blogues de science en français » (2013 dans laquelle figure un de mes billets \o/, 2014).

Pour résumer, le livre de Cécile, plus court et plus facile à trouver du côté français trouverait bien sa place à côté de toutes les machines à café des labos français, pour pouvoir être lu par tous les doctorants, chercheurs ou ingénieurs de recherche qui passent par là. Il leur donnera envie de se lancer et pourra s’accompagner d’une formation de un à trois jours, par l’auteur (voir également son blog). Quant aux plus mordus, le livre de Pascal leur permettra d’aller encore plus loin, avec l’ouverture qu’on connait aux québécois sur la culture anglo-saxonne ! Dans les deux cas, n’hésitez pas à discuter avec eux sur Twitter : @CecileMichaut & @paslap !

>> Notes :

  1. L’auteur a fait le choix d’évoquer des exemples « classiques » de vulgarisation scientifique (normal, puisqu’elle s’adresse à des personnes souhaitant se lancer). On peut se demander s’ils sont adaptés au public « distant », celui qui ne va pas aux expositions et aux conférences…
  2. Julien Bobroff a lancé le groupe de recherche « la physique autrement ». Il est également très actif sur Twitter (@jubobroff)
  3. Lire notamment le billet « Où sont les vulgarisatrices ? » sur le blog de Cécile Michaut
  4. Ils ont aussi tous les deux fait le choix d’un dessin humoristique en couverture ! L’occasion de rappeler l’intérêt des illustrations et des BD sur les sciences, comme le blog de Marion Montaigne

Des réseaux sociaux au FabLab : la culture scientifique et ses publics

L’arroseuse arrosée ! J’ai eu l’honneur d’être interviewée par Marion Coville pour le 8ème numéro de la sympathique revue POLI (« Politique de l’image »), sorti en février 2014 et dont le thème est «  Les images de la science  ». Vous trouverez ci-dessous quelques extraits de l’article en question : « Des réseaux sociaux au FabLab : la culture scientifique et ses publics » (7 pages tout de même !). Pour acheter le numéro (ce que je vous recommande fortement), c’est par ici.

Marion Coville : (…) Au sein des médias, quels sont les enjeux de la vulgarisation scientifique et comment s’organise la pratique du journaliste, situé à l’intersection entre scientifiques, médias et publics ?

Marion Sabourdy : Il me semble qu’il y a autant de manières d’appréhender les sciences et la vulgarisation scientifique qu’il y a de médias et de journalistes. De mon côté, depuis 2007, j’ai eu l’occasion d’écrire sur plusieurs supports qui avaient chacun leurs propres contraintes (…). J’étais tour à tour plutôt concentrée sur l’actualité (…), sur un dossier de fond voire sur la réflexion autour de ma propre pratique, via mon blog, les échanges avec d’autres professionnels sur les réseaux sociaux et les différents billets que j’ai écrits ou édités pour le blog de Knowtex. (…) Si je devais résumer mon impression après ces quelques années : parler de science, c’est aussi bien évoquer les résultats scientifiques, l’histoire des sciences, la recherche, les gens qui la font et la manière dont les sciences et techniques impactent notre société (…).

M.C. : Du point de vue de la diffusion et de la médiation des sciences à un large public, comment concevez-vous le rôle d’un Centre de culture scientifique, technique et industrielle (CCSTI) ? Quels sont les enjeux d’un tel lieu ?

M.S. : Les rôles et les enjeux des CCSTI ne me semblent pas si différents de ceux des médias scientifiques (…) La principale différence, c’est que la grande majorité des CCSTI propose un lieu d’accueil des publics (…). Je vois aussi un autre avantage par rapport aux médias nationaux : l’implantation locale des CCSTI. En Limousin, où j’ai grandi, il existe un CCSTI pour la région et en Rhône-Alpes, où je travaille actuellement, il y en a même un par département ! (…) D’un point de vue plus personnel, j’ai un petit coup de cœur pour les actions à la frontière entre sciences et arts, qu’il s’agisse de la littérature, des arts numériques ou plastiques (…)

M.C. : Le programme Inmédiats interroge le rapport aux sciences des 15-25 ans. Y a-t-il des modes et des outils privilégiés pour diffuser la culture scientifique auprès de cette tranche d’âge ?

M.S. : (…) Du côté d’Inmédiats, nous lançons des projets depuis [2012]. Les FabLab pour commencer, qui permettent de concevoir des projets de fabrication variés, de la boîte à bijoux aux robots en passant par un jeu d’échecs ou une luge. Sans citer tous les projets nous travaillons en commun autour des notions de Living Lab (…), de Studio (actualité, captation en direct d’événements, mise en valeur de contenus), de mondes virtuels ou de serious games. Pour ma part, j’anime le groupe Communautés où, avec mes collègues, nous expérimentons autour de l’utilisation des réseaux sociaux (…) et des visites en ligne, nous réfléchissons à la manière « d’accrocher » une communauté sur un thème précis (…).

M.C. : Quel rôle occupent les différents réseaux et outils sociaux dans la diffusion des sciences et de la culture scientifique ?

M.S. : (…) En tant que responsable du blog [de Knowtex] de 2010 à 2012, aux côtés d’une équipe de geeks, j’ai eu l’occasion d’évoquer des initiatives françaises, ou de faire témoigner des porteurs de projets étonnants (…) Les « historiques » (…) sont sans doute les blogueurs scientifiques : ils constituent des pionniers qui se sont petit à petit rassemblés en communautés : le C@fé des sciences, Hypotheses.org ou Plume. Certains journalistes leur ont emboîté le pas et leurs blogs sont très suivis et commentés : {Sciences²} (Sylvestre Huet), Passeur de sciences (Pierre Barthélémy), Effets de Terre (Hervé Kempf). A noter que l’Agence Science Presse (Canada) vient d’éditer un recueil des meilleurs billets de blogs scientifiques francophones de l’année 2012 [entre temps, la nouvelle version est sortie !]. (…) Du côté de Twitter (…) [je] salue le CNES (Centre national d’études spatiales), qui organise régulièrement à Paris et Toulouse des « tweetups » où il invite des mordus d’astronomie à faire un live-tweet (…) de leur rencontre avec des ingénieurs (…) Les musées d’art sont un peu en avance sur nous : ils lancent des « campagnes » sur Twitter (…) en encourageant leurs visiteurs à utiliser des hashtags partagés comme #jourdefermeture (…) ou #cesoirjesors (…). Citons enfin les blogs dessins, comme celui de Marion Montaigne (…) et ceux des membres de Strip science, les podcasts comme Podcast science, les concours de pocket films (…) comme ceux que le service Science et Société – CCSTI du Rhône (…) organise, le mouvement de la recherche participative, comme Vigie Nature, du Muséum national d’Histoire naturelle (…), les serious games (…) ou encore les wikis, comme ceux des Petits Débrouillards. Et j’en oublie sûrement ! (…)

[+ trois autres questions, sur les événements de la communauté "culture scientifique et technique", l’Open science et les Fab Lab !]

Un grand merci à « Moossye » pour m’avoir donné l’opportunité de coucher sur le papier toutes ces réflexions et ces rencontres :-)

A quoi servent les dinosaures ?

Il suffit de pas grand-chose pour être déstabilisé… Ainsi, la simple question d’une femme qui assiste à une conférence d’Eric Buffetaut, paléontologue et directeur de recherche au CNRS : « Mais, Monsieur, à quoi cela sert, ce que vous faites ? ». Peu satisfait de sa réponse ce jour-là (aspect culturel de la paléontologie, rôle dans l’accroissement des connaissances humaines…), le chercheur décide d’écrire un livre (1) pour répondre à cette curieuse… et à tous les autres.

Est-il besoin de le rappeler ? Si les derniers dinosaures qui ne sont pas devenus des oiseaux ont disparu il y a 66 millions d’années (et pas 65 !), ils sont aujourd’hui omniprésents dans la culture populaire. Et ça ne date pas de 1993 avec le film Jurassic Park. L’auteur se souvient très bien de ses livres des années 1950 qui regorgeaient de ces terribles lézards (2). Pourtant, avant la création du terme « dinosaure » il n’y a pas si longtemps (1842), ces fabuleuses bêtes étaient tout simplement inconnues !

Selon Eric Buffetaut, la paléontologie – une discipline qui a pris corps au tournant des 18ème et 19ème siècles avec la géologie – a permis de révéler les faunes et flores disparues et surtout de combattre les croyances qui prenaient les dents de requins fossiles pour des langues de serpent pétrifiées ou les ammonites pour des serpents transformés en pierre. En clair, la paléontologie ne se limite pas à quelques os de dinos poussiéreux ; elle a des messages à transmettre sur notre place dans l’univers !

A chaque chapitre, l’auteur nous emmène avec lui dans un voyage de plusieurs siècles (pour les sciences) et de plusieurs milliards d’années (pour leurs sujets d’étude) et aborde avec simplicité la méthode de datation radiométrique, la théorie de l’évolution, la disparition des espèces, la « valse des géographies et des climats » (oui, il y avait des dinosaures « polaires » vivant en Alaska)… « Ce n’est pas le moindre des paradoxes que cette science du pétrifié et du fossile soit avant tout celle qui souligne le changement » indique le journaliste Pierre Barthélémy (3). Un changement qui prend sens alors qu’on entend parler en permanence des dangers du changement climatique. Qu’on le veuille ou non, nous prévient l’auteur, le climat change et l’aspiration à la stabilité, à long terme, est vaine.

Au delà de cette réflexion profonde sur le changement et notre place sur Terre, j’ai bien apprécié la description de Paris à travers les âges : tour à tour steppe froide peuplée de mammouths, rhinocéros laineux et hommes de Néandertal (50 000 ans), lagunes au climat sec où gambadent le Palaeotherium (ancêtre du cheval) et l’Adapis, un primate (35 millions d’années, Ma), mer chaude qui abrite des requins et des mollusques (45 Ma), forêt tropicale avec ses tortues, crocodiles, et l’oiseau géant Gastornis (55 Ma) et enfin mer assez chaude où les mosasaures, reptiles marins contemporains des dinosaures, terrorisent leurs voisins aquatiques (75 Ma).

Un autre passage qui fixe bien les idées figure dans le chapitre « Les abysses du temps ». Eric Buffetaut nous rappelle différentes estimations de l’âge de la Terre : environ 4004 avant J.C. si on se fie aux créationnistes (je ne vous le conseille pas), 75 000 ans selon Buffon et enfin plus récemment (et toujours d’actualité), 4,5 milliards d’années. Si on ramène cette durée à une année, cela donnerait : création de la Terre le 1er janvier à minuit, premières traces d’êtres vivants le 18 février, fossiles en abondance le 15 novembre, apparition des premiers dinosaures et mammifères le 12 décembre, météorite à l’origine de la disparition des dinosaures le 26 décembre (joyeux Noël !), apparition du genre Homo le 31 décembre à 20h et début de l’ère chrétienne le 31 décembre à 23h59min45sec !

Ce nouveau livre sur le sujet de prédilection du chercheur (4) et de beaucoup (de grands) enfants est un bon moyen d’aborder la paléontologie mais aussi la géologie, leur histoire et leur technique. Il vient en partie combler l’absence d’ouvrages de vulgarisation pour adultes sur la paléontologie, même si on regrette sa petite taille et le manque de bibliographie…

>> Notes :

  1. Références : A quoi servent les dinosaures ? Eric Buffetaut, Manifestes, Editions Le Pommier, 2013, 90p., 12€
  2. Selon Eric Buffetaut, le cinéma et la télévision, en présentant les paléontologues comme des baroudeurs « chassant » les dinosaures, ont fait du tort à cette science. Il souligne les travaux de ses collègues qui s’intéressent à des organismes moins spectaculaires
  3. Lire la chronique de Pierre Barthélémy (@PasseurSciences) dans sa sélection de livres du 18 décembre 2013
  4. Eric Buffetaut a récemment écrit « La Fin des dinosaures : comment les grandes extinctions ont façonné le monde vivant » (Fayard), « Les Dinosaures » (Editions du Cavalier Bleu), « Les dinosaures sont-ils un échec de l’évolution ? » (Editions LePommier), « Que nous racontent les fossiles ? » (Le Pommier)
>> Lire aussi :
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Découverte des collections françaises de SF

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Le 20 avril dernier, j’étais à la Bibliothèque nationale de France pour l’atelier « Découvrir la littérature de science-fiction à la BnF ». Au programme : un panorama des collections françaises de science-fiction par Roger Musnik, bibliothécaire au Département « Littérature et Arts » de la BnF, chargé d’acquisition en littérature française (1). Le public : une quinzaine de personnes, dont plusieurs membres du site Noosphère qui seront « démasqués » grâce à leurs commentaires érudits.

Loin de moi l’idée de faire un compte-rendu exhaustif de cet atelier qui a duré 2h30. Commençons tout de même par son introduction, sur la notion de collection : « un ensemble de livres reconnaissables et distincts des autres par le format, la thématique, la visibilité iconographique (ex. : les couvertures métallisées de la collection Ailleurs et Demain) et publiés par le même éditeur ». Selon Roger Musnik, ce sont les collections, ainsi que les revues spécialisées, qui définissent un genre littéraire. Passons le rappel historique (sans doute l’objet d’un futur billet) pour se concentrer sur les collections, avec une liste non exhaustive :

>> Le Rayon Fantastique (1951 – 1964) : créée par les éditions Hachette et Gallimard. 124 titres publiés dont des classiques américains au début, des succès de la période et quelques français comme Gérard Klein. Ex. de titre : Les Cavernes d’Acier, d’Isaac Asimov

>> Anticipation (1951 – 1997) : créé par le Fleuve noir. 2001 titres publiés (2 à 4 publications par mois pendant les années 1970). Il s’agissait d’une littérature populaire, accessible à tous, d’une longueur limitée (180 pages). La collection a offert des débouchés financiers pour les auteurs français. Seront publiés au fil des décennies : Clarke, Asimov, Wul, Klein, Andrevon, Pelot, G.J. Arnaud, Wagner, etc. Les couvertures sont d’abord illustrées par René Brantonne [lire la présentation d'un livre à ce sujet] puis bleue avec un trou triangulaire. A noter qu’en 2004 la collection Rivière blanche sortira dont les couvertures ressemblent à Anticipation et la numérotation commence au numéro 2002

>> Présence du Futur (1954 – 2000) : créée par Robert Kanters et Elisabeth Gilles des éditions Denoël. 633 titres publiés dont un peu de fantastique et d’insolite. Le premier est Chroniques martiennes de Ray Bradbury. Seront également publiés : Andrevon, Zelazny ainsi que des anthologies annuelles du groupe Limite [Lire un article sur le site des Rumbatraciens]. Dans les années 1970, Elisabeth Gilles publie de la hard science-fiction, des livres féministes ou du cyberpunk. Présence – Présence du Fantastique (1990 – 1998) : deux collections associées à la précédente. Publieront 9 anthologies « Territoire de l’inquiétude ».

>> Club du livre d’Anticipation (1966 – 1987) : lancée par Jacques Sadoul. 127 titres publiés. Collection luxueuse, illustrée, volumes numérotés et vente par souscription. Ils rééditeront beaucoup de livres du Rayon Fantastique puis des inédits vers les années 1970. Collection parallèle : Aventures Fantastiques (32 titres)

>> Ailleurs et Demain (1969 – …) : dirigée par Gérard Klein chez Robert Laffont. 271 titres publiés (7 à 8 par an vendu entre 3 et 10 000 exemplaires – sauf Dune qui sera vendu à 100 000 ex.). Uniquement des livres grand format à la couverture métallisée (dorée pour Ailleurs et Demain Classiques). Volonté de mieux payer les traducteurs et de publier français (ce qui n’est plus le cas depuis un moment). Pas de fantasy, que de l’inédit. Publication de 7 titres de Dick, 8 de Le Guin, 22 de Silverberg. Lire l’article « « Ailleurs et demain » : bientôt trente-cinq ans d’avenir » sur le site Quarante-Deux.

>> J’ai lu SF (1969 – …) : collection poche qui propose surtout des rééditions de classiques grands formats, ainsi que les meilleurs récits de la revue Astounding stories, une revue trimestrielle sous forme de livre « Univers » et enfin des novellisation de films. Publication : Etoiles, garde-à-vous ! de Robert Heinlein (dont est tiré le film Starship troopers)

>> Le Livre de Poche SF (1974 – 1981 puis reprise en 1987) : 350 titres publiés en tout. Publieront également la Grande anthologie de la SF dont chaque volume présente des nouvelles sur un thème donné, ainsi que des nouvelles d’auteurs français. En 1987, la collection sera reprise par Gérard Klein pour republier des livres d’Ailleurs et Demain.

>> Editions des Moutons électriques (2007 – …) : publication d’études sur les genres de la SF, sur les auteurs et la littérature populaire et ses héros. Relance de l’ancienne revue Fiction, réédition des années 1910 – 1920 et romans inédits, notamment de français

>> Autres collections : Galaxie-bis (1965 – 1986), Dimensions SF (1973 – 1984), Anti-Mondes (1972 – 1977), Chute libre (1974 – 1978), Nébula (1975 – 1977), Ici et Maintenant (1977 – 1979), Presses Pocket (1977 – …), Nouvelles Editions Oswald (1978 – 1989), Atalante (1988 – …), Millénaires (1998 – 2004, reprise en 2011 sous le nom Nouveaux Millénaires), Imagine (1999 – 2004), Lune d’encre (1999 – …), Rendez-vous ailleurs (2002 – …), Folio SF (2000 – …). Et les plus récentes : ActuSF, Bifrost, Ancrage, Griffe d’Encre, La Volte (La Horde du Contrevent, de Damasio a été vendu à 70 000 ex.)…

>> Collections Fantasy : Rivages Fantasy (1994 – 2003), Mnémos (1996 – …), Bragelonne (2000 – …), Le Seuil Fantasy, Pygmalion, Orbit

Certains ouvrages de SFFF sont sortis hors collections spécialisées comme Ubik, de Philip K. Dick (10/18 – Domaine étranger), La Cité du Gouffre d’Alastair Reynolds (Presses de la Cité), American Gods de Neil Gaiman (Diable Vauvert)… Concernant la « forme » de l’atelier, le mot de la fin ira à Didier Giraud, qui écrit sur le site Les Mondes étranges : « Le seul regret, je dois l’avouer, c’est de se trouver au sein de la BnF, sorte de paradis sur terre pour quiconque aime les livres… et de devoir se contenter de la projection d’un powerpoint, alors qu’on rêverait de voir toutes ces collections dans leur intégralité, rangées dans d’immenses rayonnages !« . A noter que le prochain atelier aura lieu le mardi 21 mai à 17h. Et si cet article vous a plu, retrouvez une.recension beaucoup plus complète sur le site Noosphere

>> Note :

  1. Lire une interview de Roger Musnik sur le blog de la BnF et retrouver une conférence de la BnF de mai 2011 animée par R. Musnik : « Les auteurs de science-fiction américains et la contre-culture en France » avec Gérard Klein et Stanislas Barets dans le cycle « Les samedis des savoirs – Amérique : une contre-culture ? »

Live-tweet d’un livre : première expérience avec #Trex

Avec ses mini-messages de 140 caractères, Twitter n’aurait pas déplu à l’Oulipo. Beaucoup de membres tirent profit des limites de cette plateforme afin de créer des tweets poétiques (comme les Twhaïkus), littéraires ou artistiques.

Loin de prétendre faire la même chose mais inspirée par l’expérience de Marine Soichot (lire son article ici), j’ai souhaité de mon côté tester un autre usage de Twitter : le live-tweet de la lecture d’un livre.

J’avoue que mes intentions premières étaient bien moins nobles que vous ne pouvez le penser. A l’origine, je souhaitais rédiger un compte-rendu « classique » de la lecture du livre « T. rex – Tyrannosaurus et les mondes perdus » de Jean Le Loeuff. Mais étant donné que j’écris toute la journée dans le cadre de mon travail, je savais avant même de commencer que ce compte-rendu aurait terminé dans les limbes des brouillons de ce blog. En revanche, accompagner ma lecture de quelques tweets par-ci par-là me demandait – à première vue – moins d’investissement.

J’ai donc lu ce livre tout en tweetant des phrases rigolotes ou inspirantes ainsi que les commentaires qui me venaient en tête. Et ce live-tweet s’est avéré bien plus riche que je ne m’y attendais. Voici quelques points positifs et négatifs :

Points positifs

  • L’exercice stimule l’esprit de synthèse. Il est très mal vu de spammer tous ses followers en tweetant 50 fois d’affilée sur un sujet donné. Dans tous les cas, j’ai utilisé le hashtag #Trex : les personnes intéressées ont pu suivre le LT et les autres ont évité ces tweets précis (ça ne m’a pas empêché de perdre quelques followers dans la bataille mais tant pis, ils n’aiment pas les dinos…)
  • Le contenu des chapitres est bien mieux mis en valeur qu’avec un compte-rendu classique où on passe souvent outre de grandes parties du livre. En revanche, mon avis général sur le livre est sans doute resté plus discret car j’ai peu tweeté sur ce que j’en pensais. A améliorer pour les prochains !
  • Énorme point positif : la participation des twittos et les discussions lancées. J’ai eu la chance de pouvoir compter sur de nombreuses personnes curieuses et bavardes – ainsi que sur l’auteur du livre (!) – qui n’ont pas hésité à lancer la conversation, préciser / compléter des infos, renvoyer vers des références. Cette activité a réellement « augmenté » la lecture de mon livre (j’espère l’avoir montré dans le Storify)
  • Un compte-rendu de livre en tweets, photos et vidéos, c’est quand même plus sympa ! De plus, ce livre est idéal pour un LT : pas trop long, facile à lire, un sujet (les dinosaures) qui intéresse les twittos… Pas sûre que tout le monde réagisse bien à mon futur LT du livre du mathématicien Cédric Villani ;)
  • Bon, et au final, la raison première de ce live-tweet (« gagner du temps ») n’a pas du tout été respectée. Je pense que j’ai passé plus de temps à tweeter, construire le Storify et alimenter la discussion. Mais comme ça m’a beaucoup plus, je laisse ce point dans les positifs !

Points négatifs

  • Lire et tweeter en même temps, ce n’est ni facile ni agréable. J’ai testé une fois entre midi et deux en mangeant et avec le téléphone portable : à oublier ! En général, j’ai lu un ou deux chapitre à côté d’un ordinateur afin de pouvoir tweeter et construire le Storify en même temps (ça évite d’aller chercher tous les tweets après coup mais exit la lecture tranquille dans le lit)
  • La lecture étant hachée (je ne souhaitais pas tout lire et spammer tout le monde en deux jours) je n’ai pas totalement profité de l’expérience. Il y a sans doute un juste milieu à trouver (tweeter moins par ex. un ou deux tweets par chapitre)
  • Mon hashtag n’était pas bien choisi. Il était court (bien) mais trop utilisé (pas bien). Du coup, je ne sais pas vraiment si les personnes intéressées ont bien pu suivre via le hashtag… De plus, beaucoup d’entre elles ne l’ont pas utilisé lorsqu’elles me parlaient du livre

Les questions autour du droit au live-tweet de livre

Plus rapide que son ombre, Nicolas Loubet a réagit à mon live-tweet en sollicitant des spécialistes du droit et de l’édition afin de savoir tout bêtement si l’exercice était autorisé. Voici le Storify des échanges à ce sujet. Dans mon cas, il faut dire que l’auteur, présent sur Twitter, est plutôt bienveillant. Il a accepté ce live-tweet et y a même pris part ! Une attitude qui a sans doute fait mouche car deux ou trois personnes m’ont indiqué vouloir acheter le livre suite à ce LT !

Avant de vous laisser à la lecture de ce compte-rendu, je souhaitais faire un grand merci à toutes les personnes qui ont participé à ce live-tweet et à Gayané Adourian qui m’a inspiré ce billet :) Et voici donc la bête (le chargement du Storify prend un peu de temps) :

Les scientifiques jouent-ils aux dés ?

« La science n’a pas de limites », « certaines grandes découvertes se font sous la douche », « il faut toujours faire confiance aux experts » ou encore « les scientifiques sont des hommes très intelligents et socialement inadaptés ». Voilà quelques idées reçues qu’on croirait tout droit sorties du café du commerce.

On les retrouve toutes, ainsi que d’autres tout aussi gratinées dans le livre « Les scientifiques jouent-ils aux dés ? » publié aux éditions du Cavalier Bleu. Lecture indispensable moins pour se distraire du temps exécrable que pour bousculer sa propre vision des sciences. Et oui, même si vous êtes un habitué des magazines de vulgarisation et autres blogs de sciences, vous trouverez sans aucun doute un ou plusieurs passages qui viendront bousculer votre vision des choses.

En quatre grands chapitres et avec de judicieuses citations de chercheurs, humoristes, penseurs ou héros de séries (The Big Bang Theory, The Simpsons…), l’ouvrage démystifie les sciences et techniques et souligne leurs rapports étroits avec la société.

« Vous allez sur la lune mais vous pouvez pas empêcher mes chaussettes de sentir mauvais ? » Homer Simpson

L’approche est d’autant plus intéressante que ce recueil est le fruit de scientifiques de formation. Les 10 auteurs (1), membres du groupe Traces (voir nos portraits) ont fait ce pas de côté qui consiste à observer les sciences et techniques par le biais des sciences humaines et sociales. Beaucoup d’entre eux sont médiateurs, blogueurs, « communicants » de la science. Leurs écrits s’en ressentent, qui sont simples et pleins de bon sens, loin de certains dogmes « parfois véhiculés par les scientifiques eux-mêmes » indique Bastien Lelu, coordinateur du projet.

Son acolyte Richard-Emmanuel Eastes précise : « nous avons souhaité avoir une approche critique de la science, dans le bon sens du terme, la désacraliser, montrer qu’elle ne dévoile pas d’hypothétiques lois qui régiraient l’univers par exemple, tout en incitant sur la robustesse de ce qu’elle produit ».

Les chercheurs, souvent moqués et comparés à des professeurs Tournesol (dans le meilleur des cas) sont remis à une place qui leur sied mieux, celle d’humains qui font leur travail, avec humilité et passion. Un point est également fait sur le processus de création par la science, trop peu connu et plutôt rigide et codifié, avec ses publications relues par les scientifiques eux-mêmes et publiées dans les revues à comité de lecture.

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Un processus aux antipodes de la construction de ce livre, voulu dès le départ comme un processus collectif. « Nous aurions pu penser uniquement des séminaires, des réunions de travail sur ce sujet, nous aurions également pu l’écrire seulement Bastien et moi mais le résultat n’aurait pas été le même » avoue Richard-Emmanuel Eastes. Et pour cause, ce projet de livre, ainsi que celui du manifeste Révoluscience dont Mélodie et Antoine ont déjà parlé dans nos colonnes (1, 2 et 3), ont nourri les réflexions du groupe Traces et accompagné sa mise en place, dès l’été 2008. « A l’époque, nous nous voyions toutes les semaines au moins une demi-journée pour une séance de réflexion » se souvient Bastien Lelu. Les années 2008 et 2009 seront ainsi rythmées par des séances où chaque membre exposait ses lectures ou ses expériences sur la médiation des sciences, les science studies, la philosophie des sciences.

Les deux coordinateurs en ont alors profité pour collecter « en vrac » des énoncés possibles d’idées reçues sur la science, les « débroussailler » et les classer pour arriver dès fin 2009 avec un plan du futur ouvrage. Puis ils ont distribué le travail aux auteurs selon leurs affinités et… ont relu et corrigé le résultat. Un vrai travail d’équipe pour un résultat à mettre entre toutes les mains.

Note

  1. Parmi les 10 auteurs, un grand nombre est présent sur Knowtex : Antoine Blanchard, Richard-Emmanuel Eastes, Mélodie Faury, Édouard Kleinpeter, Bastien Lelu, Nicolas Loubet, Matteo Merzagora, Hélène Monfeuillard, Livio Riboli-Sasco, Claire Truffinet

Rupestres !

Plongeon en images dans le monde des artistes préhistoriques, avec six auteurs de bande dessinée bien actuels.

En préhistoire, l’art pariétal désigne l’ensemble des œuvres (peintures, gravures, sculptures) réalisées par l’homme sur des parois de grottes ou d’abris-sous-roche. Cet art s’oppose à l’art mobilier, exécuté sur de petits objets (statuettes, gravures sur objets de la vie courante comme des propulseurs, des éléments de parure…). Certains chercheurs opposent l’art pariétal à l’art rupestre (1), ce-dernier étant exécuté sur des parois ou des rochers exposés à la lumière du jour.

L’art pariétal paléolithique, le plus connu, a une existence limitée dans le temps et l’espace. Il est apparu 35 000 ans environ avant le présent (2) et s’est étendu en grande majorité dans une zone située entre l’Aquitaine et les Asturies (Espagne) en passant par les Pyrénées, avant de disparaître il y a 10 000 ans BP (2) environ. Les similitudes sont frappantes entre les sites, preuve d’une culture commune ou, du moins, d’échanges entre les tribus de chasseurs-cueilleurs.

Radicalement différentes des œuvres exposées dans nos musées, peintes sur des toiles relativement modestes ou sculptées dans un atelier, les œuvres pariétales préhistoriques sont par essence inextricablement liées à leur support, quelles soient petites et discrètes (fines gravures ou ponctuations peintes) ou bien monumentales (grands panneaux ornés).

Cet art a longtemps été ignoré des historiens de l’art et des préhistoriens. Aujourd’hui, ceux-ci en font mention comme l’ancêtre de toutes les formes d’art, sans pour autant réussir à s’accorder sur son interprétation. Les hommes préhistoriques ont-ils peint les parois de grottes parce qu’ils trouvaient ça « beau », pour s’attirer la sympathie des esprits des bêtes qu’ils chassaient ou encore lors de rites chamaniques ? Nous n’avons pas (et nous n’aurons probablement jamais) la réponse. Mais cette question en suspend est peut-être la chance de faire rêver le public et de l’inciter à contempler ces œuvres.

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C’est en tout cas cette fascination qui a poussé six auteurs de bande dessinée et non des moindres (Étienne Davodeau, Emmanuel Guibert, Marc-Antoine Mathieu, David Prudhomme, Pascal Rabaté et Troubs surnommés respectivement Le Bison, L’Abbé, Le Chafouin, La Belette, Croma et L’Auroch) à s’enfoncer dans les profondeurs de plusieurs grottes ornées pour nous livrer un album étonnant : Rupestres !

réseau clastres

L’équipe, surnommée le réseau Clastres, du nom d’une galerie de la grotte de Niaux

En deux ans, ils découvriront ainsi les plus belles cavités du sud-ouest de la France : les Combarelles, Font-de-Gaume, Bara-Bahau, Lascaux II, Cougnac, Niaux, Commarque, Rouffignac, Pech-Merle et Bernifal. J’avoue ma jalousie en écrivant ces lignes ! En passant, mentionnons qu’ils ont rencontré les membres de l’association Lithos Périgord, dont Pascal Raux, qui m’ont fait découvrir les magnifiques chevaux ponctués de Pech-Merle (entre autres) avec la passion qui les caractérise.

De ces nombreuses visites, les auteurs nous livrent leurs impressions brutes, sombres, muettes mais aussi drôles, bavardes et colorées (voir quelques exemples de planches). Les traits s’entremêlent à l’image de ceux de leurs homologues du paléolithique. A tout moment, on perçoit la crainte et le respect que les auteurs ont ressenti en s’aventurant dans ces espaces figés dans le temps. A tel point qu’ils en ont même l’impression de croiser un homme préhistorique égaré au détour d’un rocher.

Il en ressort un album fort, unique qui a le mérite de ne pas tenter d’interpréter les œuvres préhistoriques mais qui se place modestement en observateur voire même en complice.

Références : Rupestres ! collectif, Futuropolis, 210 p., 25 €

Notes :

  1. Les auteurs anglais nomment l’art pariétal cave art et l’art rupestre rock art.
  2. L’expression « avant le présent » ou before present (BP) est utilisée en préhistoire pour désigner les âges, en années comptées à partir de l’année 1950, date de référence fixée arbitrairement correspondant aux premiers essais de datation au carbone 14.

Pour aller plus loin : l’émission La Grande Table, sur France Culture dédiée à cette aventure

Prodigieuses créatures et frêles jeunes femmes

En 1810, Elizabeth, Margaret et Louise Philpot, toutes les trois « vieilles filles » désargentées, sont contraintes de quitter Londres et la demeure familiale après le mariage de leur frère. Elles s’installent à Lyme Regis, une petite ville de la côte anglaise du Dorset. Passionnée par les poissons fossiles, Miss Elizabeth y fait la connaissance de la jeune Mary Anning, une chasseuse de fossiles particulièrement douée. Après la découverte d’un spécimen inconnu, leur passion commune va prendre une nouvelle dimension… (1)

La couverture de la version anglaise du livre

Mêler fossiles, paléontologie et condition féminine au début du XIXe siècle : c’est le pari – risqué mais réussi – de Tracy Chevalier dans son dernier roman « Prodigieuses créatures ». L’auteur de « La Jeune Fille à la perle » nous offre ici un récit brillamment mené, que j’ai dévoré en moins d’une semaine.

J’ai d’autant plus apprécié ce roman qu’il s’inspire de faits réels : la vie de Mary Anning, collectionneuse de fossiles et paléontologue anglaise et celle d’Elizabeth Philpot, son amie et « mentor », dont j’ignorais l’existence. L’auteur suit leurs longues « chasses » sur les plages froides et ventées de Lyme Regis, les gants des femmes déchirés et leurs mains abîmées par les rochers et souillées par la glaise.

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Après avoir trouvé nombre de « curios », comme elle les appelle (vertèbres, griffes du diable, serpents de Ste Hilda, bézoards, éclairs, lys de mer qui s’avèreront être d’innocents fossiles tels les ammonites ou bélemnites), Mary découvrira un fossile singulier, qu’elle prendra d’abord pour un énorme crocodile. On apprend que la jeune femme indomptable découvrira successivement plusieurs ichtyosaures (ses « crocos »), des plésiosaures (surnommés « tortues »), le premier ptérodactyle complet de Grande-Bretagne et Squaloraia, un animal de transition entre les requins et les raies.

Elle sera citée dans plusieurs publications, dont une du paléontologue français Georges Cuvier et une autre de l’anglais William Buckland (qu’on retrouve dans le récit). Certains des « monstres » de la jeune fille sont toujours exposés au Muséum national d’histoire naturelle à Londres et à la Galerie paléontologique du Muséum national d’histoire naturelle à Paris.

L’auteur dévoile ici avec brio des qualités indéniables de recherche historiques (et donne envie à la journaliste que je suis de me reconvertir ^^). Elle complète d’ailleurs son livre en publiant quelques résumés de recherches sur son site internet.

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J’ai particulièrement été sensible aux descriptions de l’émoi provoqué par ces découvertes de fossiles sur les habitants de Lyme Regis, fervent croyants ou simples superstitieux.

La condition féminine est également un élément central du récit. J’ai été assez estomaquée de voir la soumission des femmes, à leur mari ou leur rang. Mary, malgré ses connaissances empiriques des fossiles et de leur dégagement, sera longtemps considérée comme une simple « guide touristique » par les géologues de Londres. Elizabeth, femme du monde et érudite, n’aura même pas le droit de pénétrer dans un salon de la Geological Society. Ni elle ni Mary ne se marieront, sans doute à cause de leur esprit libre et curieux, très éloigné de ce qu’on attendait des femmes à l’époque.

« Prodigieuses créatures » est l’histoire d’une belle amitié entre deux femmes d’âge et de conditions différentes qui unies par une passion commune, braveront ainsi les préjugés et les interdits de leur époque. Avec beaucoup de finesse dans l’écriture, avec une grande tendresse pour ses personnages […] Tracy Chevalier nous offre encore ici un très beau roman (1).

Références : Prodigieuses Créatures, Tracy Chevalier, paru en mai 2010 aux éditions Quai Voltaire, 384 pages, 23 €

  1. Par manque de temps, j’ai effectué quelques recherches parmi les critiques de livre qui ont déjà été publiées. J’ai découvert un article du blog « Carnet de lectures » qui résume mes impressions après la lecture du roman. J’en reproduis ici deux paragraphes (avec de légères modifications).

Considérations sur la prétendue disparition des macrosauriens

Chute d’une météorite géante ou activité volcanique frénétique : telles sont les causes invoquées pour expliquer la disparition des dinosaures. Non, non, trois fois non, les scientifiques n’y sont pas du tout ! Plongez-vous plutôt dans le livre « Les derniers dinosaures » (1) pour enfin découvrir la vérité ! Et bien oui, jusqu’ici, tous les paléontologues et géologues se sont lourdement trompés. C’est Basile Hannibal Lecoq (BHL pour les intimes ^^), de l’Association Francophile de Paléontologie qui nous l’apprend avec aplomb, s’entourant de multiples citations littéraires (« Words, words, words » de Shakespeare), bibliques (« Vox clamantis in deserto », St. Mat. III. 3) ou scientifiques compliquées (animaux poïkilothermes).

Il est absolument sûr de lui : il a trouvé la réponse à ce mystère dans un manuscrit de la lointaine bibliothèque de Bichkek intitulé « Memorandum sur les macrosauriens et leur mode de vie » par l’obscur Marichk Donatienkov. Ce-dernier l’a écrit après avoir étudié « quelque 360 crânes, 2000 vertèbres cervicales et 423 207 écailles ou squames de macrosauriens de toutes tailles : megalus saurianus imperator, mediosaurianus vulgaris, nanosaurianus invisibilis » (notons en passant que le « prestigieux » savant en a oublié les majuscules sur les noms de genre – sans doute l’émotion de la découverte).

Généreux, BHL partage sa trouvaille avec le lecteur. Les quelques os découverts par Donatienkov lui ont permis de dresser un panorama de la vie de nos « ancêtres » sauriens. Loin des clichés belliqueux à la Jurassic Park, ils étaient des « créatures plus soucieuses d’« éros » et d’« agapê » que préoccupées d’en imposer à leurs congénères ». Ces gros lézards avaient des mœurs tout à fait plaisantes : « périodes dédiées à l’étude, à l’amour ou au jeu (…) courses d’orientation ou exercices d’équilibre (…) jeux de main et de hasard (…) cueillette des pommes de séquoias géants »… On apprend même, non sans étonnement, que les macrosauriens étaient… tous végétariens, mélomanes et tendres avec leurs enfants et leurs « créatures âgées ». Une vision plutôt poétique ! Donatienkov se risque même à des considérations aussi farfelues qu’inébranlables sur la durée des jours à cette période : « des journées de plus de mille heures pouvaient être suivies de jours de quelques secondes ». Jusqu’au jour où un petit saurien trop curieux et gourmand précipite ses congénères dans la Chute…

Vous l’aurez compris, ce « pastiche de livre scientifique du XIXème siècle » est un vrai bonheur à lire ou simplement à parcourir. A chaque page, on admire l’élégance du style de l’auteur, Didier de Calan, qui sait mélanger brillamment les sciences avec l’humour et la rêverie. Mais ce texte serait incomplet sans les illustrations touchantes de Donatien Mary (2), des gravures sur bois d’un style rond et enfantin, simplement colorées de noir, de jaune, ou d’un bleu-vert du plus bel effet. Ses dinosaures arborent des yeux globuleux mais des traits joliment épurés et anthropomorphiques.

A première vue, on pourrait croire que cet ouvrage s’adresse seulement aux enfants. En effet, il effleure des notions de sciences en les parant d’éléments poétiques, comme aurait pu le faire un Jules Verne égaré dans un cabinet de curiosités. Mais je préfère le conseiller d’abord aux parents, qui pourront ajuster le message sur deux points (3). D’abord, ces pauvres Basile Hannibal et Marichk Donatienkov sont plus des illuminés que des scientifiques du XIXème. Par leur manque de jugeote et leur ego surdimensionné, ils empruntent plutôt aux cranks. Selon l’archéologue Jean-Loïc Le Quellec, les cranks sont « des chercheurs isolés persuadés d’avoir fait une découverte susceptible de remettre en cause des connaissances acquises dans un domaine, qui se démènent comme des diables pour la faire reconnaître mais dont les prétentions ne rencontrent qu’un silence poli, et qui en concluent aussitôt qu’ils sont victimes d’une cabale institutionnelle visant à étouffer des recherches allant trop loin dans la remise en cause des « dogmes officiels » » (4). Bref, pas vraiment le chercheur lambda.

Ensuite, et c’est un avis strictement personnel, les références à la Bible sont un peu trop présentes à mon goût. OK quand il s’agit de parler au nom d’un scientifique du XIXème, mais pas quand elles empiètent sur l’intrigue. Messieurs les auteurs, ces sympathiques macrosauriens si justement décrits et dessinés valent bien mieux !

(Merci à @Enroweb pour m’avoir fait découvrir ce livre savoureux)

>> Notes :

  1. Les derniers dinosaures, éditions 2024. 64 pages en trichromie, format 25 x 34,5 cm, 24,50 euros
  2. Donatien Mary a été sélectionné au concours « Jeunes Talents » du festival d’Angoulême et participe à la nouvelle formule de la revue Lapin (L’Association)
  3. Tout en gardant en tête qu’il s’agit de rêver, et pas de réciter sa dernière leçon de géologie bien sûr
  4. Citation extraite du magazine « Science… et pseudo-sciences » n°294 (janvier-mars 2011) de l’AFIS