Comment écrire de la fantasy et de la science-fiction – Orson Scott Card

Après Stephen King (lire la chronique), restons du côté des Etats-Unis et de la littérature « de genre » avec ce livre d’Orson Scott Card (OSC). L’auteur va bientôt faire l’actualité avec la sortie en France, en novembre prochain de l’adaptation de son livre La Stratégie Ender. Si on ajoute qu’il a reçu deux années consécutives les prestigieux prix Hugo et Nebula pour ce livre et sa suite, on peut prendre quelques minutes pour lire ce qu’il a à dire à propos de l’écriture (1).
OSC l’annonce dès le départ : il s’adresse aux amateurs des littératures de l’imaginaire (fantasy et science-fiction, auxquelles on pourrait ajouter le fantastique et résumer le tout à l’acronyme SFFF) et laisse volontairement de côté les conseils communs aux autres genres (comme par ex. la gestion de l’intrigue, qui est la même quelque soit le genre). Son livre est constitué de cinq grandes parties que j’aborderai ici de manière plus ou moins longue.
Les frontières de la science-fiction et de la fantasy
En guise d’apéritif, OSC décrit la SFFF comme un monde ceint de frontières à priori étanches, dont la première et la plus évidente est la catégorie éditoriale. Déterminée par les éditeurs, celle-ci facilite le classement en librairie et a permis la cristallisation de ces genres et l’apparition de nouvelles générations d’auteurs. Les deux frontières suivantes, qui en découlent, concernent la communauté de lecteurs et d’écrivains « biberonnés » à la SFFF parfois au risque d’y rester bloqués. OSC parle même de « ghettoïsation », même s’il nuance ses propos par le fait que les auteurs de SFFF ont beaucoup de liberté à l’intérieur de ce ghetto car leurs lecteurs et leurs confrères sont ouverts aux expérimentations. Avec sa quatrième frontière, OSC tente une définition – forcément incomplète – des littératures de l’imaginaire comme « toutes les histoires qui prennent place dans un environnement contraire à la réalité connue ». Cela peut être dans l’avenir, dans un passé qui contredit les faits connus de l’histoire (on parle de mondes alternatifs), sur d’autres mondes, sur Terre mais avant l’histoire écrite ou encore toutes les histoires qui contredisent une loi connue ou supposée de la nature… Enfin, la dernière frontière selon OSC est celle qui sépare la fantasy de la science-fiction, à la fois dans la manière de construire les histoires mais aussi dans les petits conflits qui naissent entre les auteurs de ces deux genres (2).
La création de mondes
OSC entre ensuite dans le vif du sujet avec la partie sur la création de mondes, la plus longue de son livre. Ici, il aborde tour à tour l’origine des idées, les lois du monde, l’invention de son passé, le langage et le décor. Pour illustrer la manière dont peuvent venir les idées, il prend pour exemple son best-seller La Stratégie Ender et notamment la salle d’entraînement au combat en apesanteur, qu’il a imaginée à 16 ans, inspiré par la situation de son frère aîné à l’armée. Une partie du décor était posée mais il a fallu attendre 7 ans pour réellement commencer à écrire l’histoire. Quant à son roman de fantasy Espoir-du-cerf, il a vu le jour à partir d’un plan de ville improvisé, d’une erreur qui lui a fait condamner une des portes de cette ville et d’une idée de sœurs siamoises « pêchée » dans le journal télévisé. On le voit, deux histoires ne se créent jamais de la même façon et il existe autant de techniques que d’auteurs. Pour OSC, les bonnes histoires ne s’écrivent jamais à partir de la seule première idée et nécessitent souvent des alliances entre plusieurs idées sans rapport apparent, parfois des esquisses ou des cartes et une maturation de plusieurs mois. Son conseil pour pêcher des idées : penser à tout ce qui nous arrive comme une histoire potentielle et se demander « pourquoi », « comment » et « pour quel résultat ».
Viennent ensuite les lois de votre monde, qui permettront de mettre de l’ordre dans toutes vos idées. Je ne passerai pas trop de temps sur ce sujet, même si OSC évoque les règles du voyage stellaire pendant 17 pages (d’aucuns parleront de remplissage) ! L’idée pour l’auteur est de bien déterminer les règles de son monde et les contraintes qui pèsent sur les personnages même s’il décide ensuite de ne pas trop l’évoquer dans le livre et ce afin de construire une histoire crédible et profonde. OSC propose également 9 variantes possibles de voyages dans le temps et un exemple pour fixer les règles de la magie dans votre univers de fantasy : en lui donnant un prix, comme la perte d’un membre à chaque fois qu’une personne jette un sort. Les parties sur le passé (l’évolution d’une espèce d’extra-terrestre, l’histoire d’une société ou la biographie d’un personnage) et sur le langage sont pleines de bon sens mais seraient peut-être insuffisantes à qui voudrait concrètement en savoir plus (c’est d’ailleurs le cas du livre entier). OSC termine cette partie en nous montrant qu’un bon auteur arrive à jouer sur deux tableaux : la constitution de son monde et l’analyse des systèmes qui régissent ses sociétés.
La construction du récit
Après la mise en place du décor vient le moment de créer l’histoire (même si dans la réalité ça peut être l’inverse). OSC insiste ici sur le caractère évolutif de votre histoire. Rien n’est figé et il faut se garder la liberté de tout changer à tout moment ou de se laisser emporter par une nouvelle idée. OSC revient d’abord sur les personnages et propose une technique pour choisir son personnage principal : il faut se demander qui a le plus mal et qui a le pouvoir et la liberté d’agir. Votre héros n’est pas forcément une reine ou un capitaine de vaisseau spatial, forcément contraints par de multiples interdits ! Suivent quelques précisions sur le personnage de point de vue (1). Les pages suivantes sont parmi celles qui m’ont le plus intéressées, même si, comme le reste de l’ouvrage, elles ne sont que des considérations générales. Elles concernent le début et la fin de l’histoire, deux moments souvent difficiles à placer. Selon OSC : « le début d’une histoire crée une tension, procure une sensation de besoin. La fin de cette histoire survient lorsque cette tension est soulagée ».
Il introduit ainsi le « quotient MIPE » pour Milieu, Idée, Personnage et Evénement. Selon lui, une histoire est très souvent orientée par un de ces quatre éléments. Si c’est le Milieu, ou le monde de l’histoire, alors vos personnages voyageront dans des contrées étranges et seront transformés par ce qu’ils voient. Si c’est l’Idée, l’histoire se terminera quand la réponse à l’énigme du début sera résolue. S’il s’agit du Personnage, on suivra la transformation de son rôle dans sa communauté et la résistance au changement des autres. Enfin, s’il s’agit de l’Evénement, votre monde sera en pleine fluctuation et le récit ne prendra fin que lorsqu’un ordre nouveau sera établi.
Bien écrire
L’avant-dernière partie évoque l’exposition et le langage. Je soupçonne l’auteur de s’être focalisé sur ces deux éléments car il s’agit sans doute des deux principaux « pièges » dans lesquels les écrivains amateurs tombent le plus régulièrement. Passons sur le langage pour évoquer un peu plus l’exposition. Comme un journaliste qui doit capter l’attention de ses lecteurs en une ligne, l’auteur de romans (pas seulement SFFF) doit susciter la curiosité de ses lecteurs et leur donner envie d’en lire plus dès les premières pages. Tout le défi est d’arriver à distiller assez d’informations pour attirer le lecteur mais pas trop pour ne pas le noyer. Le passage sur le littéralisme est intéressant et prouve qu’un auteur de SFFF ne peut pas se permettre d’user de trop de métaphores, notamment en début de texte, au risque de ne pas être compris.
La toute dernière partie concerne la vie et la carrière d’un écrivain. Là aussi les conseils de bon sens se succèdent et on regrette l’absence de plus d’exemples personnels comme a pu le faire Stephen King dans son livre. OSC incite les jeunes auteurs à soumettre des nouvelles aux revues spécialisées, il conseille ceux qui voudraient envoyer
un manuscrit de roman à une maison d’édition et évoque quelques considérations « pratiques » (par ex. le fait de ne pas quitter son boulot dès le premier contrat… sans blague ^^). La partie sur les ateliers et cours d’écriture s’approche également de ce que nous indique King, à savoir qu’ils ne sont utiles que pour avoir de la compagnie, des dates butoir et un public mais peuvent rapidement devenir un frein. La solution : trouver et former son « lecteur avisé » qui lira tous vos textes et vous dira ce qu’il en pense. Peut-être s’est-il ennuyé lors d’un passage ou bien il trouve un personnage inutile… autant d’informations qui vous permettront de corriger votre « copie ». Et comme OSC le dit si bien en dernière ligne de son livre : au boulot !
>> Références : Orson Scott Card, Comment écrire de la fantasy et de la science-fiction, Bragelonne, 2010, 240 p. (voir la fiche sur le site de l’éditeur)
>> Pour aller plus loin : une critique plutôt négative (et pertinente) du livre sur le blog Dramaturgie et scénario
>> Notes :
  1. OSC a également écrit Personnages et points de vue, également édité chez Bragelonne mais malheureusement en rupture de stock (je me suis donc procuré la version américaine en vue d’une chronique ici)
  2. L’auteur précise d’ailleurs que le public de la science-fiction est majoritairement masculin et que celui de la fantasy est plutôt féminin. A ce sujet, on pourra lire « La science-fiction intéresse-t-elle les femmes ? » par Jean-Marc Ligny et « La place des femmes dans la littérature de science-fiction » chez ActuaLitté 

Ecriture, Mémoires d’un métier – Stephen King

Amatrice de la collection « Chair de Poule » quand j’étais enfant, c’est tout naturellement que je me tournais vers Stephen King à l’adolescence. Je dévorais alors plusieurs de ses livres dont Sac d’os, La Ligne verte, Charlie ou encore Dreamcatcher avant de passer par une phase polars. Ce n’est que très récemment que je me suis replongée dans la lecture des œuvres du King, notamment avec ses « classiques » Carrie, Shining et Misery. Je ne sais pas pour vous, mais ç’a été comme retrouver un vieil ami d’enfance : plusieurs années peuvent s’écouler mais il vous parle comme si vous vous étiez quittés hier.
En cherchant des infos sur sa bibliographie, j’ai alors découvert son livre Ecriture – Mémoires d’un métier dont la version française a été publiée en 2001 chez Le Livre de Poche. Dans cet essai, Stephen King revient sur sa vie et sur les raisons qui l’ont poussé à écrire. Autant vous le dire tout de suite, vous n’y trouverez pas de méthode toute faite pour égaler le maître de l’horreur. En revanche, je ne peux que vous conseiller cette lecture qui s’apparente à un « feel-good book » pour écrivains amateurs ;)
Cet essai est découpé en plusieurs parties. D’abord « CV » qui vous propose de découvrir l’enfance de « Stevie », son attrait pour les récits d’horreur, son adolescence et ses débuts en tant qu’écrivain, aussi bien que sa rencontre avec sa femme Tabitha. Cette entrée en matière est loin d’être superflue et nous renseigne sur ses peurs enfantines (le passage sur le perçage de tympan est douloureux), ses obsessions ou encore les conditions dans lesquelles il a rédigé ses premières œuvres tout en continuant à travailler.
Le ton que King emploi vous donne l’impression qu’il vous raconte ça face à face et sans chichi. Il évoque tout autant les moments importants ou douloureux de sa vie, comme la naissance de ses enfants, son addiction à l’alcool ou le décès de sa mère que la rédaction de ses livres qui, on le comprend, prennent racine dans toutes les expériences de leur auteur.
Dans les deux parties suivantes « Boîte à outils » et « Ecriture », il rentre dans le vif du sujet mais d’une manière très personnelle. Comme je le disais plus haut, Stephen King ne s’est pas risqué à proposer un guide d’écriture exhaustif et c’est ce qui fait la réussite de ce livre (d’autres s’en plaindront pourtant). Il nous donne certes quelques astuces – j’aime beaucoup l’idée de l’histoire vue comme un fossile qu’on déterre, même si je ne la trouve pas totalement juste – mais il les enrobe surtout de ce qu’on pourrait appeler un « coup de pied littéraire au c** » pour ceux qui hésiteraient encore à se lancer (bon, OK, c’est un peu comme cela que je l’ai vécu). Pour ne pas trop m’étendre ici, je vous conseille la lecture de 5 leçons tirées du livre de Stephen King « Ecriture » sur Destination Futur et 12 conseils d’écriture de Stephen King sur Scénario-Buzz.
Enfin, la dernière partie concerne un événement marquant de sa vie qui est arrivé pendant la rédaction de ce livre : son accident de l’été 1999. Comme vous pouvez l’imaginer, King n’est jamais aussi bon que quand il évoque une situation plutôt horrible, avec tout le détachement et l’humour noir dont il est capable. Et là aussi, la proximité et la sympathie de l’auteur américain (ceci explique sans doute cela) ne peuvent que vous encourager à prendre la plume et à vous lancer. Pourquoi se priver ?

>> Références : Stephen King, Ecriture : Mémoire d’un métier, Le Livre de Poche, 2003, 350 p. (voir la fiche sur le site de l’éditeur)

Novaterra : Odyssée spatiale pour les collégiens du Rhône

Il y a peu, j’ai eu la chance de discuter avec Christophe Monnet sur un des projets mené par le centre d’expérimentation multimédia Erasme, où il travaille. Il m’a présenté LaClasse.com, l’Espace Numérique de Travail (ENT) des collèges et des écoles du Rhône et en particulier le projet « Novaterra » que j’ai envie de partager avec vous aujourd’hui. Voici en quelques mots une présentation du projet, rédigée à partir de cette page et de mon entretien avec Christophe :

Chaque rentrée scolaire, depuis septembre 2009, des classes de collège et de primaire du Rhône sont cryogénisées et envoyées dans l’espace. Elles se réveillent en orbite autour d’une exoplanète, Novaterra, et font connaissance avec le personnel de bord, dont le « commandant » Francis Valéry, auteur de science-fiction et (ancien) responsable scientifique de la Maison d’Ailleurs, le musée de la science-fiction d’Yverdon-les-Bains, près de Lausanne (Suisse) [lire ma visite de ce musée]. Elles sont aussi accompagnées par des astrophysiciens de l’Observatoire de Lyon, du Planétarium de Vaulx-en-Velin et par le service des collections du Musée des Confluences. Leur mission : cartographier Novaterra et en décrire ses composantes (faune, flore, ethnologie, archéologie…) en vue de constituer son encyclopédie (textes, images, sons, etc.).

Tout au long de l’année, les élèves vont décrire cette planète avec leurs professeurs de français, d’art plastique, de musique, mais ils vont aussi l’étudier avec les professeurs de Science de la vie et de la terre et de physique. Ils répondent aux consignes de l’auteur, qui est à la fois commandant du vaisseau et éditeur de l’encyclopédie. Leur travail s’articulera autour de formes littéraires courtes, intégrant les notions de science / non-science. Ils s’interrogent ainsi sur la nature du vrai en science, de l’imaginaire et du réel. Les classes seront invitées à créer un champ linguistique original ainsi qu’une grammaire, une mythologie, des herbiers imaginaires, des instruments de musique, etc.

Elles s’enrichissent du travail des uns et des autres et obtiennent des conseils des équipes du Planétarium. Le musée des Confluences leur envoie des photos de spécimens tirés de ses collections d’histoire naturelle qui font écho aux espèces imaginaires trouvées par les élèves. Ce sont aussi des rencontres réelles : en début d’année, les professeurs et tous les accompagnants se sont rencontrés pour décider du scénario, de la méthode de travail et se former aux outils collaboratifs que le centre Erasme développe et adapte spécifiquement pour ce projet. En milieu d’année, Francis Valéry et des scientifiques passent dans chacune des classes pour une rencontre. En fin d’année toutes les classes participent ensemble à une visite de l’Observatoire de Lyon et à un spectacle scientifique au Planétarium de Vaulx-en-Velin. Chaque année, 10 nouvelles classes participent à l’aventure en partant des travaux des classes précédentes.

Je trouve ce projet pédagogique – maintenant achevé – tout à fait enthousiasmant : il permet aux élèves d’aborder des tonnes d’informations scientifiques (presque) sans s’en rendre compte ! Il me fait penser à un livre, récemment publié : Exquise planète, aux éditions Odile Jacob, qui est la description d’une planète imaginaire, sous la forme d’un « cadavre exquis », par l’archéologue Jean-Paul Demoule, l’astrophysicien Roland Lehoucq, le paléontologue Jean-Sébastien Steyer et l’auteur de science-fiction Pierre Bordage.

>> Pour aller plus loin : découvrir toutes les classes culturelles numériques accompagnées par Erasme

Concours de nouvelles : « L’essentiel est de ne pas sacrifier la fiction à la science »

Quand on aime les sciences et la littérature, impossible de louper les concours de nouvelles de l’ENSTA ParisTech (Nouvelles avancées) et du Muséum de Toulouse (voir la page des concours) ! Ils ont lieu tous les ans depuis 2010 pour le premier, 2011 pour le second, avec des thèmes aussi inspirants et variés que « le meilleur des mondes », l’imprévu, l’eau, la violation des lois physiques, le « mélange des genres », la préhistoire, les météorites ou les ours ! J’ai eu la chance de rencontrer Laurence Decréau et Maud Dahlem (@MaudDahlem), les responsables de ces deux concours. Elles ont toutes deux accepté avec gentillesse et enthousiasme de répondre à mes questions :

Quels sont vos rôles respectifs ?

Laurence Decréau : Je dirige le Département « Culture, Communication » de l’ENSTA ParisTech, une grande Ecole d’ingénieurs. Plus concrètement : d’une part je définis le programme des cours dans ces disciplines (Philosophie, Epistémologie, Sociologie, Théâtre, Histoire de l’Art, Littérature, etc.) et j’anime l’équipe pédagogique. D’autre part, j’organise avec des élèves des événements transversaux mariant sciences et humanités : des tables rondes interdisciplinaires (« Rugby quantique »…), et le concours de nouvelles « Nouvelles Avancées ».

Laurence Decréau

Maud Dahlem : Je suis Chef de projets numériques au Muséum d’Histoire naturelle de Toulouse. J’ai pour mission de rendre accessibles les thématiques abordées au Muséum à tous les publics en ligne, dans les expositions et lors des activités, selon leurs usages et leurs centres d’intérêts, et de provoquer des échanges. En clair : donner les opportunités à nos publics de s’exprimer et de participer activement aux offres du Muséum.

Maud Dahlem à Museomix Grenoble, en novembre 2013

Pourquoi avoir lancé un concours de nouvelles ?

Laurence : Je milite pour une culture unifiée, mêlant sciences et lettres. Un concours de nouvelles à thématique scientifique permet la rencontre de deux univers trop cloisonnés : celui des scientifiques et celui des littéraires. Chacun y trouve matière à sortir le nez de sa « case » tout en gardant un pied dedans : les scientifiques laissent leur imagination guider leur plume – une fois n’est pas coutume ! – sur des sujets qui leur sont familiers ; les littéraires découvrent dans la science un vivier insoupçonné de sujets et d’intrigues…

Maud : Pour trois raisons : favoriser les regards croisés entre disciplines, donner aux personnes qui écrivent ou qui prennent des photos l’opportunité de s’intéresser aux sciences et permettre à ces mêmes personnes de s’exprimer auprès de l’institution et de ses publics.

Concours Nouvelles avancées 2014 – Illustration de Julie Lannes

Quel rapport entretenez-vous avec les sciences & la littérature ?

Laurence : Un rapport enfin pacifié ! Titulaire d’un bac scientifique, j’ai fait des études de lettres par passion – mais la nostalgie des sciences m’est restée. Il m’a fallu quelques années pour comprendre qu’il y avait moyen de concilier les deux.

Maud : Scientifique de formation, j’aime les sciences mais je lis aussi énormément. En revanche, je n’écris pas.

Concours du Muséum de Toulouse 2013

Comment se passe concrètement votre concours ?

Laurence : Nous choisissons le sujet avant les grandes vacances, et la remise des prix a lieu au printemps suivant. L’équipe organisatrice est constituée d’élèves-ingénieurs volontaires, environ une demi-douzaine, qui prennent en charge la création et la gestion du site, celle de la page Facebook, la communication auprès des étudiants ainsi que la préparation de la remise des prix (table ronde et cérémonie). Le choix du sujet et du visuel, le recrutement du jury et des partenaires, la conception du plan de communication et la coordination de l’ensemble me reviennent. Quant à la lecture des nouvelles, elle s’effectue en deux temps : un groupe de lecteurs volontaires choisis parmi nos partenaires (une quinzaine, cette année) sélectionne les 10% de meilleures nouvelles dans chaque catégorie (Grand public ; Etudiants en Sciences ; Elèves et classes du secondaire). C’est ensuite au jury de s’entendre sur le palmarès !

Nous avons reçu l’an passé 406 nouvelles : un quart venaient d’étudiants scientifiques, le reste du « grand public ». Cette proportion est à peu près constante d’année en année. Pour cette édition 2014, nous avons ouvert le concours aux classes du secondaire et avons reçu 476 nouvelles dont 190 du Grand Public, 165 des élèves et classes du Secondaire et 121 des étudiants scientifiques.

Les thèmes des concours Nouvelles avancées de l’ENSTA ParisTech entre 2010 et 2013

Maud : La question est vaste ! Le concours s’organise autour de dates libres et cohérentes avec la programmation générale du Muséum. Nous choisissons un thème en rapport avec une exposition ou un de nos sujets d’actualités, mais également intéressant et exploitable pour les personnes qui ne peuvent pas venir à Toulouse.

Nous ne souhaitons pas « coller » littéralement à ce qui est présenté au Muséum, afin de prolonger l’expérience vécue. Par exemple, dans le cas de notre premier concours « Racontez-nous une pré-histoire » (2011) [ndlr : lire les deux billets au sujet de ma participation ici et ], il fallait imaginer les conditions de vie (et de mort !) de deux femmes de la préhistoire dont les squelettes étaient exposés au Muséum. Une création différente de la démarche scientifique engagée dans l’exposition. En 2012, le sujet photo était « L’eau é-moi » pour recentrer le sujet sur l’individu – non traité en exposition – et sur l’émotion, un moyen d’impliquer le visiteur sur son engagement personnel vis-à-vis de l’eau.

Pour notre dernier concours, « Dans la peau d’un ours » (2013), il s’agissait d’un prolongement du dernier espace de l’exposition « Ours, Mythes et réalités » qui cherche à réconcilier l’homme à l’animal sauvage. L’ours est bien présent dans l’imaginaire, c’est aussi un sujet polémique. Avec le concours, les participants pouvaient s’exprimer sur le sujet sans pour autant craindre d’être jugés sur leur connaissance de la question.

Concernant l’animation du concours, j’avoue que c’est assez chronophage, surtout pour animer le blog et correspondre par email avec les participants. Car oui, il est aussi un peu humain notre concours, ce n’est pas juste une machine… Lors de nos trois éditions, entre 2011 et 2013, nous avons récolté respectivement 53, 62 et 210 nouvelles (dont 41 par des jeunes de moins de 18 ans) [ndlr : plus d’informations ici].

Les affiches des concours du Muséum de Toulouse en 2011 et 2012

Que vous apporte le concours, ainsi qu’aux participants et au jury ?

Laurence : En ce qui me concerne, ce concours est une aventure qui se renouvelle chaque année : il ouvre la porte aux rencontres les plus imprévues, permet de découvrir de vrais talents, et offre une plongée saisissante dans l’imaginaire de nos contemporains – jeunes et moins jeunes, scientifiques ou pas… Le jury, quant à lui, se prend chaque fois au jeu avec une passion qui m’ébahit : la précision des arguments démontre à l’évidence avec quelle attention les textes sont lus, et tout le monde s’étripe joyeusement lors du déjeuner de délibération. Quant à la remise des prix, elle tient à la fois du bar des sciences, du salon littéraire et du banquet d’Astérix : on y pulvérise les cloisons dans la jubilation. Ce qui est en somme le but de ce concours… Si j’en juge par la fidélité de nombre des candidats, la mission est plutôt réussie.

Maud : Les concours nous permettent de toucher des personnes sur des sujets concernant les sciences et la conscience du vivant et donc de les sensibiliser et/ou (encore une fois) de leur donner la parole. Nous pouvons ainsi pousser les murs du Muséum et communiquer/interagir au-delà de Toulouse et sa région. Cela a créé une communauté des amis du Muséum.

Les concours sont devenus des rendez-vous d’échange (à double / triple sens !) où tout le monde peu s’exprimer, pas seulement les scientifiques. Les participants sont très enthousiastes, certains communiquent avec moi quasi quotidiennement en m’envoyant des liens d’actu, des réflexions. D’autres m’écrivent comme si nous nous connaissions, ou même me joignent quand ils arrivent au Muséum pour parler 5 minutes. Ils leur manquaient peut-être une dimension humaine pour leur donner envie de s’introduire dans un muséum. Car nombreux sont les participants qui n’étaient jamais venus chez nous (pas la « culture musée », pas d’enfants…ou …ou) et qui reviennent par la suite !

Visite de l’exposition sur les squelettes, au Muséum, avant la remise des prix, en 2011

Est-ce dur de juger des textes qui mêlent sciences et littérature ?

Laurence : Un bon texte est un bon texte : qu’il contienne un zeste de science ou une louche, on le reconnaît vite ! Certains lauréats, manifestement peu férus de sciences, s’en sortent par une pirouette ; à l’inverse, un mordu d’équations est parvenu à tirer de la relativité d’Einstein un conte savoureux, avec des héros attachants… Tous les genres et couleurs se côtoient : SF, fantastique, réalisme. L’essentiel est de ne pas sacrifier la fiction à la science.

Maud : Ce serait une question à poser aux membres du jury ! Je la retiens donc pour le jour de la délibération.

Quel est le thème qui vous a le plus plu ?

Laurence : Celui de l’an passé : « Hors-la-loi : quand la pomme ne tombe plus ». Tout en étant le plus scientifique (la transgression d’une loi), c’est celui qui incitait le plus au délire… Un délire forcément méthodique ! Les résultats ont été à la hauteur.

Maud : Tous !

Table ronde sur « L’eau, enjeu mondial » avant la remise des prix du concours Nouvelles avancées 2012, à l’ENSTA ParisTech

Les nouvelles lauréates ont été publiées en numérique au Muséum et sur papier à l’ENSTA. Pourquoi ces choix ?

Laurence : Ancienne éditrice, je garde un gros faible pour le livre. C’est une façon de lui rendre hommage, alors que nos élèves sont plus coutumiers des écrans.

Maud : Lors de la première édition, nous collaborions avec la Bibliothèque de Toulouse. Une de leur démarches étant d’accompagner les lecteurs au numérique, nous sommes partis sur l’idée d’une e-publication. Le Muséum garde cette démarche, ce qui nous permet aussi d’être plus autonomes. L’accessibilité aux textes est plus grande et donc la diffusion plus efficace. Pour « Le caillou céleste » (2012), il y a eu près de 3 000 téléchargements. En 2013, nous avons été démarchés par l’éditeur Edilivre pour un partenariat. C’est une année test pour une version papier. A suivre….

Que pensez-vous de vos concours respectifs ?

Laurence : Chapeau pour l’originalité des sujets ! J’admire tout particulièrement cette façon de concilier une contrainte scientifique a priori assez restrictive (la préhistoire, forcément) et un angle très littéraire : le jeu sur le point de vue, avec « Dans la peau d’un ours », ou sur le genre (en l’occurrence : le polar), avec l’enquête sur les femmes assassinées… Cette approche est très astucieuse, de la part d’un musée : rien de tel que l’imagination pour s’apercevoir de l’infinie richesse d’un domaine, et donner envie de l’explorer dans ses moindres recoins.

Maud : Je suis le concours de l’ENSTA avec intérêt. J’aime son jury pluridisciplinaire et sa présentation claire. Ce concours profite du réseau de l’école, ce qui est une bonne chose aussi pour les prix à gagner. En revanche, je trouve dommage de n’avoir accès aux textes qu’en achetant le livre. Du coup, je n’en ai lu aucun !

De gauche à droite, le jury du concours 2011 de Nouvelles avancées : Olivier Rey, Roland Lehoucq, Jacques-Antoine Malarewicz, Andrea H. Japp, Sven Ortoli et les 1ers prix : Gulzar Joby (grand public), Thibaut Foch (Elèves, AgroParisTech)

Quels sont vos projets pour les futurs concours ?

Laurence : Agrandir l’audience, notamment du côté des étudiants scientifiques et des classes de lycées : le décloisonnement sciences/lettres pour lequel je prêche se pratique d’autant mieux qu’on s’y met plus tôt…

Maud : Notre prochaine exposition sera sur le thème des bébés animaux, à destination des 3-8 ans. C’est une exposition coproduite avec le Muséum d’Histoire naturelle de Bruxelles. Pour le concours, nous partirons peut-être sur le sujet de la filiation (ethnologique, génétique, etc.)… ou sur un autre thème, déconnecté de l’exposition temporaire. C’est encore en cours de discussion !

Un grand merci à vous deux pour vos réponses et bon courage pour la suite des aventures en terres de sciences et de fiction !

Prix littéraire grâce à deux squelettes !

Je l’indiquais dans mon précédent billet : j’ai récemment participé à un concours littéraire lancé par le muséum et la bibliothèque de Toulouse. En voici les résultats :

Premier prix : Les dames de Théviec de Sylvie Castéra Saglier
Deuxième prix : Les fugueuses de Marion Sabourdy
Prix spécial : Les sœurs oubliées de Pierre F. Jaouen
Prix des internautes : Au pied du tertre des ancêtres de Ludovic Ferry (39,5% des 344 votes)

>> Téléchargez le recueil des nouvelles lauréates

Les deux squelettes dont il fallait conter l’histoire (Jeki et Alio dans ma nouvelle)

Un peu plus d’une semaine après l’annonce des résultats, je suis encore sur mon petit nuage ! J’étais assez loin d’imaginer atteindre ce résultat, surtout quand j’ai su que 53 personnes ont participé à ce concours.

Comme je l’ai indiqué en commentaire du billet annonçant les résultats, je souhaite remercier les membres du jury (1) dont la décision m’encourage fortement à poursuivre dans ce domaine (on se croirait à Cannes ^^). Ce concours est mon premier, et ne sera sûrement pas le dernier !

Bravo à l’ensemble des participants (les textes accessibles sont tous plus étonnants et intéressants les uns que les autres) et mention spéciale à l’équipe du Muséum qui a bossé dur pour organiser ce concours et nous tenir en haleine via les réseaux sociaux.

J’ai adoré l’ambiance de ce concours, mélange de respect entre auteurs et de compétition sympathique (sans parler du thème, qui me tient vraiment à cœur, comme beaucoup d’entre vous). Non contente de m’être exercée à l’écriture, j’ai également rencontré des auteurs charmants et passionnés comme Mathilde et Frédéric, via le profil Facebook « Paroles de squelettes ».

Malheureusement, le plaisir est entaché par le fait que je ne pourrai pas être présente à Toulouse pour la remise des prix… Je tiens à m’excuser auprès du jury, des membres du Muséum et de toutes les personnes présentes le 25. En espérant pouvoir discuter avec vous et vous lire dans le futur…

Et le programme pour ceux qui souhaitent assister à la remise des prix, le 25 juin de 10h30 à 12h au Muséum de Toulouse, au restaurant le Moai (attention, il faut réserver) :

10h30 : Accueil autour d’un café et distribution des entrées au Muséum
11h00 : Discours du Directeur du Muséum et présentation du jury, remise des prix, lecture de la nouvelle qui a reçue le premier prix et rencontre avec les membres du jury.

Notes

(1) Le jury était constitué des auteurs Mouloud Akkouche et Frédérique Martin, des éditions Privat, du libraire Bibliosurf, d’un représentant du Centre Régional du Livre, de la préhistorienne Cristina San Juan-Foucher (commissaire scientifique de l’exposition préhistoires), d’un membre des Éditions du Muséum de Toulouse, d’un membre des médiathèques du Muséum et d’un membre de la médiathèque José Cabanis (Intermezzo)

>> Illustrations : Muséum de Toulouse (voir le profil Flickr)

Votez pour votre pré-histoire préférée

Un petit billet en passant pour vous parler d’un concours qui me tient à cœur.  Le Muséum et la Bibliothèque de Toulouse organisent en ce moment-même un concours littéraire autour de l’exposition « Préhistoire[s], l’enquête ».

Concours littéraire

Le but : écrire une nouvelle (pas plus de 15 000 signes pour la catégorie adulte) relatant, sous forme de fiction, la vie de deux femmes inhumées il y a 7 500 ans dans une sépulture de Téviec (Bretagne) et dont les squelettes sont présentés au Muséum (voir le règlement du concours). Quand on sait que ces deux jeunes femmes sont mortes de manière violente (leurs crânes présentent des traces de coups), il n’en faut pas plus pour exciter les imaginations.

Je n’ai malheureusement pas (encore) eu l’occasion de visiter cette exposition, mais le thème du concours était vraiment trop alléchant pour que je le laisse de côté. J’ai donc envoyé ma nouvelle il y a deux semaines et j’attends les délibérations avec un peu de stress. C’est mon tout premier concours !

Ce matin, une première sélection du jury a été mise en ligne. Il s’agit des 10 nouvelles en concurrence pour le prix des internautes. Et la mienne n’y figure pas. De deux choses l’une : soit elle n’a pas été appréciée, soit je fais partie du trio de tête désigné par le jury mais encore gardé secret. Un coup à attraper un ulcère ;-)

J’écris donc ce billet de blog pour vous inciter à lire ces 10 nouvelles et à voter pour votre préférée. Mathilde, une des sélectionnés avec « Les honorées de Komohi » (mais aussi bloggueuse et membre de Knowtex) le résume bien : « derrière chaque nouvelle, il y a un auteur qui a sué sang et eau de nombreuses heures avant de présenter son bébé pour qu’il soit ensuite soumis à la dure loi du vote, sans aucune prise dessus ! ».

Au-delà de l’intérêt personnel d’écrire une nouvelle sur un sujet plaisant, je découvre des personnes et une ambiance intéressantes, mélange de respect entre auteurs et de compétition sympathique. C’est également l’occasion d’apprécier le travail de médiation de l’équipe du Muséum de Toulouse, qui anime le profil Facebook « Paroles de squelettes » avec à l’honneur nos deux jeunes héroïnes. (Bravo Maud).

Alors patience jusqu’au 7 juin, jour de l’annonce des différents prix !

Hoshikaze 2250 : communauté de création de SF

La journée d’étude Science et science-fiction a réservé une place aux amateurs éclairés de SF en la personne de Benoît Robin (@Mutos78), auteur et membre de la communauté de création Hoshikaze 2250. Hoshikaze 2250 : Quézako ? Sur le petit papier distribué par Benoît Robin on peut lire « Univers Space-Opéra avec éléments Hard-Science et Cyberpunk. Développement coopératif sur internet ». Hum hum… Ça ne nous avance pas beaucoup. L’auteur explique : « une communauté de création est un ensemble d’individus agissant de concert dans le but de développer un ensemble structuré de contenus sur un thème commun ». En bref, une « création collective d’univers ».

Selon Benoît Robin, les communautés de création prennent très souvent forme dans les universités et grandes écoles, en lien avec les communautés technophiles (geeks et monde de l’open source). Dans le cas d’Hoshikaze, le projet est parti d’un jeu de rôle à Centrale Lyon avec des auteurs, dessinateurs, « rôlistes »… Petit à petit, la communauté a grossi et le besoin de se structurer en association a émergé. Cela a permis de former un « groupe et une identité pérenne, avec un fort sentiment d’appartenance des individus et une appropriation individuelle et collective des contenus » : une encyclopédie, un recueil de nouvelles annuel, des jeux de rôle « vivez l’an 2250 », un forum, un blog et un jeu vidéo « Stars of Call »…

L’auteur ne cache pas que la création du site internet a permis de renforcer la communauté et de désinhiber certains membres face à l’acte de création. Pendant sa présentation, il lance quelques pistes de réflexion : Quel est l’avenir de ces communautés en-dehors des créatifs et des ingénieurs ? Ces processus de création peuvent-ils intégrer la production culturelle ? Le web 2.0 (et les suivants) ne sont-ils pas des communautés de création qui s’ignorent ? Pour Benoît, cela ne fait aucun doute : ces outils permettent une « réappropriation de la science par le grand public » et amènent les jeunes à la science. Le but d’Hoshikaze est maintenant de « maintenir l’implication de ses membres sur le long terme et assurer son bon fonctionnement dans le monde réel ». Communauté à suivre.